Chapitre 1: La devanture
Le réveil retentit dans la chambre. Les yeux d’António sont encore engourdis ; ils peinent à apprivoiser la lueur douce que la lampe de chevet projette sur les murs, depuis que Maria l’a allumée.
Aussitôt, c’est le pas de combat. Il le sait : une rude journée l’attend. D’une voix déjà trop sûre pour une heure si matinale, il dit à sa femme, dans leur langue maternelle — du moins ce qu’il en reste :
«Maria, põe-te em pé e vai fazer o petit-déjouner.»
Par-ci, par-là, un mot français s’accorde à l’accent du pays.
— Maria, lève-toi et va faire le petit déjeuner.
Depuis leur arrivée en France, le langage des Santos a évolué. On ne parle plus tout à fait portugais, pas encore vraiment français : on parle une langue de l’entre-deux, un bricolage quotidien, un mélange de la langue d’origine et de mots français glissés là où la mémoire a creusé des trous. Le frantugais.
Le portugais et le français se livrent en eux un duel discret : lequel aura le droit de nommer la fatigue, la fierté, les rêves — lequel, surtout, aura le dernier mot ? Et chaque matin, sans le savoir, les Santos choisissent une syllabe plutôt qu’une autre, comme on choisit une identité plutôt qu’une autre… pour tenir debout.
Maria se lève lourdement, les mains posées sur ses hanches labourées par le travail. Son bas du dos la torture ces temps-ci. La douleur vient de son métier de femme de ménage — un métier dont la perfection est devenue son exigence.
On dit aujourd’hui technicienne de surface, pour adoucir la rudesse des gestes, pour donner au labeur un vernis de dignité. Maria aime répéter la phrase qu’une de ses patronnes lui a dite un jour :
« Maria, toi au moins tu fais ton travail avec exigence, pas comme la Polonaise qui était là avant toi. »
Ces mots résonnent encore en elle comme une médaille invisible. Elle est fière d’être reconnue, acceptée par une Française dont la réussite se mesure à l’éclat de sa maison. Maria travaille toute la semaine sans vraiment compter ses heures. Quand l’un des particuliers chez qui elle officie lui demande de l’aide le week-end, elle ne sait pas refuser. On ne refuse pas l’appel de Jeannine — femme d’affaires respectée — qui lui murmure parfois, entre la poussière et le balai, que Maria est comme sa sœur.
Alors Madame Santos aide la famille.
Car chez les Santos, la famille est une loi silencieuse. Chaque rôle y est accepté, chaque fonction maîtrisée.
Maria se lève donc et prépare le petit déjeuner. Aujourd’hui, ce sera un moka mêlé de lait, accompagné de morceaux de pain. En bonne ménagère, elle n’oublie pas de préparer un petit casse-croûte pour son mari.
Il est six heures. António avale son petit déjeuner, embrasse son épouse et descend. En bas, sa Mercedes Classe E l’attend — élégante, assez neuve pour attirer les regards, pas assez pour être un luxe indécent. Dans le quartier, elle dit tout avant même qu’il n’ouvre la portière.
C’est le symbole de sa réussite, la preuve visible de son dur labeur. Il n’a rien volé pour se faire voir. Non : il a signé un crédit. Un crédit qui pèse sur les finances de la famille Santos, mais qu’il appelle un mal nécessaire — parce qu’une vie sans devanture, pense-t-il, ressemble à une défaite.
Cet été, ils repartiront vers leur terre. Il leur faudra de la place : pour les valises, pour les sacs, pour les offrandes — ces présents qu’on empile comme on empile des preuves. Au village, on ne regarde pas le nombre d’heures travaillées ; on regarde ce qui brille, ce qui roule, ce qui déborde du coffre.
Pour Maria, le travail de la maison n’est pas terminé. Elle traverse le couloir et va réveiller les enfants, Jean et David. Ils doivent bientôt partir à l’école.
Ce matin, David se plaint. Il dit qu’il ne veut pas y aller. Maria le gronde, sèche, presque sans douceur — parce que la tendresse, à cette heure-là, coûte trop cher :
« Tou dois aller à l’école. Moi, je n’ai pas pu apprendre. Tou seras docteur ou avocat ! Allez… não sejas sorna — ne sois pas feignant. Il faut travailler. »
Les mots se mélangent, se bousculent : portugais dans la colère, français dans l’ordre, et cet accent qui arrondit tout, même les promesses. Dans la bouche de Maria, l’avenir a toujours la forme d’un métier qui sauve : une blouse blanche, un bureau, des horaires fixes. Une vie où l’on ne frotte plus les maisons des autres.
Finalement, elle ne peut pas longtemps réprimer ses enfants. Maria, c’est une mère poule : quand bien même ils ont déjà éclos, elle continue de les couver.
Elle les voit partir en direction de l’arrêt de bus qui les mènera vers le lieu du savoir. Elle esquisse un sourire : comme ils doivent être heureux, à l’école. D’ailleurs, tous les jours, lorsqu’ils reviennent ok la maison, ils disent que tout va bien.
« Et Maria les croit, parce qu’une mère préfère souvent le mensonge qui rassure à la vérité qui brise. »
Pendant ce temps, António a déjà rejoint ses collègues sur le chantier. Aujourd’hui, ils commencent les fondations d’une maison qui viendra grossir les rangs d’une cité pavillonnaire. Il faut aller vite : ils ont déjà pris du retard. Ces derniers jours, la pluie a détrempé le sol, et le ciel sombre promet encore des averses. Les délais de construction vacillent.
Robert, le chef de chantier, exige qu’on accélère pour rattraper le temps perdu. La cadence est souvent infernale. Au fil des années, António a appris à manier la truelle comme d’autres accordent leur guitare.
Son corps est rude, habitué à la pression. Pourtant, la peur n’est jamais loin. La semaine dernière, Manuel — un collègue portugais comme lui — est tombé d’un échafaudage. Il s’est brisé plusieurs vertèbres. Dieu seul sait quand il pourra retravailler. Sur un chantier, l’accident n’est jamais qu’à un faux pas. Malgré tout, la communauté s’entraide : António rend souvent visite à Manuel, lui apportant un peu de nourriture et de réconfort.
Puis la pause arrive. Les hommes mangent leur pain garni de presunto — du jambon — et discutent du retour au pays, prévu pour l’été. On se plaint aussi des femmes, qui leur cassent la tête. Mais que seraient-ils sans elles ?
Au détour d’une gorgée de vin rouge — du Douro, bien sûr — Mario demande à António s’il veut le remplacer après le travail dans une maison toute proche :
« Oh pá, tou António, ce soir je devais aller chez une Française qui habite dans le coin. Um sacré morceau, tou verras. Malheureusement, je fête l’anniversaire de ma fille. Est-ce que tou pourrais me remplacer, jouste pour poser quelques tapisseries ? La femme s’appelle Monique, elle a besoin d’un peu d’aide. Ela gosta dos portugueses — elle aime les Portugais », fait-il du coin de l’œil.
António accepte. Il pourra bien se faire quelques centaines d’euros pour une heure ou deux, et puis l’idée d’une femme séduisante ne lui déplaît pas. Il sait y faire avec les femmes. Ce n’est pas grand-chose, pense-t-il. Depuis le matin pourtant, les heures s’accumulent. Le soir, son dos le tyrannise. Seules les mains de Maria posées sur son corps lui apportent un peu de réconfort pour calmer la douleur.
Il appelle sa femme. Elle rouspète quelque peu, mais finit par accepter.
Le travail touche à sa fin. António relit l’adresse sur le bout de papier remis par Mario. Il arrive sur le palier et sonne. Une voix lui répond de l’intérieur :
« Un instant, s’il vous plaît, j’arrive. »
Encore une minute, et la porte s’ouvre. Une femme apparaît, les cheveux encore humides. Elle ajuste distraitement sa robe de chambre, comme surprise d’être observée. La buée qui s’échappe de la salle de bain envahit l’entrée. António détourne brièvement le regard, troublé sans savoir pourquoi.« Bonjour, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? »
« Bonjour, je souis António. Je viens de la part de Mario. Il est indisponible, je prends sa place. »
« Je vous en prie, entrez. Ne faites pas attention à ma tenue, j’allais prendre un bain. Je vous montre la pièce. Suivez-moi. »
António la suit et ne peut s’empêcher d’admirer les courbes de son corps. Chaque ligne semble une invitation muette. Il se sent presque comme ces marins portugais partis découvrir le monde.
Elle lui montre le mur à tapisser. Lui pense à son autre pinceau, celui qui se veut créatif.
« Merci, madame », rétorque António.
« Non, appelez-moi Monique. Je n’aime pas ces madame. D’ailleurs, je ne suis pas encore mariée. »
Son regard brille d’une lueur confiante. António est impressionné par son assurance, par ses yeux bleus comme une eau lointaine. Elle est l’opposé de sa femme, dont le silence est la signature.
Il se met aussitôt au travail. Il est tard ; peut-être pourra-t-il encore profiter du repas chaud de Maria.
Une heure plus tard, le travail est terminé. Il prend congé de Monique :
« Au revoir, madame. Ce fout un plaisir. Je dois partir maintenant. »
« Vous êtes tellement charmant que vous partez sans votre paye ? »
António, troublé par cette présence qui réveille en lui des sensations oubliées, avait presque oublié de réclamer son dû. Il se sent bête.
« Bien sûr… Monique. »
Le prénom franchit ses lèvres avec hésitation. Il craint d’avoir manqué de respect. Elle lui sourit et lui tend l’argent. Elle lui a donné plus qu’un simple extra. António repart avec une agitation nouvelle dans la poitrine.
Encore une demi-heure de route, et il fourre la clé dans la serrure de son appartement.
Maria et les enfants sont déjà attablés. Un poulet rôti orne la table, prêt à être avalé. Maria se lève et sert António. Aujourd’hui, il lui semble différent. Elle lui demande comment s’est passée sa journée :
« Beaucoup de travail au chantier. Je souis tellement fatigué. »
Il sourit bêtement sans savoir pourquoi. Maria le remarque. Elle est de ces détectives qui saisissent le plus discret des indices ; plus on vit dans le silence, plus on apprend à observer.
« António, pourquoi tou rigoles comme ça ? »
Agacé, il rétorque :
« On n’a pas le droit d’être heureux de revoir sa femme et ses enfants ? »
Maria ne se laisse pas faire :
« C’était comment, ce travail chez cette femme ? »
Le père de famille bafouille ; un morceau de pomme de terre lui échappe presque du palais.
« Bien. J’ai posé une tapisserie, rien de spécial. »
Maria sait se faire respecter dans son foyer :
« Vê lá se não tens vergonha nessa cara. » — N’as-tu donc aucune honte ?
« Mais de quoi, vieille chata ? Raconte plutôt comment ça a été ta journée. »
« Tou verrais ce bordel chez Jeannine… Ils sont incapables de mettre le linge sale dans la panière. J’en ai marre. J’avais nettoyé le sol, et sa fille laisse rentrer le chien avec ses pattes toutes sales. J’ai dou tout relaver. »
António se tourne ensuite vers Jean, puis vers David :
« Et toi, mon grande Jean, c’était bien l’école ? »
Il connaît déjà la réponse. Jean donne tout pour que ses parents soient fiers de lui. Pour David, c’est plus compliqué.
« Ta mère m’a dit que tou as fait le théâtre ce matin ? Je ne veux plus entendre parler de tes heures de colle. On n’est pas chez nous ici. Tu veux qu’on ait des problèmes ? Ta mère et moi travaillons comme des fous pour vous offrir tout ce dont vous avez besoin. »
David répond, gêné :
« Oui… j’aime l’école. Tout va bien. »
« Alors mangeons », conclut António.
Ainsi vont les jours chez les Santos. Tout va bien tant que le regard des autres force le respect. Ils suivent le droit chemin — le vrai, pensent-ils.

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