Chapitre 7 : la servitude
L’époque de la récolte de l’or rouge bat son plein. Il est sept heures : le réveil de David vient de retentir. L’ombre de sa mère franchit le seuil de la maison. Comme tous les matins depuis la rentrée, le jeune homme va réveiller son frère, enroulé sous sa couette.
Les deux garçons se retrouvent ensuite, rituel quotidien, dans la salle de bain. Ils sont encore avachis par les tourments du sommeil. Visages lavés, cheveux brossés — ça y est : ils y voient plus clair.
Sur la petite étagère en bois, leurs vêtements les attendent, soigneusement pliés. Il ne leur reste qu’à s’habiller et à filer dans la cuisine.
Une pièce vide les attend : deux bols et un paquet de céréales chocolatées.
Une notice en papier trône en évidence au milieu de la table. Le papier respire l’attention maternelle.
Jean, mon tout petit, David meu amorsito, je vous ai préparé un casse-croûte dans le frigo. Je vous aime très fort.
À ce soir,
Mama
Jean sourit tendrement à ce bout de papier. Son frère lui donne une tape derrière la tête :
« Pourquoi tu souris à un morceau de papier ? Trouve-toi une copine. »
Jean réplique mesquinement :
« M’emmerde pas, ok. Toi aussi t’as personne. Et la lettre de Stéphanie, tu me la montres ? »
Ils se disputent encore un peu et franchissent le seuil de la porte. À l’entrée, bien alignées, des bottes encore imbibées de boue signalent la présence récente de leur père. Jean les fixe, comme pour le saluer.
Et puis, comme à l’habitude, ils partent vers l’arrêt de bus. Sauf qu’ils ne fréquentent plus le même établissement
Jean, toujours aussi brillant, arpente encore les allées de son collège. Il ne veut pas galvauder les vœux pieux de réussite de ses parents. Alors, il reste assidu dans toutes les matières.
Ce qui change, c’est qu’il est désormais seul à subir les remontrances de certains. Ceux qui prolongent la parole de leurs parents. Les chantres qui cultivent les frontières.
Quant à son aîné, avec le soutien de Maria — qui, avant les vacances d’été, l’avait encouragé et motivé — il a tant bien que mal obtenu sa place au lycée.
Sa rentrée a été laborieuse. Tout le monde semble déjà prêt pour cette nouvelle épreuve, tandis que lui bataille encore avec ses fournitures manquantes. Maria lui a glissé un peu d’argent. Dès que la sonnette annonçant la fin des cours retentira, il ira au centre-ville pour se remettre au niveau de ses camarades.
Les murs de l’établissement lui renvoient l’écho de sa colère. Il n’est pas seul : son acolyte et récent ami, Charles, partage sa classe.
Depuis que son père travaille chez la famille de Charles, ils se sont rapprochés.
David est fasciné par le vernis bourgeois de son ami. Charles, lui, est attiré par les poings de l’autre — par cette force brute qu’il ne connaît qu’en théorie.
Les deux compères se croient capables de grandes choses. Le monde leur appartient, pensent-ils. Chacun, dans ce rapprochement, tient un morceau du monde de l’autre.
David convoite la lumière. Charles convoite la violence. Ils se serrent la main comme on signe un pacte.
L’un veut les paillettes ; l’autre, le goût de la rue.
Le jeune né à la cuillère dorée et l’autre à la cuillère en inox se retrouvent à la sortie, devant le portail.
Charles roule des épaules, s’invente une carrure : celle des caïds des cités. Il parle une langue neuve, bricolée : le français-ouaich.
En face, son miroir, David — qui se moquait hier des « avec » — se met, lui aussi, à jouer le rôle.
Depuis le jardin public, ils remontent l’allée vers la place Gambetta. De là, la rue Sainte-Catherine, la plus grande rue piétonne d’Europe, est à leurs pieds.
Charles propose de manger un bout. David l’emmène dans une boulangerie à l’angle de la rue. Croissants et chocolatines rassasient leurs ventres. Bientôt, les deniers de la bourse du franco-portugais s’amenuisent. Pour le moment, il n’y prend garde, exalté par une après-midi qui s’annonce pour le moins débridée.
Un bureau de tabac tape dans l’œil du gamin des beaux quartiers. Il pense qu’une chose lui manque pour mieux porter son nouveau costume. Le lascar se veut loubard. Il lui faut de la fumée pour embaumer son personnage.
Il crache par terre. Ce geste a le don de dégoûter David.
« Pourquoi tu craches par terre ? T’es dégueu ? »
« Juste comme ça, t’as vu. Wesh… et si on se prenait des clopes ? Ça serait gavé bien. Wallah, la vie de ma mère, on va tout déchirer », déroule Charles.
David reste pantois. Les mots le laissent perplexe. Ses paupières s’écarquillent. Pourtant, il ne doit pas se laisser démonter. Il respire l’asphalte, lui. C’est le fils de Tónio, se dit-il. Et puis ça claque mieux qu’António. Il est le fils de Tónio Santos, alias Tónio Montana.
« Pourquoi tu parles comme un Arabe maintenant ? Tu pètes un plomb ! T’as raison… parfois une galo, ça fait du bien, surtout après les cours d’anglais de l’autre cruche. »
David pousse la porte de l’interdit avec une assurance qu’il n’a pas encore. L’odeur sèche et froide du tabac lui monte au nez.
Le buraliste les scrute de haut en bas.
« Hé, les drôles… quel âge vous avez ? »
La moutarde monte au nez du jeune homme. Un silence s’installe.
« J’ai bientôt dix-huit ans. Ce n’est pas pour moi, c’est pour mon père. »
Le bon monsieur derrière son étalage est surtout vendeur ; d’inquisiteur, il n’en a pas l’étoffe.
Il connaît la musique et ne veut pas s’étendre en dialogues sans fin. Alors il vend un paquet de cigarettes — celui que David a fébrilement montré du doigt. Il achète également un briquet.
Dehors, les amis explosent de rire. Ils ouvrent avec précaution leur trophée.
C’est Charles qui prend les choses en main. Il tend l’objet tant convoité à David. Celui-ci prend la clope entre ses doigts. Les gestes paraissent plus justes dans les films.
La flamme allume déjà la tige du fils à papa. Il tousse une fois, deux fois. Un jour, par surprise, il avait déjà tiré sur un cigare délaissé par l’un des convives de son père.
Quand vient le tour du dur de pacotille, seule la fumée — et quelques toux masquées — parviennent à dissimuler l’imposture.
Le mal de tête martèle son crâne. Sa gorge est sèche. Heureusement pour lui, tous ses neurones ne sont pas consumés par le saint esprit de l’ivresse ; il se souvient pourquoi il est en ville.
Le fils Santos resurgit :
« Oh non… merde… ma mère va me tuer. J’ai dépensé tout l’argent pour les fournitures. »
Le ciel lui tombe sur la tête.
Charles lui donne une tape sur l’épaule pour le rassurer.
« Ne t’en fais pas, je vais te les payer. J’ai la carte de mon père. »
« Arrête, tu ne peux pas faire ça », répond le fautif, incrédule.
« Si. Il me la donne parfois quand il n’a pas de liquide sur lui. T’inquiète, il ne vérifie jamais.»
Cette carte qui ne connaît pour limite que l’excès.
Les cahiers et les choses manquantes sont finalement achetées. David souffle.
C’est maintenant au tour de Charles de monter en scène. Ils ont soif ? Eh bien ils iront boire un verre au Grand Hôtel. Rien que ça.
Devant le Grand-Théâtre, l’hôtel de luxe glorifie la bourgeoisie.
Le jeune parvenu entre le premier, comme s’il habitait les lieux. David n’en croit pas ses yeux. Le faste lui brûlerait presque les pupilles.
Ils s’assoient sur des chaises cosy, près du bar. Le maître d’hôtel vient à leur rencontre.
« Messieurs, que puis-je vous servir ? »
« Un coca », répond David.
Un coup de coude discret reprend la messe.
« Ce sera deux Martini. »
Dans ces lieux, Charles devient un de Richard. Il maîtrise les codes. L’autre adolescent baisse les yeux ; il est comme un animal à l’affût.
David engloutit vite le liquide ambré qu’on lui sert. Il veut sortir au plus vite — et puis sa tête cogne un peu.
Ils se saluent et chacun prend le chemin de son bercail. Dans le bus, le franco-portugais rêvasse. Il pense à son ami Rachid et à leurs jeux simples : le foot, le vélo et les histoires anciennes de Playmobil. Ils se croisent encore, mais ce dernier lui fait souvent la morale sur son attitude récente. Selon lui, David traverse un mauvais moment. Mais lui, ne veut pas y penser. Il a besoin de cracher au monde sa révolte. Il cherche ses limites.
Dans un immeuble, au troisième étage, un jeune adolescent erre dans les méandres de ses pensées solitaires. Jean est arrivé il y a quelques heures.
Depuis quelques semaines, être seul est devenu la norme pour lui — complètement seul, jamais. David arrive, en temps normal, plus ou moins à la même heure que lui. Aujourd’hui, c’est le néant qui s’assume. Alors, pour passer le temps, le garçon trouve un livre pour se réconforter. Au fil des pages qui défilent devant ses yeux, il a le loisir de s’évader.
La vie grouille dans ces histoires. C’est l’antithèse de ce qu’il vit. S’il lui arrive de braquer les yeux vers le salon, même la télé se tait. Alors il l’allume, juste pour sentir une présence — mais son regard revient toujours vers la fenêtre. Serait-ce la silhouette familière de son frère, de sa mère… et qui sait, de son père ?
Non, bien sûr. Son père est au boulot. Il est métronome.
Metro. Esse é o nome.
Le supplice s’arrête net, brisé par le bruit métallique d’une clef dans la serrure. Maria vient d’arriver. Elle semble harassée ; ses yeux sont rougis par la fatigue.
Jean accourt du salon et se jette dans les bras de sa mère, comme une jeune pousse qui réclame sa sève. Maria sursaute. Un réflexe la traverse — non, pas lui. C’est son fils. Elle le serre contre elle.
Il relève la tête, cherche ses yeux. Elle détourne le regard, comme si la vérité pesait trop lourd.
«Mãezinha, como foi o teu dia?»
— Maman, comment s’est passée ta journée ?
Maria hésite, comme si la réponse devait être exacte, mesurée.
«Eu… o meu dia… hm… tudo bem, como sempre. A limpeza. »
— Moi… ma journée… hm… ça va, comme toujours. Le ménage.
Jean veut rattraper son temps de parole, combler le vide.
« Où tu as travaillé aujourd’hui ? Chez Jeannine… ou chez les Martin ? »
L’évocation de ce nom la tétanise. Maria coupe court, trop vite :
« Allez… je dois faire la cuisine. Va t’occuper un peu dans ta chambre, ou va jouer dehors. Il fait si beau aujourd’hui. »
« Mais, Mama, je ne t’ai pas encore raconté ma journée… » quémande Jean.
Elle soupire, déjà ailleurs.
« Plus tard. J’ai beaucoup de choses à faire. Anda, vai lá brincar um bocadinho.»
— Allez, va jouer un peu.
Maria prend un torchon, frotte, essuie et sèche tout ce qui lui tombe sous la main. Si son fils s’approche, ce sont des vêtements à ranger qui viennent aussitôt ricochets — comme une parade contre l’étreinte.
Jean doit battre en retraite. Il s’éloigne, inlassablement, vers sa chambre. Une larme, qu’il retient depuis longtemps, glisse. Puis c’est un fleuve qui descend vers l’océan.
Le silence de sa mère l’inquiète plus que tout. Son regard préoccupé — et ses mots absents.
Si son père était là… S’ils étaient tous là, devant leur écran, comme avant…
L’aura familiale des Santos… où est-elle désormais ?
Finalement, plus tard, David rentre à la maison. Maria s’inquiète.
« Mais où étais-tu passé ? »
« Je suis allé en ville, tu sais… acheter les fournitures. »
David a les yeux vitrés ; sa tête lui fait mal. Il veut s’allonger. Mais sa mère, à l’odorat développé, le stoppe net :
«Cheiras ao cigarro. Tu as fait quoi?»
— Tu sens la cigarette. Qu’est-ce que tu as fait ?
« Rien. C’est cet imbécile de Charles… Il fume un peu. Pas beaucoup. Allez, fous-moi la paix, j’suis fatigué. » s’énerve David.
Madame Santos le laisse passer.
Elle le croit… ou elle fait semblant.
Charles, c’est le fils du patron de son mari : elle ne va pas faire de vagues.
Du moment qu’elle peut encore se raconter que ça n’est pas son fils.
Puis vient le jour du Seigneur. Une belle journée familiale s’annonce : personne ne manque à l’appel. Les Santos s’apprêtent à faire une balade vers Bergerac, en Dordogne, une ville où ils reviennent souvent. La journée est douce ; la chaleur n’est pas trop étouffante. Tout se prête à l’allégresse d’une famille réunie.
Maria peut enfin profiter de la présence d’António. Ce n’est pas un mirage. Elle s’imagine déjà lui tenant la main, marchant le long des rues pittoresques.
Elle le rêve en galant Cyrano, lui faisant la cour. Le personnage d’Edmond Rostand était lui aussi discret : ses talents d’orateur se déployaient dans l’ombre des autres. Un peu comme son mari — discret, mais tellement fort.
Puis elle se revoit, autrefois, posant devant la statue en hommage au personnage. Sa pensée pourtant ne s’accroche qu’au long nez de Cyrano… et soudain, c’est Pinocchio qui lui vient à l’esprit.
Dans sa tête, tout semble encore possible. Comme si le temps pouvait revenir en arrière. Ensemble, ils vont respirer ce cheirinho de réussite — ce parfum fragile qui s’évapore toujours trop vite.
Sur la route, la Mercedes, fierté d’antan, ronronne sur les routes burlesques de leurs vicissitudes. La vie est une farce, songe António à l’approche de Saint-Émilion. Même aujourd’hui, il ne chôme pas ; mais les vignes, autour de lui, rappellent l’ordre des choses.
Et… le bonheur est de courte durée.
Le téléphone sonne.
« Tout de suite, monsieur », pour seule réponse.
Le métronome doit redorer le blason de son employeur : on le demande au plus vite. Il y a des fuites dans le chai. Qui, sinon lui, peut remettre les choses en main ?
Et… dans la voiture, ça crie.
« Putain, ça fait chier ! Maintenant, on ne fait plus rien ensemble. T’as jamais le temps, papa ! T’as qu’à te marier avec Monsieur de Richard ! » s’emporte David, dans une exaspération sourde, incontrôlable.
«Com quem pensas que estás a falar?» — Avec qui tu crois parler ? gronde António.
«Jamais eu falei assim com o meu pai. Ai não… nem sequer me atrevia. » — Jamais je n’ai parlé comme ça à mon père. Ah non… je n’aurais même pas osé.
« Va te faire foutre, toi et tes vignes ! Et tant qu’on y est : ton Portugal ! » réplique David, comme un éclair.
«Pensas que estás a brincar com quem…» — Tu crois que tu joues avec qui…?
António freine. Il descend en trombe, fait le tour, ouvre la portière de son fils d’un geste sec. Il le menace de le laisser là s’il continue.
Maria craque à son tour :
« Deus me livre… » — Dieu m’en préserve…
« Arrêtez tout de suite, s’il vous plaît ! David, baisse d’un ton devant ton père. Toi, António Santos, ne menace plus jamais mon fils. Maintenant, taisez-vous. On rentre. Moi aussi… j’en ai marre. »
Le moteur tourne. Personne ne parle.
De Richard appelle même le week-end.

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