Chapitre 6

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Honiria est une cité magnifique. Les rues, pavées de pierres lisses, serpentent à travers la ville. Elles sont bordées de maisons aux façades colorées, ornées de balcons qui débordent de fleurs éclatantes. Il y a un marché, un mélange de sons, de couleurs et de senteurs. Les étals débordent de fruits tropicaux, de poissons fraîchement pêchés et de légumes, tandis que des marchands vantent les mérites de leurs produits. L’air est empli des arômes envoûtants des plats cuisinés sur place ou encore des brochettes de poissons marinées aux épices locales.

Les habitants de Honiria se déplacent avec le sourire. Leurs vêtements sont faits de tissus légers aux motifs floraux. Ils échangent des saluts amicaux et des rires pendant que leurs enfants jouent ensemble, insouciants et joyeux.

Nous passons devant une fontaine centrale, où l’eau jaillit en éclats scintillants. Dahlia et Sheyang nous conduisent à travers un dédale de rues animées.

Nous nous arrêtons devant un magasin à la devanture peinte d’un violet sombre. Une enseigne en bois sculpté indique simplement «L’avenir ». Dahlia m’invite à pousser la porte et un léger tintement de clochettes retentit. À l’intérieur, l’air est rempli d’une odeur d’encens, mêlée à celle de vieux livres. Les murs sont tapissés de teintures aux motifs étoilés. Des étagères en bois sombres sont chargées de cristaux scintillants et de bocaux remplis d’herbes séchées aux noms étranges.

Au fond de la pièce, une table ronde, recouverte d’un tissu brodé, est entourée de trois chaises. Des bougies sont disposées sur la nappe, ainsi que quelques cartes et un plateau avec des lettres et des chiffres, avec écrit en gros «OUIJA».

- Aomano ? Semai ? lance Sheyang.

Une femme apparaît. Ses longs cheveux noirs, délicatement tressés, tombent sur ses épaules. Ses yeux, d’un noir ébène, brillent d’une lueur de méfiance. Elle porte une robe fluide, ornée de motifs évoquant les cycles de la lune. Une multitude de bagues et de bracelets en ors sont à ses mains.

- Aomano, c’est nous, Sheyang et Dahlia, déclare la jeune fille à l’intention de la femme.

Les lèvres pourpres d’Aomano s’étirent en un sourire sur son visage au teint hâlé.

- Bienvenue ! dit-elle. Asseyez-vous par terre, je reviens.

Tandis que mes trois amis s’assoient, je fais un tour dans la salle pour observer les cristaux. Certains sont d’un bleu saphir, d’autres d’un vert éclatant ou encore d’un rose doux. Celui qui attire mon attention est d’un rouge profond. Quand j’approche ma main pour le toucher, j’ai l’impression qu’il brûle ma peau.

Aomano revient avec un plateau de service à thé entre les mains.

- Jeune homme, ne touche pas au rubis, s’il te plait. Il coûte très cher. Viens t’asseoir.

Je m’excuse et me pose aux côtés de Dahlia.

- Aomano est une voyante. Elle a fait des études de spiritisme et elle tient ce magasin avec Semai.

J’acquiesce, même si je ne sais pas ce qu’est une voyante et le spiritisme.

La femme nous tend des tasses de thé vert brûlant avant de sourire à nouveau.

- Que me vaut cette visite ?

- Nous te cherchions, répond Sheyang. Et je voulais savoir où est Semai.

- Oh, il est parti chercher des feuilles de ginkgo et des racines de grande aunée. Et évidemment, s’il trouve des bâtons de sélénite et des galets de serpentine, ce sera parfait. Mais là n’est pas le sujet. Pourquoi nous cherchez-vous ?

Dahlia et Sheyang expliquent tout à leur amie, avant de nous présenter, Sunhee et moi. La voyante écoute en buvant son thé vert et en hochant la tête, faisant remuer les énormes anneaux d’ors pendus à ses oreilles.

- Je suis désolée… mais ce soir, je ne peux pas vous aider. Une lune bleue est prévue, la seule avant au moins deux ans. Semai et moi devons en profiter pour faire notre ouija annuel. Vous ne le savez sûrement pas, mais la lune bleue permet la reconnexion à soi et aux esprits, et c’est un instant parfait pour les rituels spirituels.

Je fixe la femme, complètement ahuri. Est-ce normal que je la trouve folle ? Je n’avais jamais eu affaire à ce genre de gens, dans la prison. Même s’il y avait des fous, je n’ai jamais entendu parler de ouija, de lune bleue et de spiritisme.

- Aomano, c’est sérieux. On a vraiment besoin de votre aide, soupire Sheyang.

- Vous ne comprenez pas l’importance de la lune bleue pour moi ? Ça se produit lorsqu’une année compte treize pleines lunes au lieu de douze. Ça n’arrive que très rarement, et ce genre de choses n’est pas qu’un petit détail dans ma profession. Donc si vous voulez que je vous aide, vous allez devoir attendre demain.

Sunhee reste en retrait, les mains posées sur les cuisses. Elle n’a même pas touché à son thé.

Aomano semble percevoir notre hésitation. Elle scrute chacun de nous.

- Écoutez… La lune bleue est un moment de grande puissance. Les énergies qui circulent ce soir sont uniques. Elles peuvent influencer notre connexion avec les esprits. Nous sommes sur Honiria, toute notre culture est basée sur le spiritisme. Sheyang… Dahlia et toi devriez comprendre à quel point c’est important.

Je repose ma tasse de thé, me demandant si cette femme ne l’aurait pas empoisonné avec ses pierres et ses plantes. Je m’inquiète peut-être pour rien, mais je tiens à rester en vie.

- Bon… je verrai avec Semai, soupire-t-elle. En attendant… profitez de cette espace de sérénité pour renouer avec vous-même.

Aomano se lève et disparaît dans l’arrière boutique.

Je fixe les encens se consumer et les cristaux refléter les bougies.

- C’est quoi, un ouija ? demandé-je enfin.

Dahlia et Sheyang soupirent en chœur.

- Hm… D’après les gens comme Aomano, c’est un moyen assez dangereux de rentrer en communication avec les esprits. C’est une culture peu répandue dans ton pays, alors c’est normal que tu ne connaisses pas, répond la jeune fille. À vrai dire, en ayant vécu cinq ans dans la cité des Fleurs, je n’ai jamais entendu quelqu’un parler d’esprits. Si tu veux en apprendre plus, adresse-toi à Aomano directement. Elle est passionnée par ça.

Je secoue négativement la tête et me concentre sur les étranges plantes dans les bocaux.

La porte s’ouvre à la volée et la version masculine d’Aomano entre dans la pièce, les bras chargés de pierres et de plantes. Je devine assez facilement que c’est Semai.

- Dahlia ! Sheyang ! Comment allez-vous ?

Les concernés répondent «bien» avant d’expliquer tout au jeune homme.

- À moi de me présenter, sourit-il. Je m’appelle Semai, j’ai trente-six ans et je suis le frère jumeau d’Aomano. Elle et moi avons fait parti du groupe de criminels pendant seulement quelques jours, et j’y ai rencontré Sheyang. Dahlia était encore un bébé à l’époque.

La jeune fille opine du chef et sourit. Semai dépose les plantes sur la table et se tourne vers Sunhee et moi.

- Que diriez-vous de participer à notre rituel ce soir ?

- À propos de ça… commence Sheyang.

- Quoi ?! On peut ?! s’exclame Dahlia, les yeux pétillants.

- Pourquoi pas ? Il y a une première fois à tout.

Aomano apparaît à ce moment-là.

- Semai, tu sais bien que ce n’est pas une décision à prendre à la légère.

- Allez ! Il faut bien qu’ils apprennent. Dahlia pourra reprendre la boutique, quand on mourra.

La jumelle de Semai réfléchit quelques instants, nous fixant intensément.

- C’est d’accord. Il faut attendre que le soleil se couche et que la lune soit haute dans le ciel.

Sheyang proteste mais personne ne l’écoute, et Aomano se concentre sur les trouvailles de son frère.

* * *

- Je vais chercher tout ce qu’il nous faut, annonce Aomano lorsque la lune brille fortement.

Elle disparaît dans l’arrière boutique et revient avec un coffre en bois, qu’elle dépose au centre de la table. Elle en sort des plumes, des cristaux, des bougies et des symboles taillés avec précision dans le bois. Elle les dispose tout autour de nous et allume les bougies. Au centre des objets, elle place la planche en bois avec écrit «OUIJA». Elle pose un petit objet dessus qui indique les lettres.

Nous nous installons en rond autour de la table et Aomano sourit.

- Bien. Surtout, ne vous levez pas, ne bougez pas. Imaginez qu’une lumière blanche vous entoure et vous protège. Si vous commencez à voir des objets qui bougent, n’ayez pas peur. Les choses peuvent devenir sérieusement dangereuses si vous demandez une preuve physique de l'existence des esprits que vous tentez de contacter. Lorsque vous « demandez un signe », vous ouvrez littéralement une porte entre le monde physique et le monde spirituel, permettant aux esprits d'entrer. Si vous avez compris ça… on va pouvoir commencer. Suivez mes indications. Donnez-la main à vos voisins et fermez les yeux. Quand je vous le dirai, vous pourrez ouvrir vos paupières et lâcher les mains des autres.

Je ne ferme pas les yeux tout de suite et observe Dahlia. Elle semble très concentrée. Je prends une profonde inspiration puis je ferme mes paupières. Le parfum de l’encens flotte dans l’air. Je sens la chaleur des mains de Dahlia et Sunhee sur mes paumes froides.

- Maintenant, ouvrez les yeux.

Aomano nous regarde, son expression sérieuse. Je trouve la scène vraiment sinistre. Mais dans quoi je me suis encore lancé ?

- Prenez un moment pour vous recentrer. Pensez à une question que vous aimeriez poser, mais gardez-la pour vous. Nous allons d’abord établir le contact.

La femme commence à murmurer des mots dans une langue ancienne.

- Maintenant, placez vos doigts sur le petit objet.

Je fais ce qu’elle me dit et effleure le bois de mes doigts. Un frisson me parcourt l’échine.

- Pensez à votre question, respirez et laissez les esprits se manifester.

La seule question qui me vient à l’esprit, c’est «est-ce que les esprits existent vraiment», mais Aomano nous a dit de ne pas demander ça.

Soudain, un léger mouvement se produit sous mes doigts, et mon cœur manque un battement. L’objet glisse sur la planche en bois, et j’essaye de voir si une personne parmi nous s’amuse à la bouger pour nous faire croire à la présence d’un esprit.

- Qui est là ? demande Aomano.

L’indicateur se déplace vers la lettre S. Le mouvement continue, allant sur la lettre E, puis O et enfin K.

- Seok, murmure Semai, les lèvres pincées. Le père de Hyujin Shin.

La peur m’envahit. Je ne veux pas croire à ce que je vois, ça doit être juste le fruit de mon imagination. Je sens une sueur froide perler sur ma nuque.

- Esprit, si tu es là, montre-toi, continue Aomano, sereine.

À cet instant, la flamme des bougies vacille violemment et un frisson parcourt la pièce. J’ai l’impression de sentir un léger souffle effleurer ma peau, et je ne peux retenir les larmes qui embuent mes yeux. Je n’ai jamais pleuré, et me voilà en train de le faire parce que j’ai peur.

- Restez concentrés. N’oubliez pas le voile blanc qui vous entoure.

Pourtant, la lumière blanche que je visualise disparaît peu à peu. Je commence à suer, mon cœur palpite. C’est n’importe quoi, essayé-je de me rassurer.

Une bougie s’éteint soudainement, et cette fois-ci, c’en est trop. Je me lève d’un bond et hurle :

- Arrêtez ça tout de suite ! C’est du délire ! Les esprits, ça n’existe pas ! On n’est même pas venus pour ça, à la base !

Toutes les flammes s’éteignent et un vent frais s’infiltre dans la pièce plongée dans l’obscurité. La lune éclaire le visage d’Aomano. Elle me fixe avec énervement.

- Tu te rends compte de ce que tu viens de faire ?! L’esprit n’est pas retourné dans le monde spirituel ! Il va désormais hanter cet endroit !

- Vous m’énervez avec vos histoires d’esprits, réponds-je. Aucun fantôme n’est venu déplacer l’indicateur. C’est juste nous, sans nous en rendre compte, car notre conscience voulait parler avec eux.

- Tu n’y connais rien, raille Aomano.

Mais si c’était vrai ? Si ça existait vraiment, en réalité ? Je frissonne à cette idée et m’empresse de rallumer les bougies pour y voir clair.

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