Chapitre 5 : Le sol natal

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19 heures. Esculca, quartier près de Viseu. Les grillons entament leurs chants nocturnes. Une brise douce envahit tout le bairro.

Les portes de la Mercedes s’ouvrent, les jambes se détendent enfin. Déjà, les fenêtres des voisins s’entrouvrent.

« Ó Dona Joana, olha quem vem de chegar, os franciús. » — Ô Dona Joana, regarde qui vient d’arriver, les Français, interpelle Marco, voisin et vieille connaissance d’António.

«Estão todos arranjadinhos, olha pra isso. Isto é boa vida à francesa. » — Ils sont tous bien habillés, regarde-moi ça. Ça, c’est la belle vie à la française, répond sa femme.

Marco se dirige sans hésitation vers António et lui empoigne les bras.

«Então estás bom? Há tanto tempo que já não te vias. Lá na França a vida é tão boa que já não tens tempo para os labregos como nós!» — Alors, ça va? Ça fait si longtemps qu’on ne

t’a pas vu. Là-bas en France, la vie est si parfaite que tu n’as plus le temps pour les paysans comme nous !

Ironise-t-il.

António a les yeux qui sourient, le visage resplendit. Son travail a servi à quelque chose, se dit-il. Il a l’air d’un homme du monde.

«Estás novinho, Marco. E a Joana, está boa?» — Tu as rajeuni, Marco. Et Joana, elle va bien?

demande-t-il.

«Está lá em casa. Fodas, tens aqui uma máquina, isto sim. Que carro! » — Elle est à la maison. Putain, ça c’est une machine ! Quelle voiture ! admire Marco.

António est fier de montrer son nouveau bolide.

Il ouvre le capot, laisse même Marco monter à l’intérieur et allumer le contact.

Ce qui a le don d’agacer Maria.

Elle ne veut qu’une chose : saluer ses beaux-parents et se coucher.

La route a été assez exténuante ; les jeux de coqs seront pour plus tard.

«Ó pá, vamos, os teus pais estão à espera.» — Allez, viens, tes parents nous attendent.

António n’a besoin que d’un regard pour comprendre qu’il faut y aller.

Maria ouvre la première le portail de la maison et passe d’abord sous un portique de vignes qui, la journée, atténue les rayons du soleil. Les cœurs se réchauffent, s’emballent juste avant d’ouvrir la porte d’entrée. Ici, personne ne ferme à clé. Ces lieux seraient un terrain de jeu parfait pour le plus mauvais des voleurs.

Une odeur d’huile d’olive chaude et de soupe aux légumes flotte déjà dans l’air, mêlée à celle de la pierre tiède et du linge séché au vent.

Paola, la mère d’António, reste bouche bée. Il lui faut un certain temps pour se convaincre qu’il s’agit bien de son fils, son petit Tonio, celui qu’elle a porté, nourri… Elle essuie ses mains rudes, façonnées par le travail, puis se jette, larmoyante, dans les bras de son fils. Les larmes deviennent des fleuves quand elle aperçoit ses petits-enfants. Elle serre d’abord David, puis Jean. Ce dernier se plaît à revoir sa grand-mère — mais cette étreinte trop longue lui rappelle qu’ici, il n’est plus tout à fait le même.

Quelques pas plus loin, José se tient droit, bien que tremblant de joie. Un homme de son temps ne se doit pas de montrer ses émotions. Ancien officier, ayant participé à la Révolution, il sait tenir la posture. Il voit son António et dit :

«Meu filho, que alegria de te ver aqui nesta casa. Venham comer alguma coisa. Devem estar cansados. » — Mon fils, quelle joie de te voir ici, dans cette maison. Venez manger quelque chose. Vous devez être fatigués.

Dans ses yeux luisent des lueurs de phare. Son fils de l’étranger, celui qui revient inlassablement à la belle saison, celui qui est parti vers le pays des droits de l’homme.

Très vite, l’intendance se met en branle : les femmes préparent le repas, la meute s’attable, et les Santos passent ensuite dans la maison mitoyenne qu’ils ont construite il y a quelques années.

Ce soir, même les cigales se taisent : les fourmis ont enfin franchi le cap des espérances.

Les corps lâchent. Les lumières s’éteignent. Demain, tout commence.

Jean se promène dans un champ doré, accompagné d’une jeune fille qui lui sourit. Le soleil resplendit à l’horizon. Ils marchent quelques instants, et elle lui propose de s’asseoir. Elle lui demande de fermer les yeux, ses lèvres se rapprochent lentement des siennes.

Un fracas arrache le jeune homme au sommeil. Les yeux encore embrumés, il aperçoit sa grand-mère ouvrant les volets à la volée. La fenêtre respire, et les premières mouches entrent déjà dans la chambre, comme appelées par la chaleur montante.

Le jeune adolescent est gêné d’avoir été brutalement réveillé de la sorte. Il ne sait pas quoi dire et seul un Bom dia — bonjour — s’échappe de ses lèvres. Sa chambre est ouverte comme un moulin. Que va faire Paola, maintenant : relever sa couverture ? Jean ne veut pas se montrer en caleçon devant sa grand-mère.

L’intimité s’attaque à la pudeur.

Paola lui signale qu’il doit s’habiller : ils vont prendre le petit déjeuner en ville. Depuis combien de temps a-t-il dormi, il ne le sait pas, mais les vacances commencent. Il se prépare et rejoint le reste de la troupe, et la voiture démarre en direction du centre-ville.

Ils prennent leur collation à côté du Rossio, et son grand mur d’azulejos qui charme les touristes. Ils sont au cœur de Viseu, la ville de Grão Vasco.

Ils s’assoient à une table et commandent une multitude de pâtisseries. Les grands boivent un espresso, et les deux plus jeunes un galão — un grand café au lait portugais. La famille adore cette ambiance, où l’on parle fort, où les mains parlent autant que les mots. L’odeur du café est un parfum qui enrobe les âmes.

Ensuite, António et les siens décident de se balader dans les rues de la ville. Ils remontent l’artère piétonne, puis la fameuse Rua Direita, en direction de la cathédrale où Jean a été baptisé.

Ils parviennent jusqu’à l’Adro da Sé, la cathédrale d’origine romano-gothique qui fait face à l’Église de la Miséricórdia. Sur cette place, les deux styles semblent se défier comme deux époques qui refusent de s’effacer.

Après un repas bon marché, la Mercedes fait la navette vers la maison mère.

C’est à cet instant précis que commence la liberté pour les enfants. Ils partent retrouver leurs cousins et cousines qui habitent également dans le quartier. Les jeunes ne reviendront que vers 19 heures pour le repas familial où, aujourd’hui, chacun est convié— quand bien même une invitation n’est jamais nécessaire pour manger chez les Santos seniors.

La famille est sacrée, toujours la bienvenue.

Après le repas, ils n’auront, comme tous les ans, aucune limite pour rentrer à la maison — pas comme en France.

Alors, ils comptent bien en profiter.

Ils rejoignent Pedro, Manuel et Rita, qui ont, à quelques années près, le même âge.

Pedro crie :

«Olha os franceses, anda cá priminho!» — Ohé, les Français, viens ici petit cousin !

Dit-il en serrant Jean le plus jeune de la bande.

« Não somos franceses, somos portugueses ! » — On n’est pas Français, on est Portugais !

Répond fièrement David.

António et Maria ont tout fait pour qu’ils apprennent à parler portugais. Alors, au Portugal, les deux frères ne parlent plus le frantugais. Ils font l’effort d’un portugais presque parfait. Une langue sans accent ou du moins essaient-ils de s’en convaincre.

On est dehors. On improvise une mini-ville au sein du quartier.

Jean et Pedro seront les banquiers.

David et Manuel s’occupent du country club — un café qu’ils construisent avec des planches de fortune et tout ce qu’ils ont sous la main. Ils ramassent des mûres sauvages en guise de repas.

D’autres ouvrent une petite supérette.

Il n’y a pas de limites dans leurs jeux d’enfants — ou d’adolescents. Les rires sont une contagion heureuse.

Quelqu’un se tourne vers Jean et dit :

« Eh pá, é bué fixe esta cena! » — Eh mec, c’est trop cool ce truc !

C’est dans ces moments-là qu’ils rendent la pareille par un rire figé, car ils ne maîtrisent pas complètement les expressions à la mode.

Eux ont appris le portugais de l’école — celui qu’ils suivaient en primaire, lors d’un cours l’après-midi dispensé par une bénévole.

La liberté les enivre, ils n’ont pas les contraintes du quotidien.

Alors que 19 heures approchent, Manuel montre du doigt d’autres adolescents assis à la terrasse d’une maison.

David les reconnaît : une famille d’émigrés, transhumants comme eux, installée dans la banlieue bordelaise.

Manuel a des envies provocatrices.

Rita préfère continuer le jeu.

Alors les quatre garçons approchent.

Les autres ne les voient pas tout de suite.

De là où il est, Jean les entend distinctement.

Un jeune lance en français :

« Ouaich, c’est mort ici, y a que des baltringues sa mère. Ça pue. Vivement qu’on parte à la plage dans deux jours. »

Un regard suffit.

Jean et David se comprennent.

En France, ils ont déjà croisé ces deux-là, lors d’une fête organisée par la communauté portugaise.

Même survêtements brillants.

Baskets tapageuses.

Maillots du Portugal sur le dos.

La communauté portugaise présente dansait sur du pimba de Quim Barreiros.

Les paroles volaient bas, plus basses que la ceinture, mais tout le monde criait « Viva Portugal !»

Jean et Michel Pinto hurlaient plus fort que les autres.

En France, ils se regroupent entre eux. Ils affirment une appartenance.

Une image amplifiée, presque caricaturale du Portugal —où, au milieu d’une phrase en français, on glisse un “caralho” mal prononcé pour se donner un genre.

Mais ici, au pays, ils ne se mélangent pas. Ils restent entre eux. Jean et David, qu’ils soient en France ou au Portugal, refusent ce cloisonnement. Ils ne demandent qu’à se mêler aux locaux. Ne pas être un contraste.

Ils veulent épouser les cultures, pas les imiter.

Les Santos se rapprochent en meute.

«Então, ó avec… não queres falar connosco? Tens mania que és melhor do que nós?»

— Alors, l’« avec »… tu ne veux pas nous parler ? Tu te crois meilleur que nous ?

Au village, on appelle « avec » ces enfants d’émigrés revenus de France qui ne parlent pas la langue du pays.

Un mot court. Presque rien.

Mais un mot qui sépare.

Les jeunes franco-portugais se crispent. Les poings se ferment.

Comme autrefois pour David, c’est Jean — le négociateur — qui s’interpose. Il devient l’interprète des deux groupes, traduisant les mots, mais surtout les blessures. Il apaise les voix, désamorce les regards.

Jean comprend qu’on est toujours l’étranger de quelqu’un.

Les Portugais tournent le dos et repartent vers leur ruelle.

Les Français crachent par terre, en signe d’affront.

La désescalade est amorcée.

Et puis il faut rentrer dîner.

Les enfants refluent vers leur terrier. Tout le monde est là. Le grand-père, bien sûr, s’installe au bout de la grande table : c’est le patriarche. Tout autour se placent le petit frère d’António, Rui, et sa sœur, Marisa. Ils sont accompagnés de leur épouse et de leur époux. Évidemment, Paola et Maria sont aussi présentes. Elles choisissent une place stratégique, proche de la cuisine. Elles en ont la responsabilité.

Les cousins s’assoient côte à côte.

Les voix s’entrecroisent, s’entrechoquent, essaient tant bien que mal de se frayer un chemin. Les mains et les corps bougent. Les mots s’imposent, d’autres se taisent. Pour une personne extérieure, on pourrait croire à une cacophonie. Pourtant, tout cet orchestre est réglé au millimètre.

Le chef d’orchestre, José, le grand-père, prend la parole. Il se lève, bien droit, et salue d’abord les Santos français :

«Ó meu filho… António. E tu, Maria. E vocês, meus netos… que alegria vos ver aqui outra vez. Todos os anos é a mesma coisa: chegam, e esta casa volta a respirar. Vocês levaram o nome Santos lá para fora, para lá do mar. São sangue nosso, ainda agarrado à raiz.»

— «Oh mon fils… António. Et toi, Maria. Et vous, mes petits-enfants… quelle joie de vous voir ici encore une fois. Chaque année c’est pareil : vous arrivez, et cette maison recommence à respirer. Vous avez emporté le nom des Santos là-bas, au-delà de la mer. Vous êtes notre sang, encore accroché à la racine. »

Il balaie la table du regard comme un officier inspecte une troupe :

«E tu, João… e tu, David. Não se esqueçam de uma coisa: vocês vivem no país da liberdade. Eu não fui para a tropa para enfeitar farda. Fui oficial. E lutei para acabar com a vergonha do fascismo.»

— «Et toi, João… et toi, David. N’oubliez pas une chose : vous vivez dans le pays de la liberté. Je ne suis pas allé à l’armée pour décorer un uniforme. J’étais officier. Et j’ai lutté pour en finir avec la honte du fascisme. »

Puis, comme s’il retrouvait une vieille fierté, il lâche à demi-mot :

«Naquele tempo… havia quem dissesse “Portugal ultramarino” … e quem batesse palmas ao Salazar. Eu cá… eu bati foi o pé. »

— « À cette époque… il y en a qui disaient “Portugal d’outre-mer”… et qui applaudissaient Salazar. Moi… moi, c’est le pied que j’ai tapé. »

Paola, sa femme, qui connaît ses discours par cœur, les cordes graves, le coupe net depuis la cuisine :

«Ó Zé, cala-te lá! Já chega de conversa. O bacalhau está na mesa!» — «Oh Zé, tais-toi donc! Ça suffit les discours. La morue est sur la table ! »

Une odeur de poisson, d’huile d’olive et de pommes de terre fumantes envahit la pièce. La salive monte. Et les mots, enfin, se taisent.

Les femmes et les hommes cherchent les plats, le volume augmente à nouveau. Pour parler, la règle est simple : Il faut hausser le timbre plus haut que l’autre. Celui qui ne connaît pas cette règle ne saura dire un mot.

Rui, lui, envoie sa phrase comme un coup de cuivre :

«Olha, pelo menos com o Salazar, havia mais respeito. Ele não fez nada para ele próprio. » — Regarde, au moins avec Salazar, il y avait plus de respect. Il n’a rien fait pour lui-même.

António embraie, plus fort, plus sec, comme s’il fallait battre la table pour avoir raison :

«Sim, assim foi… e havia respeito pela religião católica. Se vocês vissem como está a França com todos os árabes… Deus se lixe. Está mal, está!» — Oui, c’est vrai… et il y avait du respect pour la religion catholique. Si vous voyez comment est la France avec tous les Arabes… Que Dieu aille se faire foutre. Ça va mal, ça oui ! Il le sait lui, sa télé le lui a murmuré à l’oreille.

Rita dissonne, contredit, nuance, relance : elle défend la Révolution, mais accuse Mário Soares d’avoir coupé l’élan à la gauche.

Maria monte le ton :

« Regardez. Vous êtes incapables de vous mettre d’accord. Comment voulez-vous que l’Europe avance ? »

Alors José lève la main. Silence. Le chef d’orchestre tranche le tintamarre. Il glisse un CD dans la chaîne hi-fi, comme on pose un couvercle sur une marmite.

«Isto é o fim do Estado Novo.» — C’est la fin de l’État Nouveau.

Grândola, Vila Morena, de José Afonso, résonne dans la pièce. Le bruit des pas et la gravité des voix masculines frissonnent dans les poitrines. Pas une peau n’échappe à la chair de poule. On se regarde : on est fier de faire partie de ce pays qui a enfanté une révolution sans mort — la Révolution des Œillets.

Au bout de la table, un adolescent écoute. Et apprend.

Le bacalhau à Brás arrive : un délice, et les assiettes se vident trop vite. Le vin de José circule ; il a assez de pieds de vigne pour tirer quelques bouteilles, et bientôt les joues rosissent. Les pommes de terre viennent du potager : vestige d’un temps où la pauvreté obligeait à tout prévoir soi-même. Ici, beaucoup de maisons gardent encore un coin de terre pour assurer l’essentiel — comme un réflexe transmis avec le sang.

Il est tard. Les ventres se plaignent. Chacun rejoint sa demeure, accompagné par cette douce bouffée nocturne.

Tout le monde est déjà dans son lit, sauf Maria, qui récapitule les dépenses du trajet. Chez les Santos, on fait attention à tout — non par avarice, mais parce qu’on aconnu la faim.

Les jours s’empilent ainsi, entre repas, cousins, rues de Viseu et rires tardifs. Deux semaines passent — et déjà António annonce qu’il faut descendre chez les parents de Maria.

La caravelle de métal file désormais sur le bitume chaud des routes qui les mènent vers la région de Trás-os-Montes. Le capitaine a de nouveau les rênes de son bolide. Il leur faudra compter une heure trente de route pour parvenir à cette nouvelle source.

Pour y arriver, ils doivent traverser les reliefs abrupts de la vallée du Douro, où s’allongent les vignes qui donnent naissance au fameux vin de Porto. Le fleuve, en contrebas, trace la direction à suivre comme un serpent d’argent.

On entre dans un Portugal plus brut, plus ancien, où les légendes se mêlent à la réalité.

Des maisons de pierre sombre s’accrochent tant bien que mal aux contreforts vertigineux des lacets.

Maria a la nausée et demande à son mari de diminuer la cadence. Lui n’y peut rien : il n’est pas responsable de la cartographie locale.

Les collines ondulées deviennent visibles par le pare-brise. Le cœur de Maria bat la chamade.

« Ó minha linda terra… » — Ô ma belle terre…

En apercevant les premiers oliviers, elle se met à fredonner Vitorino :

« Ó rama, ó que linda rama, ó rama da oliveira… » — Ô branche, quelle belle branche, branche d’olivier…

Elle ferme les yeux une seconde, comme pour mieux boire la scène. Ses yeux verts se marient à la couleur des fruits, à ces arbres dont l’huile enrichit les repas — et, ici, les souvenirs.

Plus que quelques kilomètres et l’on voit déjà apparaître au loin le village : Póvoa da Montanha. Les Santos se souviennent encore du temps où les enfants étaient petits et où seule une route de terre menait au hameau.

On traverse une petite rivière, frontière entre deux mondes. Dans la lumière, perdu au milieu de la nature surgit le village : un petit ensemble de maisons de granit aux toits de schiste. Les pavés chauffés par le soleil résonnent sous les pneus de la Mercedes qui entame sa montée vers le sommet, là où culmine la maison qui a vu naître Maria.

Elle baisse la vitre. L’air entre avec l’odeur des figuiers mûrs, du foin, des bêtes. Une odeur pleine, terrienne, presque primitive.

Ici, les mouvements sont dictés par les saisons, non par les montres.

On se surprend à retenir son souffle : comment António parvient-il à glisser cette machine brillante dans ces ruelles si étroites que les murs semblent vouloir caresser la carrosserie étrangère ?

Sur un banc, au sommet du village, des anciens et des vieilles aux tenues sombres de veuves les observent. Ce sont les agents de renseignement. Ils ne connaissent pas les techniques modernes d’espionnage, pourtant rien ne leur échappe : la rumeur dans les bouches, le porte-à-porte. Le banc est aussi l’office de tourisme pour celui qui parviendrait en ces lieux.

Ce sont eux, les journaux : ceux qui propagent les nouvelles.

Ils sont là, suspendus, patientant jusqu’au retour de Maria. Ils restent, car ils sont la mémoire des Trás-Montanos.

Les anciens reconnaissent, par instinct, Maria :

«Maria, ó que alegria! Estás de volta à aldeia!»

— Maria, oh quelle joie ! Tu es de retour au village !

Ils crient avec une vigueur telle, qu’elle couvrirait les cloches de l’église.

«Ó dona Joana! Ó Chico da Horta! Os teus filhos! Depressa, abram o portão!»

— Oh Dona Joana! Oh Chico du potager! Tes enfants ! Vite, ouvrez le portail !

La torpeur du village est dérangée, la poussière se soulève et les aboiements des chiens errants saluent les nouveaux arrivants.

La grand-mère Joana arrive en trombe, le visage humecté par la joie. Les pleurs de la saudade, contenus depuis un an, se relâchent. Elle enlace d’abord sa petite Maria, puis António. Elle laisse le meilleur pour la fin : ses petits-enfants. Elle les scrute, les couvre de baisers et, comme tous les ans, elle fait la même remarque :

«Estão tão magrinhos, vocês não comem na França? Venham já tenho uma broa fresca que venho d’acabar de fazer.» — Ils sont si maigres, vous ne mangez pas en France? Venez vite j’ai une broa toute fraîche que je viens de finir de faire.

Les enfants n’ont pas faim, mais le souffle de l’amour de la grand-mère les projette vers la cuisine des Ribeiro. Le cortinado — le rideau de porte qui retient les mouches — est soulevé, ils entrent. Les mouches dehors rouspètent.

La broa chaude, le folar ne sont jamais servis sans presunto. Une odeur de viande et de légumes imprègne les lieux.

Dona Joana a une mission : deux semaines pour engrosser ses petits-enfants.

Les Ribeiro sont des paysans, des gens simples, dont la sincérité se lit sur les visages. Ils n’aiment pas les tumultes de la ville. Leurs champs, le goût de l’humus, l’air pur : c’est leur ADN. Ils ont l’intelligence de la terre.

Maria, elle, n’a qu’une chose en tête : voir les animaux, ses bêtes. Elle part aussitôt avec les enfants et Joana vers le corral — l’enclos. Les enfants ont la mine satisfaite : ils tiennent enfin une excuse pour ne pas manger.

Les garçons rayonnent en découvrant les lapins dans leurs clapiers — ce regard-là, celui qui dit qu’on a le temps avant de devenir adulte. Les animaux révèlent la vraie nature des êtres. Des poules caquettent en liberté, picorent, chantent çà et là.

Et puis il y a le grand amour de Maria : les deux ânes. Pour certains, ce sont les tracteurs du village ; pour elle, bien plus que ça. Ses parents ont toujours eu des bêtes. Quand elle était jeune, elles étaient ses confidentes, son réconfort, surtout quand la foudre fendait le ciel.

Elle caresse la crinière de Chico, pose sa tête contre Formiga, cette travailleuse infatigable.

Dans la cuisine, António ne sait pas trop de quoi s’entretenir avec son beau-père : lui veut parler de béton, quand l’autre veut dire serpe.

Alors, comme la gêne s’installe, Francisco tend à António une liasse de lettres. Comme sa femme, il ne sait ni lire ni écrire. António, par habitude, aide à remplir les formulaires. Le maçon devient, l’espace d’un instant, l’érudit.

Maria rejoint les deux hommes. Elle sait qu’António va remonter à Viseu : il doit faire quelques rénovations dans leur maison. Il en profite tant qu’ils sont au pays — et surtout, lui, préfère la ville.

Avant la tombée du soir, la famille Santos vaque à ses occupations.

Le genêt et le bois crépitent déjà dans la cheminée ; il est temps, pour les deux femmes, de préparer les lits.

Jean et David jouent dans le pátio — la cour — ; la nuit qui arrive est douce. Elle n’est maculée que par le refrain des cigales.

C’est le crépuscule : une de ces nuits simples qui se répètent à Póvoa da Montanha. Tout le monde observe le spectacle des flammes qui se mettent en scène. Le feu est le psychologue des villages : on s’y perd, on y dépose ses feux intérieurs. Maria, elle, ne peut plus mentir à sa conscience. Dans la danse des braises, Monsieur Martin lui apparaît. Elle s’affaire vite pour que la fumée noire s’envole par la cheminée.

Les braises réchauffent, les paroles se libèrent.

Dona Joana raconte les derniers commérages, parle de ceux qui sont partis. C’est la vie, elle-même, qui apparaît dans ce souffle brûlant.

Jean aime ce calme : les anciens avec les jeunes, les histoires d’autrefois qui se frottent au présent.

La douceur des flammes accompagne les enfants jusqu’au lit. David et Jean se disputent la couverture. Les corps s’accrochent, se heurtent, se repoussent : une joute endiablée, guerre de territoire — qui prendra le plus de place. Alors intervient le casque bleu maternel qui éteint la bataille d’un geste. Les draps, froids et presque humides, boivent la chaleur de leurs corps et le lit finit par tiédir. Désormais, ils sont dans le monde des rêves.

La nuit est courte : à l’aube, les ânes déchirent le silence et le travail commence.

Le grand-père, dehors, attelle ses bêtes à une charrette. David le remarque et court, à moitié dénudé, vers l’ancien :

«Por favor, avô, espera por nós, também queremos ir ao campo!»

— S’il te plaît, grand-père, attends-nous, nous aussi on veut aller aux champs !

Le vieil homme accepte. Les garçons sortent en trombe. Les voilà partis pour une balade vers la terre — celle que Francisco charrie.

Arrivés au champ, le grand-père travaille sa parcelle à force de bras, la enxada plantée dans la terre comme un métronome. Le fer mord, remue l’humus, et l’odeur chaude du sol se lève. Les enfants s’y essaient à leur tour, se donnent du mal pour bien faire : ce sont les fils de leur père, des travailleurs. Les melancias sont ramassées, lourdes et fraîches contre les paumes, tout comme les salades et autres fruits du sud.

La sueur dégouline de leur front. Le pas devient lent, compté. Les ongles noircissent, la poussière colle à la peau, et les premières ampoules apparaissent sur les mains des jeunes de la ville, étonnés par la rudesse simple du réel.

Le soir, avec le sentiment du travail accompli, ils rentrent fiers de leur œuvre. Entre les rides du grand-père, un rictus de satisfaction et de bonheur se dessine — discret, mais profond, comme la terre qu’il a retournée toute sa vie.

Les jours se suivent, ordonnés par la nature qui dicte sa loi. Parfois, les adolescents jouent avec leur cousin Adriano, qui leur apprend à pêcher — et leur fait découvrir l’ivresse douce de la taverne en bas du village, à base de Sumol.

Maria et les enfants apprécient cette vie simple. À Viseu, Jean et David avaient la liberté ; ici, ils ont la simplicité et le calme de la nature. Ils peuvent être eux-mêmes, enterrer leur masque français.

Ce vendredi soir, alors que les deux jeunes s’ennuient, ils n’ont trouvé pour seul jeu qu’un concours de tapette à mouches : à celui qui en attrapera le plus. Ils sont soudain interloqués par les gémissements d’une vieille femme du voisinage. Elle parle tantôt d’une voix rauque, presque masculine, tantôt d’une voix douce. Une autre femme, à ses côtés, s’apitoie sur son sort :

«Ai meu Deus, ai meu Deus, tenha piedade!»

— Aïe mon Dieu, ayez pitié !

L’autre lui répond d’une voix rauque :

« Vai-te foder. »

— Va te faire foutre.

La grand-mère intervient aussitôt et emmène les enfants à l’intérieur.

Selon elle, la vieille femme serait possédée.

Elle jette une poignée de gros sel sur le balcon pour chasser les mauvais esprits. Les grains s’amoncellent, formant une masse blanche dans le pays du soleil. C’est le canon à neige de Joana pour refroidir les cœurs effrayés.

Cela fait rire.

Les enfants n’y croient pas.

Pourtant, ils ne dormiront pas de la nuit.

Ils découvrent un autre monde : le Trás-os-Montes profond, celui de la superstition savante.

C’est dans ces mêmes lieux où les croyances sont des vérités, que le bras de David fut soigné par un guérisseur connu dans le village. Le garçon n’admettait pas que ce soit possible. Le lendemain, il n’avait plus rien.

Rien.

Ces gens de peu, comme dit la ville, dont le savoir tient dans les mains : mensonge… ou vérité ?

Une pluie fine et un vent frais accueillent la famille. Les oiseaux volent bas : présage de mauvais augure.

Le téléphone sonne. Maria prend le combiné.

«Maria, amorsinho, é o teu Tonio… Então, como vão as crianças e os teus pais? E tu também, tudo a posto?… Maria, o tempo está a cobrir-se. Oxalá venha o sol rápido. Comeram muita broa… Hm, Maria, eu… como dizer…»

— « Maria, mon amour, c’est ton Tonio… Alors, comment vont les enfants et tes parents ? Et toi aussi, tout va bien ? … Maria, le temps se couvre. Pourvu que le soleil revienne vite. Vous avez mangé beaucoup de broa… Euh, Maria, je… comment dire… »

Maria est perplexe. Les mots de son mari semblent décalés, comme s’ils n’allaient nulle part. Elle sent la voix fébrile, hésitante. Elle force la discussion à aboutir :

— « Tonio, tu vas bien ? Tu as quelque chose à me dire ? »

Le frantugais revient, alors qu’il avait disparu depuis trois semaines.

— « Maria… comment je dois te le dire… eh bien, Monsieur de Richard vient de m’appeler. Il a besoin de moi au plus vite… tu sais, ces problèmes de personnel, etc. », balbutie António.

«Não me digas que temos de voltar à França… E eu que já não vejo os meus pais há tanto tempo.»

— « Ne me dis pas qu’on doit retourner en France… Et moi qui n’ai pas vu mes parents depuis si longtemps. »

Maria s’agace. Ses mains se lèvent au ciel, exaspérées.

«Eu também queria ficar mais tempo com os meus pais. Mas se fosses tu… o que é que tinhas respondido? É o nosso futuro. Tenho de abandonar o nosso futuro, a nossa nova condição?

—Moi aussi, j’aurais voulu rester plus longtemps avec mes parents. Mais si c’était toi… qu’est-ce que tu aurais répondu ? C’est notre avenir. Je dois abandonner notre avenir, notre nouvelle condition ?

Ele bem me disse : — il me l’a bien dit : “Saisissez les opportunités quand elles se présentent.” On n’a pas le choix. Mais si tu préfères rester, je lui dis qu’on rentre comme prévu début septembre. »

— « Tu as raison, Tonio… C’est juste que je suis triste. »

Les épaules de Maria s’affaissent, comme si ses muscles avaient perdu leur tonus d’un seul coup.

Le village se tait.

Seule une mouche rappelle que la vie continue.

La nouvelle est annoncée aux enfants.

Puis aux grands-parents.

Puis au vieux assis sur le banc.

Et bientôt, c’est tout un village qui pleure le départ.

António arrive le lendemain. Les collines déversent des torrents de tristesse : ils lessivent les pavés du retour.

Leur exil au pays prend fin. Les voiles se hissent à nouveau.

Liberté — Égalité — Fraternité, à l’horizon.

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