PERDRE SA VIE A LA GAGNER
Il y a une dizaine d’années, l’anthropologue David Graeber mettait des mots sur un malaise diffus du travail contemporain : une part croissante des emplois ne produit ni richesse sociale, ni utilité collective.
Graeber parle de bullshit jobs pour désigner ces fonctions que leurs propres titulaires peinent à justifier. Il distingue cinq profils récurrents : les larbins, chargés de valoriser artificiellement leurs supérieurs ; les mercenaires, mobilisés pour défendre des intérêts discutables; les rustineurs, qui corrigent des problèmes qui n’auraient jamais dû exister ; les cocheurs de cases, producteurs de paperasse destinée à prouver l’action plutôt qu’à la réaliser; et les petits chefs, qui génèrent du travail pour justifier leur propre position.
Ces catégories, en apparence caricaturales, correspondent pourtant à une tendance lourde. En Europe, près d’un salarié sur dix juge son emploi « socialement inutile ». Cette perte de sens s’accompagne d’une dégradation marquée de la santé mentale au travail, avec une hausse continue des états anxieux, du stress chronique et des troubles dépressifs.
Un symptôme emblématique de cette dérive est la multiplication des réunions. Les cadres y consacrent aujourd’hui plus de vingt heures par semaine, contre moins de 10 dans les années 1970. Or, près de la moitié de ce temps est jugé improductif. Le travail se dilue dans ses formes, au détriment de toute production concrète.
Le plus troublant, ce n’est pas que ces métiers existent. C’est que ceux qui les exercent en sont souvent les premiers critiques. Ils savent. Et pourtant, ils continuent. Par nécessité économique, par conformité sociale ou par peur du déclassement. Ironie supplémentaire, ces bullshit jobs sont souvent mieux rémunérés que les métiers réellement indispensables : soignants, enseignants, éboueurs, aides à domicile. Comme si le système récompensait l’illusion plus que la contribution réelle.
Ces emplois n’ont pas seulement un coût financier. Ils engloutissent des compétences, du temps et une énergie humaine considérable. Surtout, ils érodent lentement la dignité de celles et ceux qui les exercent. Travailler sans utilité sociale, c’est perdre, jour après jour, le sentiment d’exister.
Chroniques de l’anthropocène
Iñaki Irigoyen

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