Chapitre 3
SERVICES DE SECURITE EUROPEENS
EUROPÄISCHE SICHERHEITSDIENSTE
EUROPESE VEILIGHEIDSDIENSTEN
EŬROPAJ SEKURECAJ SERVOJ
J’en revenais pas. Non pas que l’ancien palais de nobliau m’impressionne plus que ça, non… J’étais passé mille et une fois devant.
C’était de badger mon CIEN sur la porte, d’être accueilli le plus naturellement du monde dans le hall au marbre agencé en structures géométriques, aux lustres aussi chers que datés. De voir l’agent à la réception m’inviter à patienter après avoir vérifié mon identité avec son scanner.
De me sentir presque à ma place — malgré le fait que ça me faisait l’effet d’un vêtement trop large —.
C’est Jan qui vint me chercher. Sur son uniforme impeccable, accrochée à sa poitrine, scintillait une plaque où était représentée dague et son nom, WOLVEN, gravé en noir. Les formes effilées des manches sombres semblaient se fondre dans celle de ses jambes, parfaitement épousées par la couture du costume.
Les SSE se payaient sûrement des artisans, et pas n’importe lesquels. Je pouvais presque entendre le bruit des appareils utilisés par le tailleur, haut perché sur sa montagne sicilienne.
« Edgar, ça me fait plaisir de te voir ! »
Il arborait son sourire habituel. Dents immaculées, peau rose fraîchement rasée, yeux gris comme deux petits nuages, cheveux coupés de près ; pas même besoin d’y mettre du gel.
« Ça te change du Bureau de Formation, j’imagine ?
- C’est le cas de le dire, répondis-je en prenant appui sur sa main pour me relever.
- Viens avec moi, on nous attend. »
On passa par un escalier en pierre blanche, aux rambardes parées de velours, et me guida à travers un long couloir. Là, il s’arrêta devant deux portes en bois massif et me fit entrer.
Autour d’une grande table, Wilko et Rémi discutaient tranquillement avec un autre agent que je ne connaissais pas, et le chef d’escouade ; Fehér.
Je l’avais croisé deux fois au cours de la formation. C’était un Hongrois à l’accent prononcé, qui approchait des soixante-dix ans, teint hâlé, mâchoire cubique. Son uniforme à lui était bleu marine, tacheté de rouge çà et là.
Aussitôt qu’il me vit entrer, il quitta son siège et s’empressa de venir me serrer les mains.
« Edgar, je suis content que tu sois là ! Bienvenue parmi nous ! Asseyez-vous, asseyez-vous. »
Je serrai rapidement la main de Wilko et Rémi et saluai l’autre agent de la tête.
« Vraiment, ça me fait plaisir de vous compter parmi mes hommes. Ce sera un honneur de vous commander, fit le chef d’escouade Fehér.
- Oh, vous savez, c’est moi qui devrais être honoré d’avoir été pris.
- Allons, allons, Edgar. Vous l’avez méritée, cette place. »
Sous la pile de documents amassée devant sa chaise, il saisit un dossier en carton contenant une dizaine de feuilles.
« Café, thé ?
- Thé, s’il vous plaît. Noir, si vous avez.
- Bien sûr. »
Il m’apporta une petite tasse en porcelaine chinoise et en profita pour me glisser le dossier à côté.
« Votre première mission. Enfin, déjà, il faut vous laisser le temps de poser vos bagages… »
D’un mouvement de tête, il désigna l’agent à sa gauche.
« C’est Hadrien qui vous fera le tour du propriétaire. Il sera votre binôme. »
Je pris vraiment le temps de regarder l’agent pour la première fois. Il avait un visage buriné ; les plis de son uniforme étaient plus relâchés que ceux de ses collègues. Ses yeux, un peu enfoncés dans ses orbites, se faisaient scrutateurs. Je compris qu’il me jaugeait.
« Je le connais depuis qu’il a vingt… vingt-deux ans, je crois. Hadrien travaille pour nous depuis à peu près autant de temps, d’ailleurs. Toutes les questions que vous pourriez vous poser, il saura y répondre ! Et puis, les tests indiquent que vous devriez être tout à fait compatibles. C’est un ambré. Pas loin de votre teinte, donc. »
Fehér avala une gorgée de café.
« Moi, ça me met en confiance. À deux, je suis sûr que vous accomplirez des merveilles ! »
Je ne savais pas trop où me placer. Je pense que Jan le remarqua, parce qu’il parut s’en amuser un peu.
« Enfin, pour accomplir les merveilles dont vous parlez, il faudra qu’Edgar ait de quoi surveiller son temps, sourit-il à l’attention du chef d’escouade.
- Ha, bien sûr ! » fit ce dernier, comme tiré d’un songe.
Il alla vers une grosse commode calée contre un mur et ouvrit l’un de ses tiroirs. Il en rapporta une petite boîte pourpre pastel qu’il déposa à côté de ma tasse.
« Parce qu’ici, on prend la bienvenue vraiment à cœur », sourit Fehér.
Les agents se réjouirent en chœur — Hadrien compris, ce qui adoucit considérablement ses traits aquilins —.
Un peu mal à l’aise, je soulevai délicatement le couvercle et découvris, tranquillement affalée sur un petit coussin, une montre soviétique.
Je n’osai même pas la toucher.
« Comment vous savez… ?
- Tu m’as dit que t’allais souvent chez un chineur, répondit Rémi. Et vu que tu portes toujours une montre au poignet…
- Vraiment, ça me fait très plaisir… il ne fallait pas… »
Je ne savais plus où me mettre.
« Hé, ce n’est rien, reprit le chef d’escouade. Une journée comme celle-là, on ne la vit qu’une fois. Essayez-la donc ! »
Je saisis délicatement la montre au cadran doré et chiffres arrondis. La place du 12 était occupée par une représentation miniature du Kremlin.
« C’est une manuelle, expliqua Rémi. 1995, si ça, c’est pas vintage… »
Je tournai la molette sur le côté et observai, avec un plaisir d’enfant, la trotteuse entamer sa course. À mesure qu’elle avançait sur le cadran et dépassait le logo de Raketa, je sentais qu’une nouvelle vie s’annonçait pour moi.

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