Chapitre 2: L'école du silence

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Comme chaque matin, Jean et David prennent ensemble le chemin de l’arrêt de bus. Ils sont contents : le match France–Portugal leur a été favorable. Le Portugal l’a emporté 2–1, notamment grâce à ce dernier but de la tête signé Cristiano Ronaldo.

Lors des rares voyages qu’ils ont pu faire en dehors du Portugal — quand leur père essayait de faire comprendre d’où ils venaient — on leur disait qu’ils étaient Espagnols. Bien sûr, cela avait le don de mettre gentiment en colère António, lui, le fier porte-drapeau de son pays. Alors il dégainait la formule miracle, celle qui faisait éclater la vérité :

« Le Portugal, vous savez… Cristiano Ronaldo. »

Pourvu qu’il vive longtemps, se disait-il, afin qu’au moins on puisse situer le Portugal sur la carte du monde.

David arbore un maillot du Portugal, portant le nom de Vitinha, le fameux joueur du PSG. Loin est le temps où le supporter de Bordeaux ne pouvait pas voir les Parisiens. Le jeune homme a bien l’intention de narguer ses copains français.

Jean, quant à lui, préfère rester discret. Il suit l’ombre de ses parents : moins on le voit, plus il se sent protégé.

Car il le sait : les remarques vont fuser à l’arrêt de bus. Lui, après tout, il s’en fiche… enfin, il essaie. Comme tout le monde, il a exulté au coup de sifflet final. Il a même souri quand son père a dit :

« Demain au travail, les Français vont fermer leurs grandes gueules. Eles têm a mania de serem os mais grandes. »

— Ils ont la manie de se croire les plus grands.

Mais là, il aurait préféré qu’il n’y ait pas eu de match. Le calvaire va être pire que d’habitude.

Charles, le gamin au petit polo des plus élégants et aux baskets blanches, pures comme la neige, est le premier à prendre la parole. C’est un leader né, à l’image de son père qui dirige un grand château dans le vignoble bordelais. Ils fréquentent le même collège. Son père a voulu que son fils se forge dans l’école publique. La famille de Richard côtoie ces immigrés portugais qui, la saison venue, viennent courber le dos pendant les vendanges. La différence, c’est que les de Richard incarnent l’élégance et fixent la cadence ; l’étranger, lui, ploie sous les ordres. Le contrat de travail est juridiquement égalitaire, mais la relation de travail est structurellement déséquilibrée.

« Hé, les poilus, faut pas vous la péter parce que vous avez gagné un match. Mais comme je suis bon joueur, je vous offre un sécateur de vendange pour couper les poils ! » s’exclame Charles, effronté.

David sent la colère monter. Il serre les poings. Jean connaît son frère ; il connaît les mots qui apaisent. Leurs racines communes tiennent encore l’arbre debout — du moins, la plupart du temps.

Mais parfois, les mots ne suffisent plus à contenir cette haine chaude qui grimpe, cette brûlure qui envahit la poitrine. Jean retient son frère par le bras.

Ils passent leur chemin. Charles se permet met une dernière vanne :

« Et si vous n’en voulez pas du sécateur, vous pouvez le donner à votre père… on sait jamais, s’il cherche du travail ! »

David s’élance sur l’effronté, prêt à marquer un but. Un adulte fait office d’arbitre et arrête le match avant qu’il ne commence.

« On se reverra », grogne David.

Puis ils parviennent au collège, chacun rejoignant sa classe respective. Retrouver leurs amis leur permet de respirer un peu et d’entamer la journée — studieuse pour l’un et laborieuse pour l’autre.

Jean est un élève de 5e brillant, appliqué. Il collectionne les 20 sur 20 quand d’autres collectionnent les images Panini. Pourtant, malgré cette réussite, il préfère s’asseoir dans un coin pour ne pas se faire remarquer : un vrai Santos. Disparaître pour survivre.

Lorsque la professeure de français inscrit le sujet du jour au tableau, le ventre de Jean se noue. La phrase n’est pas seulement écrite : il a l’impression qu’un parpaing — un vrai, lourd et froid — lui explose sur le crâne.

Il sent déjà le poids de ce qu’il devra dire devant la classe. C’est assez lourd de porter ses poils, ses origines, les regards des autres ; il faudra maintenant exposer sa famille.

Sa mère s’appelle Maria — comme dans toutes les blagues. Elle est femme de ménage. Son père est maçon. À ses yeux, tout semble aligné pour confirmer les stéréotypes que les autres aiment tant répéter.

Madame Martin donne les consignes de l’exposé : chacun devra présenter à l’oral le métier de l’un de ses parents.

Les regards des adolescents se croisent ; on se sourit. On est impatient de commencer. Tous ? Non. Quelque part, dans un coin, tout un pays de solitude résiste, envers et contre tout, à cette idée.

Au même moment, en troisième, David laisse ses pensées dériver sur le bitume de la cour. Il n’attend qu’une chose : que la cloche retentisse pour aller jouer dehors.

Enfin, l’instant arrive. Il se précipite à l’extérieur de la salle de classe retrouver Paul et Rachid, deux fils d’ouvriers avec lesquels il partage un même monde.

C’est alors qu’apparaît une vieille connaissance : Charles. Une dette silencieuse circule entre eux.

Rachid comprend avant les autres ce que l’air prépare :

« Hé David, laisse tomber cette baltringue. Tu vas avoir des problèmes. »

Mais David est déjà ailleurs. La colère lui brouille la vue. Il ne peut plus réprimer ce désir brutal d’en découdre. Il porte en lui son pays et la fierté qu’on lui a racontée. Il repense à l’histoire que son père lui répétait :

Le 7 juin 1494, par le traité de Tordesillas, le Portugal et l’Espagne se sont partagé le monde.

Alors Charles a beau être riche, son père influent, David veut lui montrer que le Portugais sait se tenir debout quand l’heure arrive.

Leurs regards se croisent. Se provoquent. Les braises intérieures consument leur patience. Ils se jettent l’un sur l’autre.

La lutte est brève et sale. Le poing de David part sans qu’il le commande vraiment. Il frappe le nez de Charles. Un craquement sec fend l’air.

Le sang éclate sur son visage pâle, comme une tache qu’aucun argent ne peut effacer.

Les surveillants accourent. David est emmené dans le bureau du directeur. Maria doit venir chercher son fils. Le « sauvageon » reçoit un avertissement.

Charles, au bénéfice du doute, est innocenté. Ou peut-être préfère-t-on simplement fermer les yeux. On connaît son père, et ses dons généreux pour l’école. De toute façon, le nez blessé de Charles inspire une compassion immédiate : il saigne proprement, du bon côté.

Il est dix-sept heures. Jean n’a pas vu son frère à l’arrêt de bus. Cet après-midi, il rentre seul à la maison. Il est surpris de trouver son père si tôt, déjà là.

La tension est palpable à chaque tournant, dans chaque recoin de l’appartement.

Très vite, ça hurle :

« Ó David ! O que é que te deu na cabeça?! Estás com pancada?! » — Oh David ! Qu’est-ce qui t’a pris ? T’es pas bien ou quoi ?

Jean reconnaît la colère de son père, qui poursuit dans le même souffle :

« Devias era apanhar uma sova, caralho! » — Tu mériterais une bonne raclée, putain !

Il lève la main en l’air en signe de menace, telle une foudre prête à s’abattre sur David.

Maria calme son homme. David passera le reste de la journée dans sa chambre.

Jean, lui, ne parvient à contenir sa sensibilité qu’en laissant couler des larmes. Tout cela le dépasse. Il est intelligent ; il perçoit déjà les menaces possibles qui pourraient s’abattre sur leur famille : l’école, les surveillants, les convocations, les regards. Il a peur. Décidément, cette journée est un désastre.

Il monte dans la salle de bain, admire son corps frêle. Il ne voit pas l’enfant : il voit la bête. Les touffes, cette végétation qu’on lui a donnée.

Le soir, dans son lit, il ressasse. Au détour de ses pensées brumeuses, deux métiers se balancent comme un pendule : maçon… femme de ménage. Il n’a pas le choix : il devra choisir entre la truelle et le balai.

Il s’imagine déjà, le visage brûlant, bégayant le travail de l’un de ses parents devant la classe.

Il devra mentir au silence et divulguer une partie de lui-même. Il se donne une tape sur la tête. Mais bien sûr : il parlera du métier de son père. Sur la fiche de renseignements de l’école, ses parents ont inscrit que Maria est « sans profession ».

Plus tard, le soleil se couche et les enfants s’endorment. António et Maria restent longtemps assis à la table de la cuisine, poursuivant la discussion. Ils se demandent comment David a pu faire une chose pareille — lui, leur fils. Maria sait, au plus profond d’elle-même, que son enfant n’a pas pu agir ainsi sans raison.

« O meu David foi sempre lindo como tudo… » — Mon David a toujours été un amour d’enfant… « ce n’est pas lui. Il a sûrement souivi quelqu’un. Peut-être qu’on devrait sourveiller ses fréquentations. »

António reprend :

« Sim, tens razão! » — Oui, tu as raison. « C’est sûrement ce Rachid. Il s’habille comme oune racaille. Avec les Arabes, il faut se méfier. »

Maria acquiesce :

« Oui… ces gens-là, ils vivent de l’aide sociale. Ils n’ont pas la même religion. Credo… Deus me livre que David devienne um délinquant. » — Mon Dieu… que Dieu me préserve que David devienne un délinquant.

Puis elle tranche :

« Tonio, demain tou vas aller voir le père de Charles et t’excuser. On ne veut pas avoir de problèmes. »

António partage son avis :

« Oui. J’emmènerai oune bouteille de Porto. »

Même les plus couche-tard finissent par rejoindre les bras de Morphée.

On ne veut pas de problèmes — c’est leur religion à eux.

Quelques semaines passent et c’est le grand jour pour Jean. Désormais, il ne sera plus le même.

Aujourd’hui pourtant, le ciel est clément. Il lui offre un sourire ensoleillé.

Par la fenêtre, la brise chaude se fraie un passage entre les bancs de la classe. Elle parvient jusqu’à Jean qui rentre sur la pointe des pieds. La sueur lui colle à la peau. Ça suinte de partout. Sa peau mate prend des teintes rougeâtres. Le stress a choisi son domicile.

Puis vient le moment fatidique. Madame Martin demande à Jean de prendre place sur l’estrade. Il est au théâtre ce matin. Ici se joue la pièce de sa vie.

Lentement, il remonte l’allée. Ça y est. Il balbutie :

« Bonjour… aujourd’hui, je vais vous présenter le métier de mon père. Il est artisan maçon. Il travaille dans le bâtiment. Il construit des maisons et des immeubles. »

Son regard fait le tour de la pièce. Des gouttelettes descendent le long de ses joues. Pour l’instant, il ne remarque pas de rires. Il continue :

« Son travail demande beaucoup de précision et de force physique. C’est un métier important, parce que sans les maçons, on ne pourrait pas habiter dans des bâtiments solides… Moi, je suis fier de son travail. »

Il raconte les difficultés du métier, l’accident de l’ami de son père. Il parle de la beauté et de la précision du geste. On suit ses mouvements comme une musique entraînante. Il parle de l’intelligence de la main du maçon.

Jean se surpasse. Il ne se savait pas bon orateur. Sa voix s’affirme, ses mains parlent.

Finalement, ses camarades semblent intéressés. Le jeune homme revient à la réalité. Ses jambes se remettent à trembler. La maîtresse lui fait signe de s’asseoir.

Pour la première fois, il n’a pas honte. La vérité, parfois, surpasse le mensonge.

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