Chapitre 13 : L’ombre du désir (le fils)
Au milieu du brouhaha des cartables qui claquent et des voix qui se mélangent par petits-groupes, Jean traverse la cour du collège en direction de sa salle d’histoire.
Les chaises grincent sur le sol, les jeunes rigolent entre eux puis le professeur demande le silence. On s’assoit et le calme revient.
Le franco-portugais pose son livre et son cahier, lève la tête et il la voit, là, debout, à côté de Monsieur Dupond. Ses cheveux blonds contrastent avec la noirceur du tableau. Ses yeux verts luisent comme des émeraudes dans la froideur de la salle. Le collégien est pantois, la bouche ouverte, subjugué par cette inconnue.
Pour la première fois depuis le début de l’année, il ne regarde pas ses livres mais quelqu’un.
Monsieur Dupond présente la nouvelle.
« Asseyez-vous, je vous présente Lorelei… »
« Lorel et Hardy » pouffe un élève.
Le professeur rabroue aussitôt le récalcitrant.
« Pierre, on peut s’abstenir de vos références, merci. »
Il poursuit :
« Cette jeune fille vient d’Allemagne, alors je vous prie de bien vouloir l’aider pour qu’elle puisse s’intégrer dans notre collège. »
Puis Monsieur Dupond l’invite à prendre place à côté de Jean.
Le garçon pense se méprendre : son professeur n’a tout de même pas prononcé son prénom. Si, il a bien entendu, il l’a mentionné. Pourquoi lui ? Elle va remarquer son trouble, tous les regards vont se braquer vers lui, se dit-il. Il n’a rien fait de mal ; il n’a qu’à rester lui-même.
L’Allemande remonte l’allée et prend la place indiquée. Elle se tourne vers Jean :
« Salut. Tu connais mon prénom… et toi, tu t’appelles comment ? »
Il répond timidement, presque à voix basse.
« Jean. Sois la bienvenue ici. Si t’as besoin de quoi que ce soit, t’as qu’à demander. »
« Merci à toi. »
Du fond de la classe, les premières moqueries remontent :
« Boche et Portos ! »
Jean se retourne et prend la défense de sa camarade.
« Espèce de con, va ! Fous-lui la paix ! »
Le professeur doit à nouveau intervenir ; il gronde plus fort cette fois-ci. Plus personne ne se risque à dépasser les limites.
La pause arrive. Tout le monde s’élance à toute vitesse vers l’extérieur, comme si on cherchait à s’échapper du monde du savoir.
Jean s’installe sous un arbre et sirote un jus d’orange en brique. Ses pensées sont stoppées par Lorelei qui le rejoint.
« Merci pour tout à l’heure. Ils sont tous comme ça ici ? »
« Non, ne me remercie pas. Pierre est un idiot. C’est le genre à avoir une cervelle vide. »
Elle sourit.
« Oui, j’ai capté. »
Jean pose ensuite quelques questions pour mieux la connaître.
« Tu viens d’où en Allemagne ? Il doit faire froid dans ton pays, pas comme chez moi ? »
« J’habite près de Nuremberg. Ça dépend des années, ce n’est pas non plus la Sibérie. Je vais voir comment est la météo chez vous. Vive la France, je dois m’y faire. »
« Je parlais du Portugal… » corrige Jean.
« Ah wow, tu es né au Portugal ? »
« Non, en France. Ici, à Bordeaux. »
« Alors tu es français », reprend Lorelei.
« Mes parents sont nés au Portugal. J’ai le sang des miens. »
« Ça n’a rien à voir. Comment peux-tu savoir d’où vient ta famille depuis deux cents ans ? Ce sont juste des frontières. Mes parents disent que nous sommes des citoyens du monde. Moi, ma mère est allemande et mon père français. Alors, je suis quoi ? » demande-t-elle.
Jean est interloqué. Ses parents lui ont toujours parlé de la fierté portugaise. De ce pays qui a bravé les mers et découvert de nouveaux continents. C’est le roman national qu’on lui a appris à la maison.
Les jours suivants, Jean et Lorelei se rapprochent de plus en plus. Elle intrigue, fascine l’adolescent. L’esprit vif et l’empathie de ce dernier plaisent également à la jeune Allemande.
Ils ont appris à ignorer les railleries de certains. Et puis le trio David, Rachid et Charles veille au grain. Jean est le petit frère de la troupe, alors on les laisse en paix. Ils passent leur temps à discuter d’histoires et de personnages lus dans les livres.
Lorelei n’est pas comme les autres filles que Jean connaît. Elle est simple, directe et sincère. Sans un mot, il sait qu’il peut lui faire confiance. Et puis c’est tout un monde d’idées qui s’ouvre à lui. Tout son univers est questionné : son rapport aux hommes et aux femmes, la place de chacun dans la société.
Le soir venu, l’agora prend vie chez les Santos. Avant le 20 heures, David parle de Lorelei à leur mère.
« Maman, tu connais la nouvelle ? »
« Diz, filho. » — Dis, mon fils.
Le grand mesquin a décidé d’importuner son frère :
« Ton petit Jean, il a une copine. Et tu vas pas y croire : une Allemande ! »
Maria ouvre grand les yeux. Son fils dans une bibliothèque serait imaginable, mais une copine… la curiosité la démange. Jean fronce les sourcils.
« Cala a boca. — Tais-toi. — C’est juste une copine… »
Sa mère l’interroge :
« Vas-y, raconte. Tou peux tout nous dire, on est ta famille. Une Allemande… deve ser grande e loirinha. — Elle doit être grande et blonde — Ah, mon chouchou, c’est bien. »
La gêne le saisit.
« Maman, s’il te plaît. Quoi, bien ? C’est une amie. Et tous les Allemands ne sont pas grands. »
« Pois, uma amiga, claro. — Oui, une amie, bien sûr. — Il n’y a rien de grave. Nous, les Portugais, on est petits. »
David reprend une expression souvent employée dans la famille :
«Burro grande, cavalo de pau.»
— Âne trop grand, cheval de bois.
(autrement dit : ce n’est pas grave d’être grand ou petit, on reste comme on est)
Un rire franc secoue les deux frangins.
Jean ne veut pas poursuivre cette conversation qui, pense-t-il, ne concerne que lui. Il tente une manœuvre de diversion :
« Et papa, il arrive quand ? »
Maria lève les bras au ciel.
« Sei lá eu. — Qu’est-ce que j’en sais, moi. — Le travail, toujours le travail… mais bientôt il aura plus de temps », finit Maria.
Le week-end suivant, Lorelei l’invite à une activité bien curieuse qu’elle pratique dans sa Bavière natale.
Jean se rend dans un quartier pavillonnaire. Lorelei habite dans une maison cossue avec un jardin. Il sonne. La mère de son amie vient à sa rencontre. Elle porte un hoodie d’une marque de surf. Elle semble plus cool que Maria.
Elle le prend tout naturellement dans ses bras, sans la bise française. Normalement, seuls ses parents le prennent ainsi dans leurs bras. Jean reste un instant surpris par cette familiarité chaleureuse.
Dans le salon, son père prépare du matériel : des cordes, des mousquetons, des harnais et des casques.
Le père demande à sa fille :
« Schatz, hast du deinem Freund gesagt, was wir heute machen? Er schaut ganz erstaunt. » — Chérie, tu as dit à ton ami ce que nous faisons aujourd’hui ? Il a l’air très étonné.
« Naja, vielleicht nicht », dit-elle avec malice. — Eh bien, peut-être pas.
« Ach Mädel… Ah, ma grande… Tu aurais dû lui dire. Et s’il ne se sent pas bien ? Bon, cher Jean, ma petite fille chérie a oublié de te dire que nous t’emmenons faire de l’escalade. J’espère que cela ne te pose pas de problème ? »
De l’allemand, il ne connaît que la langue vociférée dans les films, comme dans La Grande Vadrouille. Finalement, elle lui paraît plus mélodieuse qu’il ne l’avait imaginé.
Humblement, le jeune homme ne peut pas dire non. Et puis il n’a qu’une vague idée de cette activité. Chez les Santos, on ne connaît que le ballon rond. Son père aurait sûrement affirmé que ces gens s’ennuient tellement qu’ils doivent se mettre en danger pour exister.
Il accepte.
La Volkswagen démarre ; ils sont en route.
La famille allemande emmène Jean dans une ancienne carrière perdue au milieu des vignes de l’Entre-deux-Mers. À Frontenac, un mur de roche brave les cieux. La paroi de calcaire blond s’élève à peine sur une dizaine de mètres, mais pour Jean, c’est un mur immense.
Monsieur Müller pose les harnais au sol, de telle sorte qu’on n’ait plus qu’à les enfiler. Il compte le nombre de mousquetons.
Lorelei est à son aise ; elle lui explique comment s'équiper. Sa mère vérifie que son harnais est bien ajusté. Jean découvre que l’escalade a son propre vocabulaire. La mère de son amie pose une main sur son épaule pour capter toute son attention. Elle lui montre comment faire un nœud de huit, dont sa survie dépend.
« Bon Jean, pendant la montée, si tu vois que tu n’en peux plus, tu dis… comment on dit, Lorelei, en français, zu et ab ? »
« Mutti, je croyais que tu étais prof de français à l’université. Bon, mon pote, écoute bien : si tu veux faire une pause, tu dis “Sec !” ; si tu veux descendre, tu cries tout simplement : “Descends !” T’as bien compris ? »
Jean pense tout de même pouvoir retenir deux mots. Il signifie d’un mouvement du menton qu’il a saisi.
Puis la famille parle de topos et de cotations. Il n’y comprend rien et préfère laisser faire.
Lorelei s’élance la première pour préparer la voie de Jean. Sa mère l’assure. Jean ne voit pas une fille et une femme : il est saisi par deux amazones affrontant le danger. Il est impressionné par la grâce avec laquelle son amie gravit le rocher. Le vent souffle dans ses cheveux blonds. Ses doigts agrippent les prises avec agilité. Ce n’est pas possible, elle court sur ce mur de pierre. Quelle dextérité. Elle est encore plus magnifique que dans ses plus tendres rêves. En quelques minutes, elle a mousquetonné toutes les dégaines dans la paroi.
Enfin, c’est le tour de Jean. Il transpire. Ses mains tremblent. Monsieur Müller le rassure. Il ne partira pas en tête comme sa fille.
« Tu vas partir en moulinette… d’accord ? »
« En moulinette, en mobylette… je ne comprends rien », répond-il, alors que le temps semble s’être arrêté.
Le rire est contagieux, sauf pour Jean. Lorelei doit lui apprendre un nouveau terme.
« Ça veut dire que la corde est déjà installée là-haut. »
Elle l’encorde avec application. La gêne de Jean est flagrante ; sa main ne passe pas loin de ses bijoux de famille.
Lorelei tient l’autre bout de la corde. Intérieurement, Jean comprend que sa vie dépend de cette fille. Cette corde pourtant si mince tisse une relation singulière entre les deux êtres.
Enfin il s’élance. Plus il monte, plus ses jambes dansent le twist. Il serre de toutes ses forces les maigres prises qu’il réussit à trouver. Son cœur s’enflamme. Ce n’est plus de la transpiration, mais un torrent. Ses mains moites deviennent glissantes. Sa tête commence à lui jouer des tours. Il regarde vers le bas. On le corrige : il doit garder les yeux au sommet, tout en haut, pas vers le sol. Mais lui a besoin de savoir, de juger le degré d’une éventuelle chute.
Bientôt, l’oxygène dans ses bras se consume. L’acide envahit ses muscles. Une écume blanche au coin de ses lèvres dévoile la dureté de l’exercice.
Soudain, il le sait : il va bientôt céder. Ave Maria, Notre Père qui êtes aux cieux… Mais quel était donc le mot pour faire une pause ? Il ne sait plus, et puis cela lui est égal ; il ne veut pas lâcher. Alors il crie :
« Stop ! Pause ! Putain, je vais tomber ! »
La corde se tend. Il est en sécurité. Jean, pourtant, ne lâche pas sa prise.
Lorelei lui adresse des mots réconfortants et, porté par sa voix, il finit par lâcher prise. La corde le retient.
Ouf. Ce n’est pas une chute, seulement un abandon suspendu. Jean respire profondément dans le vide. Il ferme les yeux. Quand il les rouvre, il se sent plus vivant que jamais. Il redescend, Lorelei lui tend les bras pour le féliciter.
« Tu vois. Tu as réussi. Tu es plus fort que tu ne le crois. Tu as affronté tes peurs. »
Jean hoche la tête, mais un verrou intérieur a sauté. Ce n’est pas la peur du vide qu’il a surmontée. C’est la peur de l’inconnu, de ce qui n’est pas Santos. Il est libre.
Quand il enlève son baudrier, il se demande comment partager ce moment incroyable. Il a aimé ça… il a aimé être là avec elle.
La journée chez les Müller n’est pas finie. L’adolescent est également invité à déjeuner chez eux.
La mère et sa fille préparent la table : rien d’extraordinaire : une salade de concombre et de tomates, une petite assiette pour l’entrée, d’autres pour le plat principal. Des serviettes en papier sont disposées.
Un plat traditionnel bavarois est servi : un Schweinbraten mit Kloß — rôti de porc avec quenelle de pomme de terre — et sa sauce à la bière.
Jean découvre cette boule jaune à base de pomme de terre. Il ne sait pas trop comment s’y prendre pour la manger. Tous les regards se tournent vers lui : va-t-il aimer ? Eh bien, oui, il apprécie. Le garçon doit se rendre à l’évidence : il n’y a pas que la morue ou la cuisine française.
La mère demande si la nourriture lui convient.
« Alors Jean, est-ce que das Essen, la nourriture, te convient ? »
Jean comprend que cette famille a aussi son propre langage : le franc-allemand.
« Oui merci Madame, c’est très bon… »
« Pas Madame, appelle-moi Gerlinde. Alors tes parents sont portugais, ils viennent de quelle ville ? Nous sommes déjà allés en vacances en Algarve. Quel joli pays et les gens sont formidables. »
« Mon père vient de Viseu et ma mère d’un petit village dans la région de Trás-os-Montes », répond-il.
« Et tes parents, ils travaillent dans quel domaine ? » poursuit Gerlinde.
« Mama, lass ihn in Ruhe, bitte! Maman, laisse-le tranquille, s’il te plaît ! » l’interrompt sa fille.
« Ach, Schatzi… Ah, ma chérie… je veux juste mieux le connaître. Vous voulez un dessert ? » se défend-elle.
Puis la jeune bavaroise murmure à son ami de se dépêcher ; ses parents la saoulent, elle l’entraînera dans sa chambre.
Ils montent à l’étage. Des posters d’adolescente ornent les murs teintés de mauve, sa couleur préférée.
La jeune fille glisse un CD dans la fente de sa chaîne hi-fi flambant neuve. Le fils Santos n’aurait jamais osé rêver d’un tel appareil.
La musique démarre : 99 Luftballons.
D’abord un souffle. Puis le rythme s’installe. Elle s’insinue dans la pièce, glisse entre eux. Ses cheveux détachés suivent la cadence.
Elle tend la main vers lui. Elle l’invite à bouger, à laisser son corps suivre la musique, à ne plus réfléchir.
Jean hésite. Ses gestes sont maladroits, ses pas incertains. Il ne sait pas où poser ses mains, ni quoi faire de son corps. Lorelei, au contraire, semble portée par une énergie naturelle, presque évidente.
Elle le voit.
« Ne réfléchis pas… profite. »
Il laisse tomber ce qu’il croit devoir être. Il oublie les regards, les règles, les attentes.
Ils dansent.
Puis ils rient. Longtemps. Trop fort. Comme si une digue cédait.
Ils s’assoient sur le bord du lit, essoufflés. Ils parlent alors de musique, de ce qu’ils aiment. Le bordelais lui fait découvrir Noir Désir et les Bérurier Noir.
Tout est simple entre eux. Rien à prouver.
Ils repartent de plus belle, rient, leurs épaules se frôlent davantage.
Quand la musique s’éteint, les deux jeunes gens s’assoient sur le bord du lit.
Elle se penche vers lui.
« Tu as déjà embrassé ? »
Le jeune homme ment presque malgré lui. Mentir, il sait faire quand il s’agit de se protéger.
La jeune Allemande sourit. Elle sait.
Elle s’approche et pose doucement ses lèvres sur les siennes.
Jean rougit aussitôt. Il découvre une tendresse qu’il ne connaît pas.
Elle s’éloigne à peine.
« Il y a plusieurs façons d’embrasser… »
Elle revient vers Jean. Plus lentement.
Jean sent son souffle, son odeur. Il ne comprend pas tout, mais il suit. Il apprend.
Quand ils se séparent, elle rit doucement.
« Tu apprendras vite… »
Puis, avec malice :
« Je t’aime bien, mon petit crapaud. »
Depuis ce jour, c’est ainsi que Lorelei l’appelle.
Elle évoque sa cousine, ses confidences d’adolescente, ses mystères encore flous.
L’adolescent, lui, ne saisit pas tout. Mais ce n’est plus important. Son être vient de basculer.
Jean vient de vivre la plus belle journée de sa vie.
A l’ombre du vice du père naît le désir de Santos fils.

Annotations
Versions