Chapitre 8 : Les secrets
La lune verse sa clarté sur la nuit. Elle est pleine ; elle aiguise les instincts de survie. Maria est vigilante. Qui sait si ses ombres intérieures ne sont pas en embuscade. Certaines images, ces derniers temps, la traquent. Ces choses que l’on préfère ne pas voir. Un filet de lumière éclaire le mur et ravive les souvenirs que la mémoire s’efforce de refouler.
Ce soir, le sommeil ne veut pas venir : c’est le trouble qui prend sa place.
Elle se détourne de l’astre vers António et tente de dévier ses pensées grâce à son ronflement continu — une berceuse de fortune. Rien n’y fait. À gauche, à droite, Morphée ne vient pas.
Elle observe celui qu’elle nomme son mari. Elle se souvient de leur rêve passé, de la bague autour de son doigt, et de son nom qui, ce jour-là, devint Santos. Ils étaient jeunes, sans le sou, et voulaient refaire le monde — dans le royaume des possibles. Puis ils ont donné la vie à deux petits chérubins, étoiles de leurs utopies.
Elle pense à demain. La chanson de Madredeus, Amanhã, accompagne sa nostalgie.
Maria l’observe et songe : la réussite a donc ce goût de l’absence. On passe d’une maison vivante à une maison silencieuse. C’est le sacrifice de la prospérité.
Elle rumine sur ses journées aphasiques chez Monsieur Martin. Là-bas, sa mémoire n’enregistre plus ; tout s’étend. Elle voit cette main dans la brume… C’est le prix du ménage.
Il y a des choses qu’on accepte sans le vouloir, et qu’on regrette ensuite. Ne pas se faire remarquer : c’est le plus important.
Maria se lève sur la pointe des pieds, silencieuse — comme toujours, effacée face aux siens. Quitte à ne pas dormir, autant mettre le couvert. Elle s’active pour que sa carapace ne fonde pas.
Puis elle rebrousse chemin vers la chambre de Jean. Elle entrouvre la porte. Observe longtemps la chair de sa chair. Lui et David doivent être heureux. Puisse Dieu vous absoudre de mes souffrances. Le calvaire, je le prends pour vous.
Jean non plus ne dort pas. Depuis des jours, ses nuits le tourmentent. Sa mère l’inquiète. Elle, dont le sourire était une tendresse, porte désormais le regard bas ; ses épaules ont l’air vaincues.
Et puis… son frère. Avant, ils avaient cette complicité. Maintenant, il ne lui prête plus attention. Son agressivité est à fleur de peau. Il y a quelque chose de triste quand il répond à leur mère, quand il proteste sur la nourriture.
Dernièrement, ses fringues non plus ne lui conviennent plus. On dirait qu’on lui achète des habits de clochards.
Dans sa tête, les questions se suivent :
Pourquoi fait-il donc autant souffrir ses parents ?
Pourquoi a-t-il jeté ses nouvelles baskets, prétextant que ce n’est pas la bonne marque ?
Pourquoi maman et papa doivent-ils travailler sans relâche ?
Pourquoi ses copains vont au ski ?
Pourquoi lui n’a-t-il jamais fêté un anniversaire à la maison, étant enfant ?
Pourquoi tant de honte ?
Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
La tristesse, la rancœur incommensurable l’envahit. “IAM — Pas né sous la même étoile” résonne en lui.
Maria finit sa ronde par David, qui, dernièrement, lui parle avec toujours plus de dédain.
Que doit-elle faire ? Elle lui donne tout ce qu’il veut : de l’argent pour s’acheter un petit snack à la fin du lycée. Il lui dit que ce n’est jamais assez.
Elle s’en veut d’avoir critiqué Rachid : finalement, il n’était pas si mal. Les deux adolescents jouaient ensemble, en bas des tours. Le sport et leurs cris de joie remontaient jusqu’au troisième étage de leur immeuble.
Maintenant, il traîne avec le fils du patron de son père. Un garçon de bonne famille : cela rassure Maria. Pourtant, l’odeur de tabac sur ses vêtements l’inquiète. Elle se fait des idées. Charles est un De Richard : ils savent se tenir.
Les heures tardives auxquelles il arrive le soir l’effraient aussi. Mais non, se reprend-elle vite : c’est le lycée. Maintenant, il doit travailler plus.
David dort à poing fermé, assommé par la poudre et la fumée. À l’ombre d’un arbre du jardin public, ils ont essayé cette substance blanche — sortie d’un tiroir, dans le fumoir du père.
Au retour de la pause, ils se sont crus invincibles. “Le monde est à moi.”
L’illicite l’excite. La rage exulte.
Sa ronde terminée, Maria tente de reprendre le sommeil. Et son Tónio — à quoi pense-t-il ? Bien sûr : à son château.
Bien qu’il soit difficile à croire, Maria se réveille péniblement après un soupçon de sommeil.
Elle réveille ses enfants. Elle commence plus tard aujourd’hui. Jean embrasse fort sa mère. Ses étreintes sont, dernièrement, devenues plus soutenues. Cela lui donne de la force. Et la douceur qu’il lui envoie par ses mots est une chaleur qui la rassure avant de quitter le domicile, vers ce lieu… Martin.
«Ó mãezinha, porque é que tenho sorte de ter-te? És tão lindinha. Amo-te muito.»
— (Ô petite maman, quelle chance j’ai de t’avoir. Tu es si mignonne. Je t’aime très fort.)
«Eu também, Jeansinho. Tu és a menina dos meus olhos.» lui renvoie-t-elle.
— (Moi aussi, Jeansinho. Tu es la prunelle de mes yeux.)
David, lui, ne s’est toujours pas attablé pour le petit-déjeuner. Elle l’appelle une fois, deux fois, puis gronde :
«David, anda lá. Despacha-te, tens de ir ao liceu.»
— (David, allez, dépêche-toi. Tu dois aller au lycée.)
Il arrive enfin. Il s’assoit. Il n’a pas commencé à manger que sa mâchoire travaille, comme si elle mâchait l’air. Son corps tremble, ses pupilles boivent la lumière. Quand sa mère se tourne vers lui, il retient sa dentition avec sa main. Jean perçoit la mascarade.
« David, qu’est-ce que t’as ? T’as une tête de cadavre. »
« Quoi, t’as vu ta tête ? T’es tout maigre, regarde-toi avant de parler. T’as une gueule à bosser à la radio ! » s’énerve son frère.
Le ton monte. Maria s’interpose :
«Ei, chega agora. Vous êtes frères. N’oubliez jamais : un Santos reste toujours uni. Arrêtez tout de suite. »
— (Hé, ça suffit maintenant.)
Puis, les enfants partent vers les lieux du savoir.
Seule dans ses méditations, Maria doit forcer le destin et mouvoir son corps endolori vers l’arrêt de bus. Parvenue à destination, assise sur une banquette arrière, son esprit divague le long des paysages urbains qui se superposent à sa vue. Le dégoût remonte, avec cette fadeur amère du supplice.
Elle descend enfin ; ses jambes avancent comme celles d’un automate, mais son esprit est ailleurs.
Sa respiration s’accélère, son pouls cogne frénétiquement à l’intérieur de sa poitrine. Au moment d’introduire la clef dans la serrure, sa main tremble. Mal assurée, elle doit s’y reprendre à trois fois pour ouvrir la porte.
Sésame, ouvre-toi : la caverne de ses tourments s’ouvre.
D’un pas léger, elle troque ses mocassins contre des chaussons. Elle enfourche son balai. Aujourd’hui, le mènera-t-il vers le bûcher des déshérités ?
Elle commence par la poussière qui s’amoncelle entre les livres de la bibliothèque. Les meubles de bois sombre, les ouvrages de De Gaulle mis en évidence… Encadré au mur, elle le voit, accolé à un ancien ministre.
La femme de ménage n’ose pas regarder ce fauteuil en cuir qui lui colle aux veines.
Le gong de l’horloge ancienne la fait sursauter. Elle respire, regarde autour d’elle : ce n’est qu’une fausse alerte. Tous ses sens sont en éveil. Dans ces moments où tout le corps est tendu, où la vigilance devient douleur, surgit l’inattendu : l’homme apparaît, tapi derrière la porte de son bureau.
Monsieur Martin. Juste un souffle, une odeur — elle saurait le reconnaître dans la pénombre.
Sombre est le sentiment qui, à cet instant, la domine.
Le bourgeois fait courir son doigt le long de l’étagère derrière Maria. Elle suit cette phalange : quelle mauvaise surprise les dieux lui réservent-ils encore ?
Il est tout proche. Elle sent sa sueur, au relent d’urine.
Lorsque l’index s’arrête à la hauteur de Maria, l’homme entonne, de son ton froid :
« Maria, quelle surprise… Je ne m’attendais pas à vous voir de sitôt. Le hasard a fait que j’ai envoyé ma femme faire quelques emplettes chez des fournisseurs. Le destin, parfois, nous offre de petits à-côtés qui ont le mérite de nous plaire. N’est-ce pas, ma belle Maria ? »
Elle n’est plus de ce monde. Le temps se fige. Les mots ne viennent plus de sa conscience ; les réponses montent comme un écho venu des profondeurs de ses angoisses :
« Oui, Monsieur Martin… quel bonheur que de vous voir. »
L’ancien politicien lève son doigt vers Maria. Elle se fige.
« Maria, regardez cet index. Il est souillé par la cire. Vous allez bien daigner vous donner la peine de remédier à ce désagrément, n’est-ce pas ? »
Cette phrase, qu’il répète chaque fois, charrie la bienséance du bon bourgeois qui dicte ses lois.
Il fourre ce petit bout de détritus dans la bouche de Maria.
Elle suffoque. Elle ne bouge pas.
Son autre main se promène avec brutalité sous la robe de Maria.
Elle gémit.
Elle doit tenir.
C’est la fois de trop pour Maria : elle le repousse.
« Pas aujourd’hui. Laissez-moi tranquille, je vous en prie. »
Elle le fixe d’un regard si perçant qu’il ferait fuir les morts. Monsieur Martin, pris à la faute, recule. Il regagne son bureau, non sans oublier de lui donner une liste précise de tâches à exécuter. Son humeur est refroidie ; jamais elle n’a réagi ainsi. Il pense que ce ne sont que ses règles. Que chaque chose finit par reprendre son cours.
Mais pour Maria, en ce jour, une certitude se lève : elle peut.
Non, c’est non.
Une force inconnue la traverse.
Le destin lui offre un léger sourire.
Maria part la tête haute et regagne son nid douillet. Elle retrouve son petit Jean, l’embrasse et le couvre de baisers. Les retrouvailles sont une fête. Pour le jeune homme, un espoir semble renaître. Sa mère ressemble physiquement à celle de ce matin ; pourtant, l’étincelle dans ses yeux est autre.
Madame Santos n’omet pas de prendre un bain pour expurger les dernières souillures de la journée, et toute son âme jubile.
Depuis combien de temps n’avait-elle plus ressenti la joie ? Dernièrement, elle était davantage en proie à son contraire.
De bonne humeur, elle enchante le dîner d’un bacalhau aux batatas a murro, et, pour un instant, ce sont les oliviers qui chantent dans la maison.
Pour tous ? Non. Des trois personnes présentes, un seul résiste encore et toujours à la tentation du bonheur : David, ombre qui passe, mange et dort.
Ce soir, alors que les enfants dorment, Maria s’autorise enfin à prendre soin d’elle. L’odeur du vernis qu’elle dépose sur ses ongles réveille la femme qui sommeille en elle. Ceux qui connaissent Madame Santos pensent toujours à la mère, à la travailleuse, à la fourmi. Jamais ils n’imagineraient combien elle peut être sensuelle.
Puis elle file dans son lit, toute revigorée.
Et António, lui, ronfle déjà, tout fier de sa journée.
Maria l’observe dans l’obscurité.
Pour la première fois, elle le juge durement.
L’épisode de Bergerac lui revient en mémoire.
Pourquoi baisser l’échine quand on peut dire non ?
Il dort, paisible, comme si la fatigue excusait tout.
Mais ce soir, dans le regard de Maria, quelque chose s’est déplacé.

Annotations
Versions