Chapitre 10 : La dérive

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Devant le lycée, deux adultes prématurés se retrouvent. Leur duvet ombrage à peine leur jeune âge. À l’abri des regards, dans un coin de bitume, ils ont posé leur paquetage.

Ils ont soigneusement rédigé leurs mots d’absence.

Au nom du père, le mensonge est signé. Les fils peuvent maintenant s’égarer.

Rien de tel que de la fumée pour combler le vide. Ce sont des frères de vie, ceux du manque. Tandis qu’autrui se plaint des réprimandes, eux quémandent l’autorité. Ainsi avancent les compères, les corps tanguant, à la recherche des limites perdues.

Cette barrette de résine devient leur repère, leur rite, presque un père de substitution qui les consume.

Ils ont bien reçu le commandement, tu ne fumeras point. Mais, que faire de l’interdit si personne n’est là pour le prononcer.

Leurs walkmans à fond dans les oreilles, ils battent le bitume du poids des non-dits qu’ils traînent avec eux.

Désormais, ils ont appris à manier le briquet, dont la flamme exulte plus vite que leurs ombres.

David émiette le sheet dans sa paume, y mêle un peu de cigarette, puis enroule le tout dans une feuille.

Le joli cône n’attend plus que le feu. Sa forme dit déjà la défonce, tout là-haut, au sommet de la pyramide de leurs besoins.

Une taffe, puis une deuxième. Le joint se consume, et les jeunes avec lui. Ils se nourrissent de ses effets joyeux. Ils se croient plus grands, se comprennent mieux, se sentent enfin du même monde.

Ils se sont juré qu’eux aussi feraient affaire ensemble : De Richard et Santos junior.

Leur business plan est prêt. Une demi-plaque achetée à des gens du voyage. Des barrettes découpées, revendues vingt ou trente euros.

À quoi bon le lycée ? Leurs chansons leur parlent de l’école de la rue. Charles tiendra les comptes. David fera parler ses poings.

Beau programme.

Mais la réalité les ronge déjà. Chaque jour les éloigne un peu plus des autres. Le jour, ils frôlent les murs ; le soir, ils célèbrent leurs excès.

Depuis combien d’heures sont-ils assis dans ces recoins, à l’ombre de la pierre bordelaise ? Ils ont faim. Ils partent chasser la croûte à la boulangerie la plus proche. À les entendre, ils mangeraient un bœuf.

Les deux vagabonds avancent avec une lenteur qui ferait rougir un escargot. Voilà déjà les recettes de la journée englouties : une partie en fumée, l’autre dans la nourriture — même si, pour Charles, l’argent n’a jamais vraiment été le problème.

Aveuglé par leur chasse nourricière, David ne remarque pas son ami, le vrai, celui de son enfance.

Rachid se frotte les yeux. Un mirage lui fait face. Non, ce n’est pas le Portugais qu’il connaît. Il lui ressemble, pourtant, de tous ses pores, un autre être se dégage.

Il vient à sa rencontre.

« David, ça va, mon pote ? Comment tu vas ? »

« Bien, ma couille. On est défoncés. Viens avec nous, on va se déchirer », propose fièrement David.

L’ami de toujours lui rappelle ses vérités :

« Je ne suis pas ta couille. Ma mère m’a donné un prénom. Et puis, tu sais bien que je touche pas à ces choses-là. D’ailleurs, pourquoi tu prends cette merde ? Tu me calcules même plus. Viens, on prend un truc à bouffer et on rentre ensemble. »

Charles s’interpose. Il ne va pas laisser quelqu’un briser son nouveau monde. Ici, le De Richard, celui qui domine, reprend le dessus.

« Nique ta mère, ma couille. Nous prends pas la tête. On n’a pas de temps à perdre avec toi. »

Il vient de franchir une frontière : celle de la mère qui a porté et bercé Rachid.

Alors, de cet homme d’ordinaire pondéré, les baffes se mettent à pleuvoir.

David s’interpose. Il aime les deux mondes. Il ne veut pas choisir.

« Allez, calme-toi, Rachid. Il voulait pas dire ça. Il est défoncé. S’il te plaît, rentre seul. Je vais tout arranger. Je crois qu’il a compris. »

Au sol, Charles retombe des sommets de fumée blanche.

La vérité criarde vient réveiller soudainement leurs esprits qui divaguent encore dans la vapeur. Ils décident de s’allonger dans le jardin public. Le bad trip n’est jamais loin quand le ressenti tourne mal. C’est la seule décision sage qu’ils prennent aujourd’hui.

Dans l’autocar, la rancœur et la peine envahissent le cœur de Rachid. Voir ainsi son meilleur ami perdu le tiraille. L’incompréhension lui fait face. Les Santos sont une famille modeste, mais des gens responsables. Ils se ressemblent : ils viennent de familles ouvrières. Sa mère, syndicaliste, lui parle souvent de la lutte des classes. L’année dernière encore, Charles était le premier à se moquer des étrangers, des gens de peu.

Que peut donc bien faire David avec ce fils de bourgeois ?

Rachid est bien décidé à démêler cette énigme. C’est la boule au ventre qu’il se rend chez les Santos. Il ne veut pas devenir une balance, mais s’il ne fait rien, seul le Dieu de son Coran sait ce qu’il adviendra de lui.

Loyauté ou dénonciation : il devra choisir.

La pluie s’abat sur la résidence du Petit-Bruges. Dans ce Manhattan des pauvres, toutes les tours finissent par se ressembler.

Rachid est chez lui, lui aussi. La télévision montre la violence des quartiers ; lui y voit la solidarité, le mélange des cultures. Du haut de son immeuble, il peut voir l’horizon. Dans leurs maisons de beaux quartiers résidentiels, eux ne regardent jamais au-delà de ce qu’ils possèdent déjà.

Il arrive, hésitant, devant la porte des Santos. Il est dix-sept heures. Pourvu que toute la famille ne soit pas là. C’est déjà assez difficile à raconter ; Maria lui suffirait largement.

Sa main frappe sans vraiment toucher la porte. Puis il se reprend et toque franchement une fois, deux fois, avant d’attendre.

Des bruits de pas légers et lents se font entendre derrière la barrière de bois. La porte s’ouvre. Jean le salue.

« Hé, Rachid, tu vas bien ? Ça fait longtemps. Tu veux voir David ? »

« Hmm… en fait… » bafouille le jeune homme.

« Il n’est pas encore arrivé. Je ne sais pas s’il est encore en cours. T’arrives tôt, toi. Lui, il rentre toujours tard. Vous avez beaucoup de boulot, apparemment… En tout cas, dans sa classe », lui apprend Jean.

« Je veux voir ta mère. Je dois lui parler. »

« Elle n’est pas encore là. Peut-être vers dix-huit heures. »

« Bon… ben, c’est rien. Pas d’importance. Je repasserai. Ça n’urge pas », parade le Franco-Maghrébin.

Jean a l’œil de celui qui transperce les sous-entendus. Il sait sonder les âmes.

« Rachid, je suis pas con. Tu veux parler de mon frère ? Viens, entre. »

Jean lui sert un verre d’eau et des gâteaux ; chez les Santos, on accueille encore comme au pays. Rachid le remercie et pose son arrière-train sur le canapé de l’ancienne agora des Santos.

« Bon… apparemment, t’as déjà remarqué que ton frère débloque. Je l’ai retrouvé cet après-midi totalement défoncé dans une boulangerie. Il faut faire quelque chose pour lui. Il m’inquiète. Et puis, il fréquente Charles. Y a plus de Portos, maintenant : ils se prennent pour des gangsters. Il va même plus en cours… »

Jean avait déjà senti cette odeur froide et nauséabonde sur son frère. Ses yeux vitrés de zombie lui avaient aussi posé des questions. Une tristesse profonde l’inonde, cette sensibilité d’où jaillissent si promptement les larmes.

Rachid n’a pas de petit frère. Il le prend dans ses bras. Aujourd’hui, il prend la relève.

Jean est dévasté. Il s’imagine David à l’hôpital, les poumons déchirés. Tous deux pensent déjà à leurs parents.

« Quel connard… » s’étrangle-t-il. « Il va casser toute la famille. On a assez… »

Il ne finit pas sa phrase. Il ne peut pas dire la tristesse dans le regard de sa mère. Il ne peut pas non plus imaginer la colère de son père s’il apprenait la nouvelle.

Rachid lui propose de rester à ses côtés, le temps que sa mère revienne à la maison. Jean refuse:

« Non, Rachid, tu peux rentrer chez toi. Ta mère t’attend sûrement. Je m’occupe de ma famille. Je raconterai tout à ma mère. Tu as toujours été comme un frère pour nous. T’es un mec bien. Et puis, j’ai mes cahiers et mes textes pour attendre. D’ailleurs, tu devrais lire un écrivain du monde arabe. J’ai lu, il n’y a pas longtemps, un livre d’Amin Maalouf : Léon l’Africain. »

« Ok, c’est bon… Je te laisse à tes livres, monsieur l’intello. Si t’as besoin de quoi que ce soit, t’as qu’à sonner. »

Jean tourne inlassablement dans le salon. Que dira-t-il ? Peut-il seulement parler sans faire s’effondrer tout l’équilibre fragile des Santos ?

Est-ce que toute vérité est bonne à dire ?

Dans les cent mètres carrés des Santos, les minutes prennent des allures de saisons.

Si seulement le temps pouvait s’arrêter, juste avant la chute.

Puis ses idées s’entrechoquent quand la clef de Maria rencontre la serrure. Comme un coupable, il s’échappe dans sa chambre. Le fugitif revient pourtant sur ses pas.

Il se jette dans les bras de sa maman. Il colle sa peau chaude contre Maria, comme pour retenir encore quelque chose d’elle. Bousculée, elle trébuche, et sa chute est amortie par les chaussures de ville d’António.

«Ó meu filho, tem lá cuidado, se não matas a tua mãe. Je souis plous toute jeune. »

— Oh mon fils, fais attention, tu vas finir par tuer ta mère. Je ne suis plus toute jeune.

Tuer. La mort.

Il se dit que les mots qu’il s’apprête à dire pourraient bien être une sentence : un abîme pour la famille.

« Maman, non… je veux pas que tu meures. Arrête. Il y a assez de problèmes. »

« Quels problèmes ? »

« Rien… Tant de guerres dans le monde. »

Jean ne parvient pas à dire la vérité : elle lui fait trop mal. Rien ne le rendrait plus triste que de percevoir ne serait-ce qu’une once de chagrin sur le visage de sa mère.

« Sim, tou a razão, mais on manque de rien. Tou n’a pas à avoir peur. Ton papa et ta maman sont là. Ah ça non, aucune guerre ne vous prendra. Nous, on bataille pour vous. »

— Oui, tu as raison. Mais n’aie pas peur : ton père et moi sommes là. Rien ne vous prendra à nous.

Le silence tue lui aussi, à petit feu. Il consume ; et quand il n’y a plus d’oxygène, les flammes s’éteignent. Seules les braises brûlantes rappellent qu’il y a eu de la vie.

Maria congédie son fils, elle a à faire.

Dans sa chambre, Jean se résout à prendre le problème à bras-le-corps. Son frère peut bien éviter Rachid, mais pas lui.

Ils sont du même sang.

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