AFFAIRES SENSIBLES

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Langlois me fixait avec ce regard de panique mal contenue qu’on réserve normalement qu’aux catastrophes majeures : incendie, crash serveur... ou rupture de capsules Nespresso à la cafétaria.

— Bien sûr, répondis-je, ça concerne quoi ?

— La notice du ThermoMix 4000. Les Allemands ont fait des modifs. Il faut intégrer les nouveaux visuels avant la présentation de demain. C’est urgent !

Ces derniers mots tombèrent avec ce mélange d’autorité et d’assurance surjouée qu’on doit enseigner dans les mauvaises écoles de commerce. Je hochai la tête avec gravité. Langlois faisait partie de ces directeurs persuadés de pratiquer un management à la cool, mais qui décrétaient l’état d’urgence et le recours au plein pouvoir dès que la situation leur échappait. Autrement dit : souvent.

— On en discute dans le Vercors dans 5 minutes, conclut-il en repartant déjà vers son bureau.

Dans cette agence, chaque salle de réunion portait le nom d’un massif montagneux. Sans doute une tentative pour nous insuffler l’esprit d’aventure et le goût du dépassement de soi. La vérité, c’était qu’on y entrait rarement pour s’élever et que le seul panorama qu’on pouvait espérer était, au mieux, celui d’un tableau Excel exceptionnellement au format A3.

Dans la salle, Langlois me colla aussitôt l’écran de son Mac sous le nez avec une dizaine de fenêtres ouvertes: diagrammes, listes de pièces et rendus 3D d’un robot culinaire qui ressemblait à un croisement entre Wall-E et un aspirateur connecté.

— Tu dois modifier le texte ici, ici et là. Attention, ils insistent sur le nouveau système de sécurité. Et évite de faire trop long, on reste sur du compact, tu connais.

— Oui, oui, compact, je connais.

Après cinq ans de maison, le mot « compact » faisait presque partie de mon ADN. À vrai dire, je le connaissais même dans une demi-douzaine de langues : Kompakt, compacto, compatto, kompaktní… (le tchèque, c’était mon petit talent secret). Rédiger des notices techniques demandait une forme de précision, de clarté, parfois même un peu de pédagogie. Assez de compétences pour qu’on accepte de les rémunérer mais pas assez pour avoir envie de mentionner son métier en soirée.

Ce n’était évidemment pas le plan de départ. À la base, je voulais écrire pour de vrai. Des articles qui dénoncent, des romans qui émeuvent, des histoires qui marquent. Je me voyais journaliste, ou mieux, écrivain, musardant sur les banquettes des cafés parisiens, Moleskine à la main et l’air tourmenté de ceux qui portent en eux le futur Goncourt.

La réalité s’était chargée d’ajuster le fantasme : Le journalisme, des piges sous-payées et des commandes qu’on promet toujours pour “bientôt” . L’édition, une usine à déconvenues où vos manuscrits sont toujours “très prometteurs” mais “pas assez porteurs”. Bref, j’avais vite compris qu’à ce rythme-là, mon chef-d'œuvre aurait toutes les chances d’être publié à titre posthume, une fois mort d’inanition.

Alors, quand l’agence m’avait proposé un contrat stable, un badge, une mutuelle correcte et deux jours de télétravail, j’avais dit oui. A l’évidence sans un enthousiasme démesuré, mais avec le réalisme du gars qui avait besoin de payer le loyer de son 15 m² et qui préférait ne pas avoir à vendre un de ses organes pour le faire.

Mon job consistait donc à écrire des phrases que personne ne lirait, pour des appareils dont l’existence relevait parfois du pur caprice industriel. Des phrases courtes, simples, calibrées pour des gens qui voulaient juste savoir pourquoi leur mixeur clignotait. Étonnamment, c’était assez exigeant. Néanmoins, lorsqu’on attaquait la cinquantième notice expliquant comment utiliser un grille-pain en toute sécurité, on finissait forcément par s’interroger sur le sens de sa propre existence.

Le télétravail me sauvait un peu : la moitié de la semaine, je bossais depuis mon canapé, un café soluble à la main et Fabrice Drouelle en fond sonore. Ce jour-là pourtant, pas d'échappatoire possible. Ce jour-là, c’était Langlois, ses fichiers et sa phrase préférée :

— Faut que ce soit nickel, sinon les Allemands vont nous tomber dessus.

“Les Allemands” formaient dans son esprit, une entité mythologique, sévère, intraitable. Un peuple uni et lancé dans l’unique but de nous imposer l’efficacité de leur électroménager.

J’acquiesçai et regagnai mon poste. Le cliquetis des claviers, le souffle régulier de la clim et les soupirs à peine retenus formaient la bande originale de ma vie professionnelle. Je me remis à taper, reformuler et ajouter les informations souhaitées.

Un bip signala l’arrivée d’un message sur Teams.

Clara – Channel “Prod-Express”

— @Alex, Langlois m’a dit que tu gérais les modifs ThermoMix 4000. Penses à m’envoyer la version consolidée avant 15h. Il faut que tout soit validé avant la réu.

Je répondis un laconique “OK, c’est en cours.” La validation, ici, était un processus à rallonge, fait d’allers-retours de PDF, de mails en copie cachée, de commentaires sur Teams, Discord ou n’importe quels autres outils de perte de temps numériques, puis discuter dans une première réunion, qui en appellerait une seconde et sûrement une troisième.

Nouvel notification.

Hélène – Channel “Graph-Team”

— @Alex, t’as intégré le nouveau diagramme de sécurité ou pas encore ?

Je répondis par un emoji pouce en l’air. Économie d’énergie.

A ma droite, Thomas observait le défilé de notifications avec une lassitude fraternelle.

— T’inquiète, prends ton temps. De toute façon, quand tout est urgent, plus rien ne l’est vraiment.

Thomas était mon remède anti-burn-out. Il avait raison : à force de baigner dans l’urgence permanente, on finissait par flotter dans une espèce de panique tiède, incapable de distinguer l’important du reste.

Je rouvris la notice, réduisis la taille d’une image et repris un paragraphe trop long. L’impression de faire de l’origami avec du vide.

Par-dessus l’écran, mon regard dériva vers les box vitrés. Clara venait de rejoindre Langlois qui tapait sur son clavier avec une ostentation presque artistique. Chez lui, l’écriture d’un mail tenait du one-man-show. Je savais pourtant qu’il passait son temps à surveiller l’open space. Pour lui, le zèle n’était pas une qualité : c’était un sport de compétition.

Nouvel onglet clignotant...

Pierre L. (CEO)

— @Alex, oublie pas le nouveau mode turbo dans la liste des innovations. Les Allemands y tiennent absolument.

Langlois insistait pour qu’on l’appelle par son prénom, Pierre, prétextant que le fait de nous verser un salaire de misère valait introduction dans “la famille”. Pour 99% des employés, Pierre était donc resté Langlois. Question de principe.

Je réprimai un ricanement. L’innovation, c’est le joker préféré des services marketing en panne d’inspiration. Quand on ne sait plus quoi inventer, on ajoute un boost, un plus, un “max” et voilà : un grille-pain qui chauffe 15 % plus vite devient soudain une révolution domestique. J'intégrai le tout en une phrase, propre et efficace. On vivait en plein âge d’or de la post-vérité, et moi j’apportais ma pierre à l’édifice en créant de l’illusion haut de gamme.

C’est à ce moment-là que l’ambiance bascula imperceptiblement.

D’abord un bruit étouffé, quelque part dehors. Puis une rumeur sourde. Un brouhaha indistinct qui se rapprochait. Intrigué, je jetai un coup d'œil par la baie vitrée condamnée - bien sûr - pour prévenir toute envie de défenestration impromptue.

Au pied de l’immeuble, il y avait du mouvement.

Des gens.

Beaucoup de gens.

Des pancartes se déployaient, des banderoles se déroulaient. Difficile de lire les slogans à cette distance, mais la scène était sans ambiguïté : une manifestation se formait.

Thomas se leva à son tour. En quelques secondes, d’autres collègues l’imitèrent. L’open space entier semblait aimanté par la scène qui se jouait dehors. Hors de question de manquer la naissance d’un potentiel commérage, surtout quand on travaille dans un aquarium géant.

— Vous savez ce qui se passe ? demanda une voix au fond.

Personne ne répondit, mais plus personne ne lâchait la rue du regard.

Le vacarme monta. Au début, ce furent des bruits dispersés : le grincement plaintif d’une sono et quelques éclats de voix qui éclaboussaient la façade de leurs échos. Puis les chants prirent forme, d’abord hésitants, puis portés par une foule qui gonflait à vue d’œil.

Un frémissement me parcourut. L’atmosphère avait changé. Comme si la pression accumulée dans notre open space trouvait soudain un rival plus vaste, plus dense.

Je tentai de revenir à mon document, de corriger une tournure de phrase, de respecter les consignes imposées par Langlois et l’état-major germanique. En vain. Mon regard retournait instinctivement vers la fenêtre.La rue changeait de visage.

Quelque chose montait. Une tension nouvelle, une attente, une promesse, quelque chose que je ne savais pas encore nommer.

Mais une chose était sûre : la rue appelait.

Et je m'apprêtais à lui répondre.

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