3.2
« Ça fait plaisir d’avoir des nouveaux », déclara Hadrien, une fois qu’il eut refermé la porte de mon bureau.
Ce fut la première fois que j’entendais sa voix. Un fumeur, sans doute. Curiosité parmi les SSE, je soupçonnais qu’il devait passer ses pauses clope bien seul.
Je jetai un œil à la pièce. Spacieuse, lumineuse, impeccable. De la taille d’un petit appartement, m’aurait presque envie de rester à glander sur le fauteuil molletonné.
Un ordinateur à écran fixe occupait la majeure partie du bureau en bois vernis. Hadrien déposa le dossier devant et ouvrit familièrement l’un des placards à côté de la fenêtre.
Dehors, on voyait les tramways se croiser dans la rue sous le ciel grisonnant.
« De quoi te donner un peu de force ! » s’exclama Hadrien.
Il sortit une bouteille de whisky depuis le meuble et récupéra deux verres.
« Il te la fait en douceur, Fehér », déclara-t-il en refermant la bouteille.
Son regard se perdait sur les reflets dorés de l'alcool.
« C’est-à-dire ?
- C’est-à-dire que, de ce que j’ai vu, ta première mission devrait pas être trop dure. Une parfaite mise en jambe. »
Il leva son verre. Je m’empressai d’attraper le mien. Le whisky n’avait jamais été trop mon truc, mais je ne me sentais pas de l’offenser ; fallait partir sur de bonnes bases.
« À ta santé, collègue ! »
Hadrien s’envoya une grosse gorgée cul sec, claqua de la langue comme un lézard, et s’affala sur une chaise disposée devant le bureau.
« Tu as déjà été briefé ? » demandai-je.
J’avalai aussi mon whisky d’un coup, mais fut bientôt étouffé par ses vapeurs.
« Bien sûr, quand Fehér dit qu’il veut que je te fasse un tour du proprio, c’est pas qu’ici. T’inquiète pas, y a pas de raison que ça se passe mal. »
Je me dirigeai vers le fauteuil de mon nouveau bureau.
Hadrien saisit le dossier, éplucha quelques documents et glissa enfin une carte devant moi.
« Tu connais cet endroit ?
- Paris ?
- Mais non, sois pas con ; le Pâturage 4.
- Celui de Paris-Nord ?
- Le seul en Île-de-France, oui. Au-dessus de Fehér, ça soupçonne qu’un Docile nous la met à l’envers.
- Un Docile ?
- Un armurier, oui. »
Je crus que le whisky avait altéré mon audition.
« Un armurier… dans un Pâturage ? »
Hadrien partit d’un rire gras, mais sincère. Ses yeux se mirent à pétiller.
« Crois-moi, Brud, t’es pas au bout de tes surprises ici. Bref, pour répondre à ta question, oui, on a permis à un docile de monter sa boîte. Ils fabriquent des munitions et pièces d’exosquelettes.
- Et vous avez pas peur qu’il les fasse défectueuses ?
- Quel intérêt ? Il vit comme un pacha grâce à notre entente. Il s’est même fait construire une villa, ma foi pas bien laide, sur les hauteurs du Pâturage.
- Je comprends rien. C’est un traître, ou pas ?
- Un opportuniste. Et, pour un déficient, il n’est pas tout à fait idiot. Sauf qu’on a des taupes, dans l’usine. Y en a une, qui bosse là où tu vois le point rouge, qui nous a informés d’une visite rendue par des étrangers au patron.
- De Libertas ?
- C’est l’hypothèse la plus crédible. Maintenant, reste à la confirmer. On va nous-même aller lui poser deux trois questions. »
À cet instant, une foule d’images se bouscula dans ma tête. Condensé de vidéos, de récits de SSE ou de vétérans.
J’avais peur.
« On se fera ça en fin de semaine, le temps que tu te poses. En premier, là, faut qu’on aille récupérer tes affaires. »
La première fois où l’on enfile son uniforme, c’est indélébile. Tout s’est enregistré dans mon cerveau : l’odeur de menthe du local, le sourire inégal de notre armurier, son air de chien battu, le grésillement d’une des ampoules du plafond, la rugosité de la poignée de mon gun, le cliquetis des engrenages pendant la configuration, le premier coup de feu.
Moins animal, moins turbulent que chez ceux de la police. Là, le machin a tranquillement verrouillé sa cible et sifflé sa balle. Le petit dard de métal s’est logé presque délicatement — je dis bien « presque » — dans la trachée du mannequin d’entraînement. Affaire d’une demi-seconde.
Hadrien a demandé (enfin, l’armurier dirait « ordonné ») un gun traditionnel et a fait exploser bien des têtes de gelée. Comme, ça, zum Spaß. Un vrai gosse.
Enfin, un gosse avec un sacré compas dans l’œil. Je mourrais d’envie de troquer mon nouvel ami, l’espace d’un instant, pour mon bon vieux Walther 150 J., et faire la compète. Sauf que De Wever m’avait pas permis de le prendre avec moi, lors de mon départ de la police ; procédure obligatoire.
Et je doutais que l’armurier consente à nous laisser foutre encore plus le boxon. Au bout d’un moment, Hadrien lui-même sembla prendre peur face à ces yeux exorbités par le sol dégueulassé.
Je resserrai les lanières de mon uniforme, m’admirai une seconde devant la glace, et suivis mon collègue dans les escaliers feutrés.
De l’armurier, cela va sans dire, je ne reçus pas le moindre au revoir.

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