Chapitre 6 : Le château
Les Santos arrivent à bon port ; le ton est maussade, l’humeur est sinistre. Finalement, ces vacances au pays auront duré le temps d’une éclipse. António, sans le savoir, est encore — et toujours — dans la lune. L’astre ternit les espérances. Toute l’année, ils ont résisté, usé leurs corps, mais leur volonté est restée persistante, portée par l'assurance de revoir la chère Lusitanie.
António a à peine le loisir de ressasser les souvenirs de son exode : son esprit est encombré. Dans deux jours, il devra rejoindre sa nouvelle mission de métronome au château de Richard, propriété de son nouvel employeur — qui porte le même patronyme. Celui qui, désormais, règle la cadence des autres.
Le temps file : c’est le grand jour. L’appartement des Santos s’affaire. Toutes les planètes de la famille semblent alignées.
António enfile avec soin son bleu de travail, comme un joueur de la Seleção dans les vestiaires avant le coup d’envoi. La concentration est à son paroxysme. Il ressasse sans arrêt les mots qu’il a préparés pour Monsieur de Richard, pour lui signifier l’honneur de travailler chez un si grand homme.
Maria serre son mari dans ses bras, le réconforte ; elle le materne presque, pour que la tension qui le parcourt s’atténue. Elle a confiance en lui : António a toujours été fidèle et loyal envers les siens, que ce soit avec ses amis, sa famille ou avec elle. L’avenir de la famille est ensoleillé, pense-t-elle.
Bientôt, après avoir salué sa douce, l’ancien maçon se dirige vers le Médoc, où se situe son lieu de travail. Les graviers crépitent et claquent sous la carrosserie du véhicule lorsqu’il franchit le portail imposant du château. Il se gare à l’endroit signalé par un panneau : Parking employés.
Il descend d’un pas hésitant, puis sa démarche se raffermit.
S’il veut entrer dans ce monde, il doit montrer l’étendue de ses talents et masquer ses faiblesses.
Il pousse enfin la porte et pénètre dans l’antre du palais des vins.
Le chaix s’ouvre devant lui comme une cathédrale de barriques. Il inhale l’odeur du chêne humide, mêlée aux effluves puissants du vin en élevage. Tout semble ordonné, millimétré, presque militaire. Rien n’est laissé au hasard.
Les rangées de tonneaux dessinent une géométrie parfaite, comme si le temps lui-même avait été mis au pas.
António avance, partagé entre admiration et crainte.
Il se dirige vers l’hôtesse d’accueil. Autour de lui, les bouteilles sont mises en évidence, soigneusement éclairées, offertes au regard des visiteurs — amateurs venus goûter à cette richesse française.
Un groupe de Japonais observe l’exposition attenante. Les panneaux retracent l’histoire du vin, mais surtout celle de la dynastie de Richard. Ici, le raisin n’est pas seulement fermenté : il est sacralisé.
António comprend qu’il n’entre pas seulement dans un lieu de travail.
Il entre dans un autre univers que le sien.
Le futur employé n’a pas remarqué que son corps s’était figé, ébloui par ce qu’il découvre.
Lucie, l’hôtesse d’accueil, le tire de sa contemplation :
« Bonjour Monsieur, bienvenue au château de Richard. Que puis-je faire pour vous ? »
António revient du monde des songes. Il annonce être attendu par Monsieur le Directeur pour son nouveau poste de métronome.
La jeune femme l’accompagne jusqu’au bureau de celui qui tient les rênes. Elle frappe à la porte.
Une voix sèche répond :
« Oui, Lucie, que me voulez-vous ? Je suis occupé. »
« Monsieur…Monsieur Santos est là pour le nouveau poste », répond-elle avec retenue.
« Faites-le patienter. »
António s’assoit sur une chaise, légèrement en retrait.
Les minutes passent. Le temps s’allonge. Déjà une heure.
Le brave homme hésite à frapper. Il ne veut pas se faire remarquer dès le premier jour.
Alors il attend.
Enfin, la porte s’ouvre.
« Monsieur Santos, soyez le bienvenu. Désolé de vous avoir fait attendre, des affaires urgentes devaient être réglées. Les vendanges de notre vin blanc approchent et je n’ai presque plus un instant à moi, pour préparer notre voyage d’hiver à St. Moritz. Vous avez fait bonne route ? »
« Oui j’ai… »
Monsieur de Richard le coupe sec :
« Vous habitez où déjà ? »
« Au Petit Bruges. »
« Au Petit Bourges ? Comment ça… »
Il fixe António d’un regard perçant, l’air amusé.
La gêne monte chez António. Il ne veut pas montrer de quelconque signe de déstabilisation. Il refuse de céder.
« Près du Bouscat. »
Un sourire en coin apparaît sur le visage du directeur.
« Je vous ai bien compris… le Petit Bruges. Je vous taquine, mon petit António.
Merci d’avoir accepté de prendre votre poste plus tôt que prévu. Vous, vous me comprenez : vous appréciez le labeur à sa juste valeur. Je prends votre attitude comme un gage de bonne volonté.
De nos jours, il est difficile de trouver des gens de confiance, assidus, minutieux dans leur tâche. Monsieur Santos… je crois que vous êtes de ceux-là. Beaucoup d’autres — ces gauchistes — auraient invoqué le droit du travail. À mon avis, ce ne sont souvent que des prétextes à la paresse. »
António reprend légèrement des couleurs. Les paroles de son employeur l’entraînent : lui aussi voue un culte à la valeur travail.
« Je suis d’accord… Ils sont toujours malades et veulent toujours plus. C’est des paresseux », acquiesce-t-il.
« Nous nous comprenons, António… si vous me permettez.
Désormais, vous serez responsable de la cadence.
Notre tractoriste ukrainien est un peu trop préoccupé par sa fiche horaire. Ali, le saisonnier, est la lenteur même : je le soupçonne de ralentir dès qu’on tourne le dos. Ayez un œil sur lui.
Roger, notre ouvrier viticole, est là depuis des lustres. Il est âgé, il n’est plus le plus rapide… mais il est digne de confiance.
Ah, j’oubliais : vous aurez aussi à composer avec Monsieur Rousseau. Une grande gueule… mais un excellent homme de cave. Ménagez-le. »
António acquiesce. Renforcé par le crédit de son patron à son égard : il est déjà décidé à accomplir sa mission à la perfection.
Il devient le rythme.
Pas de poésie.
Pas de retard.
Le maître du château conclut :
« António, vous êtes l’horloger de ce domaine. Je compte sur vous. Ne me décevez pas.
Veuillez régler les dernières formalités avec ma secrétaire. »
Les deux hommes se serrent la main : contrat tacite de leur collaboration.
Plus qu’une secrétaire… et il est métronome.
Au fond du couloir se trouve le secrétariat. António lit l’écriteau : Monique Chevalier, secrétaire. Il toque une fois, puis deux. Le métronome croit entendre une permission d’entrer.
La stupeur le saisit lorsqu’il croise le visage qui lui fait face : Monique. La femme de l’extra — celle d’autrefois, quand il n’était encore qu’un simple ouvrier du bâtiment. Le souvenir de ses gestes sûrs, de son aplomb, remonte d’un coup. Ses mains deviennent moites sur la clenche. Il balbutie :
« Madame… mademoiselle… tou… heu… vous… »
Monique a déjà compris. Elle s’amuse de sa gêne.
« Mademoiselle. António… quel plaisir de vous revoir. Quand j’ai vu votre fiche de poste, je me suis demandé d’où ce nom m’était familier. Allez… lâchez cette poignée. Approchez. Je ne mange pas. »
« Oui, bien sûr, mademoiselle Monique… Monsieur de Richard m’a dit de passer te… vous voir, pardon », bafouille-t-il.
« António, tu peux me tutoyer. Viens là. Laisse-moi enlever ton manteau. »
Elle passe derrière lui et retire délicatement le vêtement. António sent son souffle frôler sa nuque. Un frisson lui remonte le dos, incontrôlable. Il reste figé, comme pris en faute.
Monique sourit.
« Mais… tu frissonnes ? Il fait pourtant si chaud aujourd’hui. »
« Non… ça va. C’est le stress du premier jour », répond-il trop vite.
Elle glisse ses mains sur ses bras rugueux, comme pour vérifier la température d’un malade — ou l’état d’un homme.
« Ça va mieux ? » murmure-t-elle. « Tu sais… Monsieur de Richard peut paraître impressionnant, mais c’est une façade. Au fond, c’est un petit garçon qui appelle sa maman. »
António se raidit. Il relève un peu le menton, comme pour remettre son uniforme.
« C’est le patron. C’est comme ça. Il faut respecter. D’ailleurs… Monique, il faut peut-être que je commence le travail. »
Elle s’écarte à peine, l’œil pétillant.
« Mais oui… mon cher métronome. »
Cette simplicité l’agace. Et, en même temps, elle le subjugue.
Elle lui indique où se trouvent les ouvriers dont il aura la charge.
Il lui faut quelques secondes pour que le visage de la sirène s’évapore de ses pensées.
Sur le chemin de sa nouvelle responsabilité, son corps se raidit ; il adopte la prestance du commandement.
Au détour d’un pied de vigne, il croise un employé assis.
« Monsieur Joseph ? »
L’homme lève les yeux.
« Non. Youssef. Ali Youssef. Et vous devez être Monsieur Santos. »
Le métronome le jauge de la tête aux pieds.
Cette position assise confirme, à ses yeux, la nonchalance dont Monsieur de Richard l’avait averti.
Lui se serait levé.
« Oui… pardon. Ali, si vous permettez ? »
« Bien sûr, mon frère. »
Le mot heurte.
« Monsieur Ali, je ne suis pas votre frère. Vous êtes ici pour travailler. Je crois que vous vous êtes suffisamment posé. Les rangs sont-ils vérifiés ? Les grappes pourries vont-elles se ramasser seules ? La semaine prochaine, ce sont les vendanges. Il faut anticiper. »
Ali se relève lentement.
Un silence court entre les ceps.
Il n’y a ni insolence, ni soumission dans son regard.
Juste une fatigue ancienne.
António sent le vent du commandement gonfler sa poitrine.
Il s’imagine son père inspectant une troupe.
Même si la garnison est maigre, il vient de donner un ordre.
Il se redresse.
C’est un chef, croit-il.
Il fait partie du cercle
Le régulateur.
Roger Laffite, l’ancien, est le prochain sur sa liste. Son crâne chauve et son dos voûté se présentent à lui, offerts au vent.
« Ah… c’est toi, Tonio le Portos ? Tu veux goûter un peu de notre pinard ? »
Il se redresse à peine, puis, d’une démarche de pendule, avance tant bien que mal en direction des chais.
António reste perplexe. Roger a plusieurs années de plus que lui. António respecte les vieux, lui. Mais celui-ci le laisse pantois.
« Attendez… On doit peut-être encore vérifier les rangs, repérer les zones prêtes. Et Ali… vous devriez un peu plus lui tordre les oreilles. Je l’ai trouvé assis. Le chef veut que tout soit prêt pour le début des vendanges. »
Roger continue, impassible.
« Attendez… je vous parle… mais enfin… fodas ! » s’échappe des lèvres d’António. Il perd patience.
C’est une course-poursuite : le lièvre et la tortue.
Quand le lièvre rattrape la tortue, la carapace ne cède pas.
« Hé ho… ne me prends pas la tête. On a le temps. Ici, on n’est pas des horloges. On est des hommes. On va boire un verre… après, on verra. »
António n’y peut rien : l’officier subit-il une mutinerie ?
L’odeur des machines et du vin imprègne les chais. Deux hommes observent la teinte de leur verre.
Roger annonce son invité :
« Celui qui me suit, là… c’est Tonio. Le métronome. Sacha, sers-nous donc un verre. »
Peu après, les verres sont servis. António ne comprend pas. Il perd la main. Son regard cherche une issue. Monsieur Laffite — celui dont on lui a parlé en bien — n’accorde aucun écho à son autorité. Les deux autres se présentent.
« Bonjour, je suis Oleksandr… alias Sacha Kovalenko. Je suis responsable de la conduite des machines. »
« Salut. Enchanté. Moi, c’est Rousseau. C’est moi qui donne au vin sa profondeur, son âme, pour ainsi dire. Je suis le maître de cave. »
Le petit chef sans couronne veut annoncer les couleurs :
« Je suis Santos. Désolé, j’ai des choses plus importantes qui m’attendent. D’ailleurs, j’aimerais bien que tout le monde se remette à l’œuvre. »
Roger ne voit pas les choses du même œil.
« Chef… tu travailles la vigne depuis combien de temps ? »
Il lève sa vieille paire de gants — ces gants qui portent le château.
« Il y a un temps pour tout. Dans trois jours, là, il faudra accélérer. Mais la vigne… ça ne se commande pas comme un chantier. »
António comprend que rien n’est gagné d’avance. L’autorité se mérite. Elle ne se décrète pas.
« Très bien, messieurs. Désolé de vous avoir un peu bousculés. Bon… buvons. Et après, on repart au travail. Je connais la difficulté de votre métier. Je connais l’intelligence de la main. »
Les hommes acquiescent. La journée se poursuit jusque tard, en fin d’après-midi.
António prend sa tâche tellement au sérieux qu’il n’a pas vu l’heure passer. Aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, il ne verra pas son vingt heure.
Il est harassé ; ses jambes sont lourdes. Sa première journée a été riche en émotions. Le Portugais, fier, le sait : il se battra tant qu’il pourra. Rien ne l’arrêtera dans son ascension.
Il pense à ses parents. S’ils le voyaient maintenant… l’auréole d’un avenir radieux autour du front. Lui qui, à l’époque de la dictature, avait franchi la frontière avec l’Espagne en croyant avoir tout accompli. Rien n’égalait alors le parfum de la liberté.
Mais qui pouvait se douter de ce qui adviendrait ?
Il pense à Maria, elle aussi passée un jour par la frontière, cachée dans une voiture. Une vie, une famille — que seule leur mémoire porte.
António ouvre la portière, mais son élan est stoppé net par une voix féminine. Alors qu’il ne demandait qu’à faire tourner les chevaux de son engin, finalement, c’est son cœur qui galope.
Monique demande à António s’il veut bien se donner la peine de la raccompagner. Elle non plus n’a pas vu passer l’heure. Le dernier bus s’en est allé.
Le bon samaritain accepte. Dans l’habitacle, il est aux commandes d’un Mirage — et pourtant, les cheveux blonds à sa droite sont bien réels. Son regard rayonne de mille feux.
Monique pose sa main sur sa jambe pour le remercier. Le geste est bref ; pourtant, António le ressent comme une éternité.
Ils parlent de sa journée. Elle lui parle d’elle — beaucoup d’elle. Lui écoute, passionné. Il boit ses mots ; ses yeux photographient ses sourires.
Elle habite à Parempuyre, sur la route d’António. Les kilomètres deviennent des centimètres ; le temps se dérègle.
Soudain, le téléphone d’António sonne. C’est Maria. Il n’ose pas décrocher — bien qu’il n’ait rien à se reprocher.
« Mais répondez donc, António… c’est peut-être important », s’inquiète Monique.
Le téléphone sonne encore. Puis se tait
« Ah… c’est sûrement rien… » souffle-t-il.
Des gouttelettes se condensent sur le pare-brise. La voiture vacille légèrement, comme si le volant avait, lui aussi, perdu son axe. Il serre le volant, ses mains hésitent.
Puis le retentissement revient. António n’a plus le choix : il décroche.
« Sim… o que foi ? » — Oui… qu’est-ce qu’il y a ?
Sa voix est saccadée.
«Então, Tónio, nunca mais chegas a casa? Porra… nem sequer telefonas. Até já pensava que tinha acontecido qualquer coisa.»
— Alors, Tonio, tu ne rentres plus ? Putain… tu ne téléphones même pas. Je pensais qu’il t’était arrivé quelque chose.
Le ton préoccupé de Maria irrite le chauffeur.
«Olha… é o trabalho. Ser chefe dá muitas obrigações. Ou pensas que as coisas se fazem sozinhas?»
— Écoute… c’est le travail. Être chef, ça donne plein d’obligations. Ou tu crois que les choses se font toutes seules ?
Il ajoute, trop vite, comme un ordre qu’il se donne à lui-même :
«Bom… vou-te deixar. Estou a conduzir.»
— Bon… je te laisse. Je conduis.
« Pourquoi tu coupes si vite ? Je me faisais des soucis… »
«Não te preocupes. Estou cansado.»
— Ne t’inquiète pas. Je suis fatigué.
Il ne peut s’empêcher d’un long soupir.
Monique le regarde.
« Tout va bien ? »
António hoche la tête, sans la regarder vraiment.
« Tout va bien, Tonio… » répète-t-elle, comme si le mot lui plaisait. « C’est joli. C’est ton surnom ? C’est trop joli, cette langue… »
Elle prononce “Tonio” en le fixant de son regard doux.
« Ah oui… tu aimes bien ? Je pourrais t’apprendre quelques mots, si tu veux », propose-t-il, trop heureux de s’entendre.
« Avec plaisir, Tonio… mais pas ce soir. Voilà. Tu peux me déposer au coin de la rue. »
Il freine. Elle ouvre la portière, puis se penche et dépose un baiser sur la joue d’António.
Pour lui, c’est une brûlure chaude. Ses lèvres parfumées collent encore à sa peau.
À partir de Parempuyre, il ne conduit plus : il vole — jusqu’à son domicile, où Maria l’attend.
Un visage crispé, fatigué, accueille son homme. Ils échangent quelques mots, sans se regarder vraiment, puis rejoignent les bras de Morphée.
Puis viennent les vendanges, la moisson de la vigne : celle d’où éclot le jus qui fait la fierté du Bordelais.
Chaque matin, António arrive avant l’aube ; les oiseaux n’ont pas encore chanté. Le soir, il est le dernier à partir.
Quand Roger arrive, les deux hommes discutent de la marche à suivre. Tout s’accélère pour le métronome : il dirige, il prévoit, il pense déjà aux prochaines actions à effectuer.
Le vieux chef de rang, lui, prône une course de fond. Il a l’expérience de l’âge. Il prépare les sécateurs, aligne les cagettes.
Sacha arrive au bon moment avec la remorque, tractée par le tracteur. Tout est fin prêt. Les quelques saisonniers — dont Ali, qui reste à l’année — ne vont pas tarder à arriver.
António est là, comme un stratège penché sur ses cartes, plaçant ses pions avant le combat.
Avant le top départ, il entame un discours à la Santos, semblable à ceux de son père. Il devient le porte-parole — plus que d’un château : celui d’un nom. De Richard.
« Chers saisonniers, chers amis du vin. Bienvenue au château. Ce que vous allez faire pendant cette dizaine de jours est bien plus qu’un travail : c’est un savoir, une tradition centenaire. Celle d’oune famille qui a ou, un jour, un rêve — celui de la qualité. Ici, ce n’est pas dou vin : c’est de l’art. Votre travail manuel est la garantie de cette exigence. Vous êtes la précision que les outils modernes ne peuvent atteindre. Alors donnez le meilleur. »
En haut de son estrade, le communiquant rayonne. Il termine sa démonstration oratoire en cherchant le regard de son patron : remerciement silencieux de l’élève. De Richard, d’un simple mouvement de tête, approuve.
En bas, pour seule ovation, il n’y a que des rires étouffés. Beaucoup ne sont venus que pour financer leurs études. D’autres, au contraire — ceux que la société a mis au banc — baroudent de poste en poste, là où les vagues de l’emploi les portent.
D’art, ils n’entendent que la fatigue des heures. Déjà, les dos se voûtent sous la gravité des gestes. Les sécateurs crissent dans la fraîcheur du matin. Les grappes doivent être ramassées avant que l’air ne se réchauffe : l’acidité doit être préservée.
Le métronome est partout. Il vogue de rang en rang, vérifie que les cagettes ne contiennent pas trop de raisins pourris. Son trouble est-il compulsif ? António calcule les rendements. Il compte, recompte. D’après Roger, cette année, la vigne a moins donné. Alors il faudra être précis, impitoyablement précis, dans le ramassage.
La perfection ne se commande pas : elle se suffit à elle-même.
Pendant que certains ont le dos courbé, d’autres — les plus grands, les plus robustes — sont les porteurs : ceux qui charrient les peines cajolées jusqu’à la remorque. L’ambiance est bonne ; on chante, on rigole. Mais pas trop : le chef de rang pourrait surgir de l’ombre. Un pied de vigne peut en cacher un autre. Mais il y en a un autre qui aiguise surtout les peurs : le métronome à l’affût.
Il ne faut pas attendre longtemps pour que la voix d’António apporte les raisins de la colère. Deux cigarettes viennent de faire taire deux sécateurs. Il s’emporte et, pendant quelques minutes, le silence s’installe.
Puis Ali se coupe le doigt.
Roger intervient et, avec sa fulgurance de vieux routier, panse la plaie du jeune Tunisien. António, lui, voit rouge. Le volcan exulte :
« Porra… putain… tu pourrais faire attention, quand même ! Caralho ! Deux personnes en moins ! Et toi, Ali, tu es là depuis plus longtemps que les autres : tu dois montrer l’exemple ! Merde, ce n’est même pas encore la pause de neuf heures. Et vous, là, qu’est-ce que vous regardez ? Au travail ! »
Ici, la raison du vin blanc ne discute pas : il doit être pressé vite. Peu de macération. Tout doit aller vite. Les épaules d’António sont larges ; pourtant, le domaine repose en partie sur lui. Celui qui détient les clefs compte sur son métronome.
Roger Laffite, paternaliste, le sage, le prend à l’écart :
« Hé… ne sois pas trop dur avec le jeune. Il fait ce qu’il peut. Je comprends que tu veuilles bien faire. Mais la nature — et la vigne —, il faut l’observer, l’écouter. Sois attentif à leurs besoins : ce sont des hommes, pas des machines. Regarde Sacha : il a fui la guerre… il a perdu sa femme. Ali, lui, vivait dans la misère. Il a travaillé un an sans papiers parmi nous, avant de pouvoir desserrer ses chaînes. Et le soir, il bosse dans un fast-food. Il fait ce qu’il peut, le gamin.
Ils vont finir gavés de ton autorité. Allons, Tónio… ne sois pas le fouet. Tu crois que les gens d’en haut sont tes amis ? Qui porte les chaînes, ici ? Un jour tu comprendras. »
Fort de son conseil, il prend la mesure de ses actes. Il découvre la pureté dans le vin blanc.
Vers 14 heures Sacha conduit la remorque pleine en direction des Chais. On presse immédiatement, le jus est très vite séparé des peaux. L’ambiance et nerveuse, technique. Rousseau se charge du reste.
Tard en fin de journée, seul, assis sur un tronc déraciné, António peut enfin souffler à l’aide d’un rouge. Par la fenêtre, Monique observe le roc tranquille qui vaque dans ses pensées. Elle le rejoint :
« Salut Tónio, alors ça été cette première journée de vendange ? »
« Eh bien, j’ai beaucoup appris, J’en ai peut-être trop fait. Je n’ai pas été très bon avec les gars. Je m’en veux. Autrefois j’étais en bas comme eux. » médite-t-il.
Elle se pose à ses côtés, les bras se touchent. Elle aime la sincérité des mots de cet homme, La profondeur de l’homme se fait jour.
« Tu sais on est tous pareil. Parfois, je me dis dans mon bureau, que je suis spécial. Je n’ai pas les mains sales comme vous. Je n’ai pas froid et je travaille avec un stylo. Finalement, on lutte pour notre poste. On s’agrippe comme des fous pensant si on ne le fait pas, quelqu’un d’autre prendra notre place et notre soi-disant privilège. »
Elle devient ce jour-là la confidente d’António. De jours en jours, tout est motif pour se voir, discuter des vignes et des choses de la vie. Il se sentent bien ensemble.
Les vendanges deviennent une routine avaleuse de temps. Toute la vie de Santos le patriarche est rythmé par la vie de château. C’est un calendrier qui absorbe. La liberté prend le goût de la routine : chaque jour se répète, toujours la même chose. Seule la fin du travail est incertaine. Sa maison est un lieu de passage, le château son lieu d’hébergement.
Quand il rentre dans son petit appartement, il laisse ses bottes poussiéreuses sur la pallier, car la boue qu’elles transportent ne conviennent pas à la propreté de sa maison.
Dans le petit appartement du Petit Bruges on se demande bien où est le père, le mari.
Le téléphone d’António pouvait bien vibrer, il le regardait, puis le ranger sitôt. Il ne voulait pas perdre la cadence.
Au début Maria appelait pour avoir de ses nouvelles. Mais un jour il répond trop brusque, outrageusement pressé. :
« Sim, o que foi ? ».
Il lui a répondu comme un chef occupé.
Depuis les appels ont diminué.
Désormais, elle ne s’inquiète plus. Elle s’habitue. Et quand cette sensation vient, on commence déjà à perdre.
Au moment de lever la couverture, il entend juste un « Tónio » comme un murmure pour vérifier qu’il existe encore. Il regarde son réveil et se couche.
L’épouse encaisse : elle travaille aussi.
Dans la chambre de David les hormones de l’enfance cèdent face à l’adolescent. La journée il ère et cherche une meute. Il cherche un groupe d’appartenance
Jean est seul. Il tient. Dans le couloir, il observe, le vide, seule la télé anime encore l’agora d’antan. Parfois il lève la tête vers la porte, vers la fenêtre. Mais rien.
Alors, il prend son stylo et écrit des histoires — pour ne pas lâcher son monde.
Famille Santos, l`être-pour-le travail.

Annotations
Versions