Chapitre 9 : La fracture
L’aurore vermeille se lève sur le château. Un homme scrute l’horizon avec le regard de l’ouvrage bien fait. Depuis des mois, António organise le domaine avec une autorité aguerrie par l’expérience du terrain.
En cette période, la couleur du vin passe du blanc au rouge. C’est la quinzaine de tous les efforts. La nouvelle vendange arrive, avec ses nouvelles peines.
Du haut de sa butte, ce n’est pas le temps des cerises qui effraie Monsieur de Richard, mais le ciel. Inlassablement, il le scrute. Si la pluie arrive, toute la récolte est foutue : les raisins gonflent d’eau, le sucre baisse et le liquide précieux se dilue.
Cette année, grâce au renfort de quelques réfugiés, l’équipe est au complet. Ses connaissances haut placées, tel Monsieur Martin, lui ont permis d’accélérer les autorisations de travail. Échange de bons procédés : il lui rendra la pareille le moment venu.
Son angoisse est palpable : un ouvrier en moins, et tout est en péril.
Le général se dirige vers son adjudant :
« António, mon brave, vous avez passé avec brio l’épreuve des blancs. Maintenant, c’est ici que tout se joue. Le rouge est la vitrine de mon nom. Il se vend dans tout le vieux continent, par-delà les mers, du nouveau monde jusqu’en Asie. En Chine, ils sont des milliards ; imaginez ce que rapporte un tel marché. Mais les bouteilles ne sont pas tout : elles sont aussi, et surtout, un outil pour insérer mes autres projets dans ces nouvelles terres. »
Le subordonné concède la primauté de son action :
« Monsieur, je suis arrivé de bonne heure pour vérifier les rangs et les hommes. Je vous remercie d’avoir pu trouver de nouveaux bras. Certains ne parlent pas notre langue. Je pense que Roger a su leur transmettre les fondements des gestes à effectuer. »
« Bien, bien. Ces nuages me préoccupent. Veillez à l’avancement, et prenez garde aux pauses trop longues. En revanche, je ne veux ni retard, ni absence. De nos jours, il est dur de trouver des gens prêts au labeur », poursuit De Richard.
« Nous ferons de notre mieux… »
« Vous ferez point. À plus tard. Je dois rencontrer un négociant. »
Déjà, les troupes avancent de ligne en ligne ; leur progression est constante. Les sécateurs claquent. Les dos courbés font tomber les grappes dans les seaux qui se remplissent.
Les cris se font entendre de rang en rang. Par endroits, la terre humide et l’odeur de la boue se mêlent à celle des raisins écrasés. Les doigts collent autant aux mains expertes qu’à celles des hommes qui ne boiront jamais le vin qu’ils contribuent à faire naître.
Un échange culturel se joue en ce lieu. Une chose rapproche tous ces hommes : le contrat saisonnier, la sueur et le fouet symbolique prêt à corriger leurs erreurs.
Le soleil est leur ennemi ; il leur brûle le front.
Lorsqu’António se retrouve à la hauteur de son tractoriste, celui qui, d’habitude, est méthodique, droit et consciencieux, a une mine déconcertante. Monique se tient à ses côtés, une main posée sur son épaule. Sacha se couvre le visage de ses mains, puis lève les bras au ciel.
Plusieurs tensions traversent le métronome. Le tracteur devrait déjà démarrer et ramener vers Rousseau les fruits récoltés durant les premières heures. Pourtant, la remorque ne bouge pas. L’Ukrainien se serait-il embourbé ? Non. L’heure n’est pas aux contretemps. António s’imagine déjà sous la pluie, sous les foudres de son patron.
Alors il s’approche pour comprendre. Monique devance ses pas. Dans un murmure lourd d’émotion, elle tente de dire l’indicible. Mais avant qu’elle ne puisse prononcer un mot, Kovalenko s’apitoie et conjure son Dieu :
« Babouchka… niet… Babouchka… pas toi… »
« Il ne va pas bien, Monique ? Il a perdu quelque chose ? » se renseigne António.
« C’est sa grand-mère… Elle vient de décéder d’un infarctus du myocarde. Foudroyant. On vient d’appeler. Ils étaient très proches. Elle comptait beaucoup pour lui, surtout depuis que sa femme est partie. »
«Meu Deus, Nosso Senhor… Paix à son âme.» s’appitoie António.
Attentionné et préoccupé par le sort de son employé, il le réconforte avec une vraie affection :
« Mon cher Sacha, quelle triste nouvelle… Je ne sais pas quoi te dire. Je souis là pour toi si je peux faire quoi que ce soit. Rentre chez toi. Prends ta journée. »
« Merci, António. Babouchka était mon réconfort, même si elle avait un caractère fort. »
Le tractoriste part aussitôt, l’air sombre, vers son domicile.
Sur le terrain, tout se complique ; mais il est des choses qui passent avant tout. La famille est sacrée. Dans ces moments où la pénombre envahit une vie, seul compte le réconfort des siens.
Dévoué, António se dit qu’il a déjà conduit une pelleteuse sur les chantiers ; il pourra bien mener le tracteur jusqu’aux chais. Rousseau comprend vite que quelque chose vient de se produire : ce n’est pas le même machiniste.
Sur le chemin du retour vers les vignes, De Richard aperçoit son métronome au volant du tracteur. À l’affût depuis le début de la récolte, son intuition ne le trompe jamais : quelque chose se trame. Chacun doit tenir son poste. Mais que fait donc son employé, cavalant sur ses terres fertiles ?
Il est décidé à dire un mot. Une allure, une démarche suffisent à António pour flairer la foudre.
L’écume aux lèvres, la carrure menaçante, le patron déploie toute sa supériorité de classe.
« Antóooonio… mais qu’est-ce que vous faites sur ce tracteur ? Vous n’avez pas mieux à faire ? Où est l’Ukrainien ? Reprenez votre poste au plus vite. Vous devez coordonner l’avancement des vendanges. »
Descendu de l’engin, le pauvre homme sue par tous les pores de son corps ; ses yeux se cachent dans leurs cavités osseuses.
« Chef, je voulais vous prévenir au plus vite au sujet de Sacha. Le malheureux a eu un gros souci de famille… »
« De gros soucis ? Vous êtes payé pour vous soucier de ma propriété. Là doit être votre attention. Parlez : qu’en est-il de ce maudit Slave ? » gronde le bourgeois ulcéré.
« Si je peux me permettre, Monsieur, le pauvre vient de perdre sa grand-mère, avec qui il vit. Je lui ai dit de prendre sa journée », explique António.
« De quel droit vous accordez-vous cela ?! Vous êtes là pour respecter mes consignes. Vous n’avez aucun droit sans mon consentement. Débrouillez-vous pour qu’il revienne dès demain matin. Sinon, le château se libérera de ses services — et des vôtres, si jamais vous vous permettez encore de dépasser les bornes. »
« Oui, Monsieur De Richard… »
« Vous m’avez bien compris ! Puisque vous semblez ne pas être trop occupé aujourd’hui, vous me ferez briller ce tracteur à la fin de la journée. Il va sans dire que vous ferez les allers-retours avec cette remorque. »
Le patron fait demi-tour aussi vite qu’il est parvenu jusqu’à António.
Une douleur, une incompréhension sourde envahissent ce dernier. Le métronome vient de chuter de son nuage ; seule la corde da sa dignité le raccroche à la réalité.
Le reste de la journée, il grondera calmement. Ses colères chaudes ont été refroidies par les réprimandes.
Le demi-dieu, celui qui lui avait ouvert les portes du renouveau, l’homme tellement admiré, devient son maître.
Plus tard, son collègue Roger, le savant des vignes, pose une main sur l’épaule d’António pour le réconforter.
« Ah, Tónio, je crois que nous avons encore quelque chose à faire. D’ailleurs Ali et Rousseau sont aussi de la partie. Depuis lurette, que ce tracteur voulait se refaire une beauté. »
Une larme glisse au coin de l’œil du Portugais. Ses camarades de travail, qui ne sont ni ses amis ni même des frères, sont tous là, sans rechigner. Une solidarité muette se lève des grappes rouges, un élan de compréhension face à la brutalité de la vie.
Pour alléger les souffrances, Monique n’est pas en reste : elle vient les rejoindre. Tout le monde se sent concerné par l’événement ; alors elle sert un verre à toute la troupe, comme si l’alcool pouvait diluer les peines.
Puis, par une compréhension tacite, tout le monde abrège cette soudaine communion. Seule la dame reste.
António demeure muet.
La pierre de ce roc ténébreux se révèle donc friable. La corrosion de ses sentiments est palpable. Monique cherche un regard, cette complicité qui les lie au château. En sa présence, António ressent une force qu’il ne peut décrire. Il voyage avec Monique dès que ses mots effleurent la voûte de ses oreilles.
« Tónio, je ne sais pas quoi dire. Le pauvre Sacha… sa grand-mère, tu t’imagines. Et l’autre ne pense qu’à se gaver, pendant que nous, les damnés, on baisse l’échine. »
Elle crache par terre, de dégoût.
C’est là qu’une lueur renaît de la pénombre santossienne. Une femme qui se permet une telle chose le fascine. Il se dit que cette personne est vraiment différente.
Elle le prend dans ses bras. Il lui tend un baiser sur la joue. Leurs têtes gênées s’entrecroisent. Ils font un léger pas en arrière.
Est-ce le vin qui rougit les joues et illumine les prunelles ?
Bizarrement, ils se serrent la main pour se congédier. Comme pour marquer une distance avec l’interdit.
Une nuit noire accompagne le métronome vers son domicile. Sur le pas de la porte, il prend bien soin de nettoyer ses bottes. La douleur, elle, reste sur le palier.
Une petite lumière tamisée berce le visage apaisé de Maria.
António aimerait tellement partager sa journée avec sa femme. Si elle savait ce qu’il endure pendant qu’il trime au travail.
Seul, il a rendez-vous avec sa conscience :
Ah non, se dit-il, vous ne connaissez pas l’injustice, la souffrance, la tyrannie du quotidien.
Minha Maria, se soubesse o que eu faço para vocês.
— Ma Maria, si tu savais ce que je fais pour vous.
Pour toi, femme, pour que tu puisses travailler assez pour t’occuper du foyer. Et vous, mes enfants, pour que vous ayez un avenir. Je vois que vous êtes heureux.
De toute évidence, António ne dira rien. On ne lui a pas appris à montrer ce qu’il ressent.
Mais que connaît donc le père de ses enfants ? Il les regarde encore sous le prisme du papa héros. S’il avait pris le temps de s’intéresser à eux, il aurait vu, à cet instant même, David au coin de la rue, une clope au bec, bombant le torse dans la noirceur.

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