Chapitre 12 : L’ombre du désir (le père)

8 minutes de lecture

Dans les rangs des vignes des De Richard, les visages s’ouvrent en larges sourires éclatant sous le soleil. C’est le dernier jour de la récolte : la cadence s’amenuise, les blagues fusent par-delà les pieds de vigne. Sous la chaleur, les ouvriers chantent déjà les premières louanges. Ils ont trimé comme des misérables ; voici venu le temps du relâchement. Le jus rouge leur colle encore dans les mains.

Quand la dernière caisse est remplie, Sacha crie :

« C’est la dernière ! »

Une joie sincère dans la voix, qui étouffe pour un instant sa rancœur.

Une clameur s’élève des champs. Les têtes se relèvent : les saisonniers, les permanents, tous communient dans la même joie.

Les vendangeurs repartent vers le château avec les cicatrices de leur labeur. Les mains sont noircies, parfois les bras griffés par les sarments.

On pose le matériel, on nettoie les bottes. Dans les logements spartiates la main d’œuvre de passage se douche, on prend soin de soi, car ce soir un banquet se prépare pour célébrer la récolte.

Puis, dans le hangar du chai, de longues tables en bois sont dressées. Des nappes et des gobelets en plastique les recouvrent. Des paniers de pain et des carafes de vin ordinaire du château agrémentent la décoration.

Le terroir est à l’honneur. Pour ouvrir cette ferveur populaire, le pâté de campagne et la salade de gésiers viennent flatter les papilles des convives. Tandis que les grillades chatouillent les narines et que les estomacs vides s’éveillent, les verres circulent et la musique échauffe les cœurs.

La fête des vendanges bat son plein dans le Bordelais. C’est un rite social.

Les plats sont enfin servis. Le bon breuvage, lui, coule en abondance. On se dit qu’on s’est bien cassé le dos, qu’on peut bien vider quelques verres de plus. Les langues se délient, les cultures ne se cachent plus, les chants non plus. Un accordéon réveille les corps.

Une cuillère tinte sur le cristal, puis tous les verres résonnent à l’unisson : le directeur va faire son discours. On aurait préféré poursuivre les festivités, mais le moment venu, chacun regagne son rang.

« Chers saisonniers, chers amis du vin… »

Sacha toise son patron avec haine et murmure :

« Mon cul, amis du vin… »

Roger le recadre gentiment.

« Calme-toi, ne fais pas de bêtise. Je comprends ta colère. Tu voulais rendre un dernier hommage à ta grand-mère, et cet ignoble homme te l’a interdit. Ne noie pas trop ta rancœur dans la boisson. »

Le maître des lieux poursuit son discours avec éloquence.

« Vous êtes venus nombreux répondre à l’appel d’un nom, celui d’une famille. Vous continuez la longue tradition d’un territoire : celui du Bordelais. Je dois vous annoncer que cette année, les récoltes sont un succès. L’an dernier, on a fait quarante-cinq hectos à l’hectare. Cette année, on dépasse les cinquante. Ce n’est pas un miracle, mais c’est une belle vendange. C’est formidable. Vous auriez bien pu vous laisser aller, mais vous êtes restés fidèles au poste… »

L’Ukrainien, qui a déjà bien assouvi sa soif, sent une fureur s’élever de sa poitrine. Les dernières phrases prononcées ouvrent une plaie qui n’est pas encore cicatrisée. Il tremble, il convulse presque, car les mots cherchent une échappatoire à sa douleur.

« Eh, ma grand-mère ! Depuis des années, Sacha ferme sa bouche et bosse sans compter. Toi, t’aimes que ton argent… »

En un instant, tout le monde décuve. Un silence assourdissant gagne les hommes. On acquiesce en silence, mais on ne dit rien ; on serre les dents. On en voudrait presque à son collègue de venir gâcher ce seul moment de joie depuis quinze jours.

Monsieur Rousseau éloigne Kovalenko des réjouissances. Il l’allonge dans un bosquet pour qu’il puisse décuver. Seul l’avenir dira ce que sera son destin.

Quant à Monsieur De Richard, il estime plus sage de s’effacer au profit d’António, dont l’ascendant sur les hommes relève de l’évidence. Il regagne sa tour d’ivoire. Du haut de son beffroi, le patron remâche les mots de l’effronté qui a fissuré son autorité. L’humiliation lui colle à la peau. Il ne laissera pas son image se ternir ainsi. Avant de regagner son domicile, il s’attelle à rédiger lui-même une lettre qu’il signe à l’encre noire.

Pendant ce temps, António livre un discours au ton juste, celui de l’homme de terrain qui a su gagner la confiance de ses pairs.

« Chers collègues, et pour certains, chers amis. Eh bien, on a réussi. Bon, le monsieur là-haut, il ne nous a pas toujours bien traités : il nous a parfois envoyé sa pluie et puis, comme on ne se plaignait pas assez, il a décidé de nous embêter un peu plus ; il nous a brûlés avec son soleil. Et moi qui croyais que le soleil, c’était juste au Portugal. »

Un rire sincère traverse la foule. Les ouvriers voient en miroir leurs maudites journées.

« Alors, vous vous attendez à un long discours. Je vous rassure, je vais faire court. Comme on dit chez nous : saúde ! »

Des applaudissements jaillissent, et les femmes comme les hommes reprennent avec bonheur le fil des réjouissances.

Maria est là, comme tant d’épouses présentes ce soir. La fierté se lit sur son visage. Pendant un instant, elle accepte d’avoir enduré cette solitude, ces journées à porter seule le fardeau d’un foyer. Et tous ces gens, ces inconnus qui honorent ainsi son homme. Oui, les Santos sont montés de grade, se dit-elle. La bonne humeur est contagieuse, son Tónio aura bientôt plus de temps pour les enfants, pour le couple. La vie reprendra son cours ; le portefeuille aura pris quelques grammes. Les finances passeront peut-être enfin au vert.

Le verre à peine entamé, elle doit pourtant partir plus tôt ; elle sera escortée par une autre épouse, qui comme elle, a des jeunes à retrouver.

Une autre femme prendra bien vite le relais. Madame Santos a senti ce regard se poser sur son homme. Une gêne sourde la traverse. Elle ne voit pas cette dame comme une menace ; pourtant, quelque chose, dans sa façon de regarder António, lui semble déplacé. Quem é esta vaca ? — C’est qui, cette vache ?

Monique n’a pas lâché des yeux la prestance du Portugais sur l’estrade. Un homme si humble, si réservé, et pourtant capable de déchaîner les foules. Elle est bluffée par l’étendue de ses talents.

Elle saisit l’occasion de s’asseoir à côté du métronome, profitant du moment où un ouvrier saoul réclame encore du raisin. Elle glisse ses jambes sous le banc, face à l’homme.

« Salut, Tónio. Alors, métronome, est-ce que tu veux bien trinquer avec une simple secrétaire ? »

« Avec une simple secrétaire, non… mais avec une femme qui a un si beau sourire, oui. »

Monique baisse les yeux.

Ils trinquent. Le cristal sonne brièvement, comme un secret qui se glisse entre eux.

Le vin monte très vite aux joues d’António. L’instant lisse ses prudences ; les mots deviennent des flèches prêtes à atteindre leur cible.

« Le vin me délie peut-être un peu… ou alors c’est autre chose. Il y a comme une énergie dans l’air. »

Elle poursuit.

« L’ambiance est si parfaite ce soir…Je me sens tellement bien. » dit-elle le coude posé sur la table, sa main soutenant son visage tandis qu’elle fixe António. Elle se pince les lèvres, ses pupilles se dilatent, reflétant les flammes des braises qui rôtissent la viande rouge.

« Ah ça oui, on peut enfin profiter. Il commence à faire frisquet, la nouit approche, l’air va se refroidir. On devrait se rapprocher du feu. » propose l’homme rêveur.

« Peut-être plus tard. J’ai une autre idée… »

Il avale sa salive.

« Maintenant mais je sais pas si… »

« Tu ne sais pas danser ? »

« Bien sour, au Portugal, j’étais toujours sour la piste pour les bailes. Les danses de chez nous. » dit-il fièrement.

« Je ne demande qu’à voir ! » s’exclame Monique.

Sur la piste de danse improvisée, les deux se déhanchent, les corps se rencontrent, se testent et s’apprivoisent. Leur rythme bat dans une syntonie des gestes et des mouvements.

Le regard d’António s’attarde un instant sur celui de Monique. Autour d’eux, la fête continue de battre son plein : les verres s’entrechoquent, les voix montent, l’accordéon s’entête à réveiller les jambes fatiguées. Mais entre eux, le bruit semble s’éloigner.

Ils décident de faire une pause et s’asseyent à nouveau.

Monique observe l’homme de plus près. Elle découvre un visage marqué par le soleil, des mains larges, celles d’un homme habitué à la terre. Rien à voir avec les cadres du bureau où elle passe ses journées. Chez lui, tout respire la solidité tranquille.

« Vous avez fait rire tout le monde, tout à l’heure », dit-elle. « Ce n’est pas donné à tout le monde de parler comme ça devant les gens. »

António hausse les épaules avec une modestie presque gênée.

« Oh… je parle comme je peux. Les mots viennent quand ils veulent. Tou pensais que les portugais ne savent que labourer les champs. Ouvre tes oreilles. »

Il se met à fredonner.

« Ó menina bonita, não olhes assim para mim”

“Est-ce que tu as encore d’autres secrets ? »

Un silence se pose entre eux. Pas un silence lourd, mais celui qui précède parfois quelque chose de plus dangereux.

Monique laisse courir son doigt le long du bord de son verre.

« Et chez vous, au Portugal, vous faites aussi des fêtes comme celle-ci ? »

Le regard d’António s’éloigne un instant vers les vignes, devenues sombres derrière le hangar.

« Oui… mais là-bas, la nuit est plus chaude. Et les gens chantent encore plus fort. »

Il se tourne à nouveau vers elle. Le sourire de Monique ne l’a pas quittée. Et, sans qu’ils s’en rendent vraiment compte, leurs épaules se sont rapprochées.

Une brise emporte avec elle le crissement des grillons, déjà occupés à leurs joutes nuptiales. La nuit est merveilleuse. Plus rien n’a d’importance. Le désir pose doucement sa main sur les deux êtres.

António raconte les soirées lusitaniennes.

« Le soir, quand la fête est finie, on s’assied au bord du feu, on se rapproche pour se réchauffer. On se raconte des histoires et on se tient les uns les autres. »

Elle se colle à son roc. Le thermostat monte. Monique laisse sa main glisser sous l’épaule d’António. La respiration s’accentue, les cœurs palpitent langoureusement sous les poitrines. Puis la chimie entre en jeu : ils sont proches, mais un élan indicible réclame encore davantage. Une attraction douce mais irrésistible les rapproche toujours plus.

La secrétaire, qui d’habitude est si sûre d’elle, doit se faire violence pour proposer :

« Tónio, je suis un peu pompette et j’ai froid, est-ce que tu voudrais bien m’accompagner dans mon bureau ? Je devrais bien avoir une veste. »

Le métronome accepte et s’élance d’un pas résolu vers le château.

Les voilà arrivés dans l’antre de la secrétaire. Elle tente d’ouvrir la porte, mais ses gestes, troublés, la trahissent. Rien n’y fait. António prend le relais, pousse le battant et entre dans la pièce. Derrière lui, Monique referme la porte.

Le Portugais se retourne. D’un mouvement brusque, il la plaque contre le bois et l’embrasse. La tension si longtemps contenue se rompt d’un coup. Les corps, enfin, se délivrent de leur attente.

La main de Monique glisse le long du torse d’António, tandis que lui ne voit plus qu’un visage, une bouche, un souffle. Il la tient fermement, mais sans brutalité, par la nuque ; son autre main descend dans son dos.

Les gestes s’accélèrent. Comme tout à l’heure avec la poignée, elle peine un instant sur les vêtements d’António, puis, portée par le désir, parvient à ses fins. Sa main s’accroche à lui.

Les mouvements effacent l’interdit et la honte.

Avec une délicatesse presque irréelle, il dépose l’objet de son désir sur le bureau. Les papiers, les stylos, tout vacille dans un désordre soudain. Les corps battent la mesure. Les gémissements ordonnent le reste, dans un festival de passions retenues trop longtemps.

Puis, dans un bruissement à faire taire les dieux, António livre enfin sa récolte. Les vendanges sont finies.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Daniel da Silva ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0