Chapitre 4: La Transhumance

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Ce soir, les corps et les esprits ont le goût du relâchement et de la prospérité.

Quelques jours avant, António vient de signer son nouveau contrat de travail. Son ambition s’élève, tandis que son crédit s’allège. On peut partir le cœur léger.

Prosternée devant la télévision — cet écran-autel — la famille pense déjà au retour aux sources. Plus un bruit : le silence est proscrit ; même les fourchettes se taisent.

Le ton sobre et posé de la présentatrice du 20 heures de France 2 se répand dans le salon. Regard droit, cheveux bien dressés, elle déroule l’actualité : une guerre lointaine qui s’éternise et, en France, une motion sur le budget que le Parlement vient de rejeter.

Sa voix impose la sévérité du monde.

Dans cette famille, on ne rate jamais les informations du soir : on veut se tenir au courant, au rythme prescrit par l’écran. Car si la télé le dit, c’est que c’est vrai !

La politique a sa place chez les Santos. On a le goût des empoignades et des débats insensés. Souvent, le soir, la table de cuisine ou le salon se transforment en PMU où l’on refait les débats du jour. Il est là leur Parlement, leur agora.

Pendant que les fourchettes s’entrechoquent et que les couteaux séparent la chair, les esprits sont soudain absorbés par l’annonce de l’assassinat d’une jeune étudiante par un réfugié afghan sous OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français).

António a du mal à contenir son dégoût :

« Fodas — putain — combien de temps encore on va laisser cet appel d’air ? C’est : portes ouvertes. On laisse tous ces délinquants rentrer chez nous. Dans leur pays, ils n’auraient pas fait ça ! »

Maria approuve aussitôt, comme si l’écran venait de lui donner raison :

« Avec tous ces islamistes, on est dans la merde. Credo, Deus me livre — mon Dieu, que Dieu me protège — une étudiante… Ces gens-là sont comme des animaux. Ils veulent tout avoir et n’ont aucun respect pour les femmes. Ai, meu Deus… se fossem os nossos filhos… — mon Dieu… si c’étaient nos enfants…»

Jean, les yeux baissés, ose briser cet accord de paroles :

« Maman, toi et papa, vous êtes des animaux ? »

Les regards s’entrecroisent. Leur vérité vient d’être profanée.

« Quoi ? » s’agace son père.

« Maman a dit que les migrants sont des animaux. Vous aussi, vous êtes des étrangers », ose Jean.

António se redresse, piqué au vif :

« Nous, on est venus pour travailler, nous on ne fait de mal à personne. Está mas é calado — tais-toi donc. Ces gens-là n’ont pas la même religion, ils ne vivent pas comme nous : est-ce que les Espagnols, les Italiens et les Français font des histoires ? Regarde de quelle est l’origine des gens qui sont en prison. Ils sont violents », proteste António.

Jean, aujourd’hui, a envie d’en découdre ; il répond d’une lame aiguisée :

« Et David avec Charles, l’autre jour ? »

La pièce se fige. La confusion se mêle au regard assassin de David. Sa nuque se raidit. Sous la table, sa jambe bat toute seule. L’effronté vient de briser le récit partagé. Maria avale sa salive ; une seconde, ses yeux glissent vers l’évier, comme si elle cherchait là une échappatoire.

António mate la rébellion de sa voix. Ce soir encore, il n’y aura qu’une révolution de salon :

« David, il a de mauvaises fréquentations… Ce Rachid, sûrement. Bon, allez, ça suffit maintenant. Demain, on part au Portugal. »

Le débat est clos. Mais la question de Jean reste suspendue dans la pièce, plus tenace que le générique du journal. Maria envoie les enfants dans leur chambre. Demain matin, il faudra se lever aux aurores : une longue route de plus de dix heures les attend.

En bonne mère, elle est la première levée : il est quatre heures du matin. On n’organise pas un voyage en dormant. Maria le sait : sans elle, tout s’écroule. L’organisation du voyage est son domaine. Elle s’y sait virtuose.

Les bagages jouent déjà des coudes dans le coffre de la voiture. Il y a toujours les à-côtés qu’il faut prévoir : il faudra bien se nourrir pendant le trajet. Elle tartine des sandwichs, tantôt avec du jambon de Bayonne, tantôt avec du fromage. Une salade de fruits viendra accompagner ce futur festin.

Elle s’affaire dans la cuisine, accompagnée par les ronflements d’António qui, tels des moteurs, s’échauffent déjà pour le grand voyage. De petits sifflements ponctuent le concert de cette cylindrée. Maria transpire ; elle se tourne vers l’horloge. Dans sa tête, tout se bouscule déjà.

Puis, une minute avant que la cinquième heure ne résonne dans l’appartement, elle réveille son mari. Ce dernier se frotte les yeux et réalise enfin que c’est le grand jour : le départ.

António part à la salle de bain, fait sa toilette et brosse ses beaux cheveux bruns en arrière. Il échange son bleu de travail quotidien contre une tenue plus requintada — plus raffinée : un jean où il se sent à l’aise et un pull élégant, mais confortable. Il devra conduire de nombreuses heures. Il est le seul à avoir le permis.

Un croissant avalé, il attend déjà, impatient :

« Ô Maria, tou as déjà réveillé les enfants ? Si on ne se dépêche pas, il y aura les embouteillages. »

« Tonio, tou m’as dit de vous réveiller à cinq heures, alors laisse-leur le temps d’émerger calmement et de manger correctement. On n’est pas à une heure près. On est en vacances ! » corrige Maria.

Mais António bout d’impatience : ses jambes frémissent. Dans sa tête, la Mercedes est déjà en route. Sa hâte tend les nerfs. Les enfants se lèvent et se retrouvent face à leur sergent agacé, qui demande de presser le pas.

Tout s’accélère : les cœurs cognent, les corps s’agitent et, en une fraction de seconde, les Santos sont dans la voiture.

António tourne la clé, les phares s’allument : leur cap est là, droit devant eux. Le père mène les siens vers la terre promise.

Le moteur ronronne et prend sa part du devoir : de longues heures de route vers le pays des oliviers.

Ainsi commence leur traversée. Depuis les vignobles du Bordelais, ils mettent le cap sur les forêts de pins de la Beira Alta et sa capitale, Viseu — berceau de la famille d’António.

On roule depuis une demi-heure et déjà la Mercedes clignote : il faut quitter l’A63 vers la prochaine station-service, plantée en plein milieu du poumon aquitain qu’on appelle la forêt des Landes.

Les enfants grognent, alors que le sommeil se fait à nouveau sentir. Pourquoi un départ si hâtif s’il faut déjà s’arrêter ?

Mais comment partir sans son espresso ?

Les membres s’étirent encore engourdis ; déjà, on maudit le réveil. António marche d’un pas décidé vers la station-service. Derrière lui, Maria et les deux jeunes automates suivent, par instinct plus que par envie. Pourtant, la vessie de David signale que l’arrêt n’est pas si mal.

Le père de famille rayonne lorsqu’il commande son précieux breuvage et qu’il entend d’autres voyageurs parler portugais autour de lui. À peine sa dose de caféine avalée que toute la meute se remet en route.

Les paysages se succèdent : la forêt landaise d’abord, où les arbres s’alignent de façon hypnotique, tels des soldats. La nature lente et répétitive, presque « santossienne », laisse place aux premiers reliefs et à l’air atlantique. Puis viennent les collines vertes des Pyrénées et du Pays basque ; António se surprend à penser que la France est quand même un beau pays.

On entre en Espagne par Irun et ses routes en corniche. C’est le domaine des tunnels : celui où, quand Jean et David étaient encore petits, ils prenaient plaisir à baisser la tête quand la voiture traversait ces grottes artificielles. Un réveil bref, après la monotonie des premiers kilomètres.

Les heures passent et le paysage bascule. La chaleur étouffe les plateaux arides de Castille. Ici, la vie semble avoir disparu. La fatigue se lit dans les paupières qui battent comme des pavillons. Les mots se font rares — ou plus rudes. David se retourne une fois, mal à l’aise ; Maria lui tend de l’eau, sans bruit. Ce tronçon garde la mémoire des vomis passés.

Les Santos le savent : il faut tenir jusqu’au défilé de Pancorbo, là où se dresse l’immense statue d’un berger et de son chien, hommage à un homme.

Comme chaque année, c’est un rituel : la famille y fait une pause. António salue son congénère de pierre. Lui aussi doit mener ses brebis vers sa terre tant aimée. La route est longue et, à chaque instant, un accident peut anéantir leurs espérances. Alors la halte est, pour les voyageurs, bienvenue.

Tout près, un restaurant leur permet de maudire la mauvaise qualité du café local. Jean, lui, n’arrive toujours pas à s’y faire avec les détritus qui jonchent le sol : ici, c’est à qui jettera le plus d’ordures par terre.

Il faut quitter les lieux.

Avant de partir, António contemple longuement le Berger, qui tient son bâton comme on tient une responsabilité : mener son troupeau jusqu’au pays des oliviers.

Dans la voiture, la fatigue s’installe. Pour tromper l’ennui, les enfants se réfugient dans le sommeil. Même Maria, qui jusque-là avait été la vaillance même, finit par céder, anesthésiée par la monotonie des paysages qui défilent devant ses yeux. Seul António, en brave capitaine, tient son cap.

Les heures s’étirent. Une lumière dorée se pose sur le pare-brise lorsque la belle limousine aperçoit le panneau indiquant : Portugal dans un kilomètre.

L’émotion gagne António. Il ouvre sa fenêtre pour mieux sentir l’air résineux des pins. Les rochers de granit qui, çà et là, parsèment les collines portent en eux le pays tant attendu.

Toute la famille s’éveille au passage de la frontière.

La première station-service les accueille avec un Bem-vindo — bienvenue — qui souffle dans les cœurs l’amour du pays. Les drapeaux flottent au vent ; ils savent qu’ils ne sont plus dans un rêve : ils sont bien chez eux. Les visages se détendent enfin. Maria ouvre la fenêtre pour mieux respirer l’air chaud du pays.

Vilar Formoso est tout proche, plus qu’une heure trente de route. Toujours la même : les collines sont identiques, les odeurs semblables. Pourtant, la saveur de la route — celle qui les a façonnés — est incomparable. Même le silence dans la voiture change de texture.

En direction de Guarda, puis de Viseu, la terre se durcit. Les pins deviennent plus irréguliers, moins alignés, comme si la nature épousait le caractère des hommes du pays. Depuis sa fenêtre, Jean observe les eucalyptus qui se partagent le panorama avec les pins maritimes.

Quelques kilomètres seulement avant d’entrer dans Viseu, la forêt a pris un manteau noir, symbole des incendies qui, l’été, ravagent le pays. Jean en vient presque à regretter la chaleur et à espérer qu’il pleuve pour soulager le sol.

Enfin, Viseu est là, avec sa statue de Viriato qui pose fièrement avec son glaive. Il rappelle le courage des Lusitaniens qui ont repoussé trois fois les Romains. Il affirme le caractère de ce peuple fier qui, malgré la petite superficie du pays, reste l’une des plus vieilles nations du monde. António se remémore de tous ses sacrifices passés.

La Mercedes avale les derniers kilomètres, avant de se garer sous les regards du voisinage.

Le moteur s’éteint.

Ils sont là.

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