GRETA FOR PRESIDENT

6 minutes de lecture

Raclements de gorge appuyés. Langlois, en bon chef d’orchestre névrosé, s’était levé pour entreprendre ses allers-retours réglementaires entre son bureau et l’open space, histoire de rappeler subtilement les échéances du jour et que tout le monde avance bien sur ses « urgences ». Rapidement, chacun retourna à son écran et plus personne ne sembla prêter attention à ce qui se passait dehors.

C’est le deuxième effet du “vivre à Paris” : tout événement, aussi exceptionnel soit-il, doit se traiter avec le plus grand détachement. C’est presque une règle tacite. Un festival de rue ? Classique. Un acteur célèbre à la terrasse d’un café ? Déjà vu. Une manifestation géante juste sous vos fenêtres ? Un bruit de fond, rien de plus. Le Parisien s’équipe d’un filtre émotionnel invisible pour ne pas saturer. Ce blindage, je ne l’avais jamais vraiment installé. Et peut-être que c’est ce qui allait me perdre.

Je tentai de replonger dans mon document mais sans réussir à fixer mon attention. Les pixels ondulaient au rythme de ma concentration défaillante tandis qu’en contrebas la rumeur enflait. Je luttais contre la pulsion enfantine de coller mon nez contre la vitre. Après quelques minutes, n’y tenant plus, je me levai, feignant de me diriger vers la machine à café (un alibi bancal, mon lyophilisé du matin ayant déjà fait suffisamment de dégâts à mon estomac).

Dans le couloir, je croisai Samuel, un collègue de la rédaction technique. Un type discret, toujours en chemise parfaitement repassée, thermos de thé vert à la main. Il se pencha vers moi, l’air préoccupé.

— T’as vu ce qui se trame dehors ? Ça a l’air chaud.

Je haussai les épaules, posture d’indifférence de rigueur. Mais à travers les vitres de la salle de pause, le spectacle démentait mon numéro. On distinguait plus nettement la foule. Beaucoup de jeunes, surtout des filles, pancartes plus grandes qu’elles. Mais aussi des familles, quelques cheveux blancs et des associations reconnaissables à leurs drapeaux. À première vue, un mélange hétéroclite. Mais au second regard, une certaine homogénéité se dessinait, rassurante et gênante à la fois.

— “Climat, justice, urgence... “ lu Samuel à voix basse avant de sourire.

— Tiens, urgence, ça me rappelle quelqu’un...

— On devrait leur refiler Langlois. Il leur pondrait sûrement un rétroplanning pour régler tout ça dans la semaine.

— Et il n’aurait jamais laissé passer ces pancartes en comic sans MS mal centrées, ajouta une voix derrière nous.

En me retournant, je constatai que plusieurs collègues nous avaient finalement rejoints. La curiosité, dans un open space, se propage plus vite qu’une infection respiratoire. En bas, la foule continuait de se densifier. Banderoles, chants, tambours. Au milieu du flot, deux types déguisés en ours polaires traversaient la rue au ralenti.

Mon téléphone vibra. La réalité reprenait ses droits.

Pierre L. (CEO)

— @Alex, t’en es où ? Les modifs doivent partir en validation à 15h.

Il était 14h30. Je jetai un dernier regard dehors, sentis un léger tiraillement, puis me ravisai et retournai à mon écran : priorité au Thermomix. Il me restait une grosse vingtaine de minutes pour protéger l’humanité d’un couvercle mal verrouillé.

“Pour installer le couvercle en position haute, appuyez fermement sur le bouton de verrouillage (réf. 5043A)” J’ajoutai le visuel et ajustai la légende. “Ne jamais insérer d’objets métalliques dans le récipient lorsque l’appareil est sous tension…” Les Allemands voulaient du sérieux. Ils allaient être servis.

14h55. Dernière relecture. Vérification des références, des sauts de ligne, des minuscules détails censés nous éviter un procès. Puis avec l’application d’un chirurgien en salle d’opération, je cliquai sur “Envoyer".

Un soulagement fugace me traversa. Une micro-fierté aussitôt balayée par une cruelle lucidité : trois phrases correctement ponctuées sur la fiche technique d’un robot ménager. Difficile d’y voir un apport majeur à la société.

Je me levai au moment précis où Langlois surgit.

— T’as fini ? Nickel. Les graphistes vont intégrer ça pour demain. Merci.

Je lui adressai un pouce levé, accompagné d’un clin d'œil que j’avais voulu vaguement complice. Vu sa réaction, ça devait plutôt avoir l’air lubrique. Je m’attendai à ce qu’il me retienne pour une énième révision de je-ne-sais-quoi, mais il se contenta d’un sourire gêné avant de filer.

Autour de nous, les conversations changeaient de ton. Plus rapides, plus nerveuses :

— Et si on ne peut pas rentrer en métro ?
— Tu crois qu’ils vont bloquer la station ? Je dois récupérer les gosses à 16h30, ça va me foutre dans une merde !
— La police aurait déjà bouclé le boulevard. C’est chaud, ils s’attendent à de la casse.

À 15h pile, je cédai.

— « Pause clope, » lançai-je à la cantonade en me dirigeant vers l’escalier.

En vérité je ne fumais plus depuis la fac. A l’époque, le coin fumeur tenait lieu de réseau social : il suffisait de s’y rendre pour rejoindre automatiquement les conversations en cours et nos sujets préférés : les filles, l’avenir... (A l’époque, je n’imaginais pas que je n’aurais ni l’un ni l’autre).

Aujourd’hui, je n’ai même plus de briquet sur moi, mais je continue encore à balancer ce genre d’excuses. Peut-être parce qu’une pause clope, même imaginaire, reste encore la façon la plus élégante de s’échapper du bureau.

En bas, c’était une autre dimension.

La chaleur, mêlée aux effluves d’asphalte et de fumigènes, rendait l'atmosphère suffocante. Une marée humaine déferlait. Des dizaines de pancartes flottaient au-dessus des têtes comme des vagues colorées : « Changeons le système, pas le climat ! », « Il n’y a pas de planète B ! ». Au milieu du défilé compact, un char bricolé avançait au ralenti en diffusant une boucle techno reprise en chœur par la foule : “Retraites, climat, même combat !”

Je restai en retrait sous le hall de l’agence, les bras croisés, observant la scène comme un documentaire sur Arte (le sous-titrage allemand en moins). Une grande parade bigarrée, pleine de convictions et de costumes improbables. Un type portrait un t-shirt barré d’un « Greta for President ». Une fille, déguisée en abeille géante, distribuait des stickers en scandant « Sauvez les pollinisateurs ! ». Tout cela me paraissait trop naïf, trop bruyant, trop grotesque.

Samuel finit par me rejoindre, visiblement plus excité que moi.

— Eh, Alex ! Je t’ai vu filer. C’est impressionnant, on dirait que tout Paris est descendu dans la rue.

— Ouais, on n’en voit même pas le bout, répondis-je, le regard perdu. Mais c’est quoi leur revendications, au juste ?

Il indiqua un groupe du menton.

— J’ai discuté avec une fille là-bas. C’est un collectif qui dénonce l’inaction de l’Etat et le greenwashing des entreprises. J’ai pas tout pigé, mais en gros ils réclament des lois plus dures pour forcer les grosses boîtes à réduire leurs émissions.

Je pensai furtivement à notre agence. Soulagé, je ne voyais pas vraiment en quoi cela pouvait nous concerner. Après tout, on ne faisait que rédiger des notices. On vendait des mots, pas du pétrole.

Soudain, un bruit sec éclata dans une rue adjacente. Verre brisé.

Le cortège se figea en une fraction de seconde, comme si quelqu’un avait appuyé sur “pause”. Un groupe de casseurs venait d’exploser la devanture d’une banque. L’ambiance changea alors instantanément. Cris, injures, mouvements brusques. Une tension électrique traversa la foule comme une onde. La police, jusque-là discrète, se mit en mouvement.

— Ça va dégénérer… murmura Samuel en commençant à reculer.

Je ne répondis pas. Tout se contractait autour de nous : les corps, l’air, la lumière. Une vibration sourde montait du sol comme un grondement.

Un premier nuage de fumée se déploya à l’angle de la rue, d’abord lentement, puis plus dense, avalant les silhouettes les unes après les autres.

Je restai immobile.

La scène avait quelque chose d’irréel, comme si le monde basculait au ralenti. Les cris, la fumée, le martèlement des pas, tout se mélangeait avec une intensité électrique. Mon cœur battait dans mes tempes, comme si mon corps se préparait à un danger immédiat.

Et pourtant, sans savoir d’où venait cette certitude absurde, une pensée s’imposa : si je remontais maintenant à l’agence, si je traversersais le hall climatisé pour retourner devant mon écran, quelque chose m’échapperait pour de bon.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Joffrey P ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0