Chapitre 14 : Les grandes découvertes
Il fut un temps où les marins quittaient ce bout de terre aux confins de l’Europe pour partir à la découverte de mondes nouveaux, bravant les eaux déchaînées, affrontant l’inconnu.
Les Santos, eux aussi, ont mené leurs expéditions. Ils ont exploré le neuf, frôlé leurs ambitions, buté contre leurs contrariétés.
C’est vendredi soir. António ne rentre toujours pas. Jean et Maria sont les seuls de la famille au rendez-vous. David manque à l’appel.
Jean fait chaque jour davantage l’expérience des échanges interculturels avec son amie allemande. Ils ne se quittent plus. Ils se complètent. Les deux respirent le même air, mais leur réalité diffère. Lorelei lui parle de la place des femmes, de la nécessité qu’elles pèsent davantage dans la société. Le Franco-Portugais défend l’idée que l’homme doit subvenir aux besoins de la famille. Mais il ne trouve plus grand-chose à répondre lorsque Lorelei lui fait remarquer que Maria travaille elle aussi, tout en assumant encore les tâches domestiques.
Et puis, le jeune homme les a vues, elle et sa mère, lutter contre la gravité avec une aisance, une grâce féline. Il ne peut que reconnaître qu’au fond, dans la nature, c’est la lionne qui chasse. Par mauvaise foi, il ajoute tout de même que le lion reste le roi.
Pour clore le débat, ils s’embrassent.
Ce jour-là, Jean révèle à sa nouvelle confidente ses doutes, ses angoisses — David, ses dérives, et les inquiétudes de sa mère.
« Lorelei, je te fais confiance… Je suis tellement content depuis que tu es arrivée au collège…»
Elle perçoit aussitôt le chagrin chez son amoureux.
« Pourquoi tu dis ça ? C’est gentil, mais tu n’as pas besoin de le dire. Je le sais. »
« C’est juste que… »
« Dis-moi. »
« Non, rien… rien d’important… »
Lorelei veut percer les protections de son amoureux. Elle glisse un bras autour de ses épaules.
« Hé… vas-y, mon crapaud, lâche-toi. Avec moi, tu peux tout dire. »
Il hésite, puis cède :
« D’accord… J’ai peur pour mon frère. Au lycée, il ne fout plus rien… et il fume. »
Elle tente de le rassurer.
« Ma cousine aussi a fait pas mal de conneries… et elle s’en est sortie. T’inquiète, ça va aller. Et puis, tu m’as d… vas-y, mon crapaud, lâche-toi. Avec moi, tu peux tout dire. »
Il hésite, puis cède :
« D’accord… J’ai peur pour mon frère. Au lycée, il ne fout plus rien… et il fume. »
Elle tente de le rassurer.
« Mit l’autre jour que David s’était rapproché de Rachid. Je pense que ça peut lui faire du bien… Il va le secouer un peu. »
Elle le regarde, plus attentive.
« Mais je me trompe peut-être… J’ai l’impression qu’il y a autre chose, non ? »
Le jeune homme ose, pour la première fois de sa vie, percer ses défenses. L’amour transcende donc bien les montagnes. Les non-dits tuent à petit feu ; avec elle, il se sent affranchi du mensonge. Il peut enfin libérer les flammes de ses tourments.
« Mon père… on ne le voit plus. Il avait dit à ma mère qu’il serait présent après les vendanges. Mais je ne le vois toujours pas. Avant-hier, quand maman lui a demandé ce qu’ils faisaient
encore toute la journée, il a baissé les yeux et trouvé des réponses toutes plus farfelues les unes que les autres. »
« Comme quoi, par exemple ? » s’enquiert Lorelei.
« Qu’ils ont rangé tout le matériel… qu’il doit remplir des paperasses au secrétariat… Il est bizarre. Et en même temps, il a l’air heureux. Je pense qu’il aime maman… mais je ne sais pas ce qui se trame. Et ma mère non plus… j’ai l’impression qu’elle cache un chagrin plus grand. Parfois, je suis presque sûr qu’elle pleure quand elle rentre du travail. »
L’Allemande serre son protégé avec douceur et chaleur, puis lui donne un langoureux baiser. Une idée lui traverse l’esprit.
« J’ai une idée… mais il faudra payer pour l’avoir », dit-elle avec malice.
Un jeu de corps à corps s’engage sur le lit. Le jeune homme la plaque sur le dos et proclame que le lion gagne encore. Lorelei, elle, annonce sa défaite : il n’a toujours pas accès à son plan.
« Tu vois, Jan… Une femme peut être plus forte. Les bras ne peuvent rien contre la profondeur de mes pensées. » murmure-t-elle dans sa langue.
Déclaré vaincu, attisé par la certitude que son amie a réellement une idée derrière la tête, il cède:
« Bon… d’accord. Tu as gagné. Tu voulais dire quoi, tout à l’heure ? »
Pour mieux le faire languir, la jeune fille entonne We Are the Champions de Queen, puis finit par dévoiler son idée :
« Si tu veux avoir l’esprit tranquille, on va aller en douce au château… et voir ce que fait António. »
Mais oui, se dit l’adolescent. Pourquoi n’y a-t-il pas pensé plus tôt ?
Jean prévient sa mère qu’ils vont chez Lorelei.
Sur le bitume, la jeune Allemande enfourche son scooter. Jean monte à l’arrière, non sans protester qu’il ferait mieux de conduire. Mais très vite, ses mains ne savent bientôt plus où se poser. Ce corps collé contre le sien trouble davantage son esprit que la vitesse. Il se cramponne, ne sachant bien s’il cherche l’équilibre…ou autre chose.
Après quelques minutes de trajet et quelques Ave Maria proférés intérieurement par Jean, les deux acolytes parviennent à destination. Des forêts de vignes inondent l’horizon. Le paysage, bucolique mais monotone, contraste avec celui des tours. C’est la première fois que l’adolescent découvre le lieu de travail de son père. Il n’en a que les représentations qu’il s’en est faites.
Il se figure le métronome digne, chef de cadence, locomotive humaine dont la réputation, l’autorité et la clairvoyance sont louées aux alentours. Mais un train peut en cacher un autre.
Le doute envahit Jean, à peine a-t-il posé un pied au sol. Son père se crève le dos au travail, et lui se rêve apprenti détective. Comment peut-il se permettre de troubler l’ordre des choses ?
« Lore, je pense que c’était une mauvaise idée de venir ici. Qu’est-ce que tu veux découvrir, à part des pieds de vigne ? »
« Peut-être qu’il n’y a rien… mais maintenant qu’on est là, j’ai envie d’aller voir. Tu fais quoi, James ? »
Le garçon saisit avec humour la perche tendue par Lorelei. Même James Bond se portugaisifie.
« Mon nom est Santos. Jean Santos. Allez, on y va… mais on ne se fait pas remarquer. »
Ils remontent les rangs, se glissent entre les vignes. Bientôt, le château apparaît, trônant fièrement au milieu de cette nature apprivoisée. Ces vignes, plantées des siècles plus tôt par les Romains, ont vu passer des générations d’hommes persuadés — comme Monsieur de Richard — d’exercer un pouvoir sur leur environnement.
Plus ils avancent, plus son assurance se lézarde. L’angoisse monte. Lorelei lui prend la main.
Il s’était imaginé trouver une effervescence, un ballet d’hommes et de machines. Mais le calme domine. Au loin, une silhouette âgée se dirige vers les chais. Ils observent, brièvement. Pas de trace d’António.
Ils contournent le domaine. Soudain, ils se figent, se dissimulent derrière un buisson. Une berline luxueuse quitte le parking.
Le patron, pensent-ils. Ils se jettent sous un buisson. Ouf, plus de peur que de mal. Ils poursuivent leur avancée. C’est alors que leurs regards se figent.
À travers la vitre, dans une pièce éclairée, deux silhouettes. Deux ombres. Des cheveux longs. Une carrure d’homme.
Puis le mouvement.
Une femme penchée.
Jean doute. Son imagination lui joue-t-elle des tours ?
Non.
La scène se précise.
La bouche de cette femme contre le bas-ventre de l’homme.
Le monde vacille.
Son cerveau refuse. L’image se brouille. Le corps lâche.
Jean s’effondre.
Lorelei le rattrape. Le serre contre elle. Aucun mot. Un silence à en faire pâlir un cimetière.
Puis, doucement :
« Viens… on s’en va. »
Ils quittent les vignes.
La nature, soudain, n’a plus rien de bucolique. Le béton lui apparaît comme un refuge.
Que faire ? En bas de la résidence, un dilemme s’impose à Jean : parler ou se taire.
Lorelei, elle, a déjà la réponse.
« Tu dois le dire à ta mère. Elle a le droit de savoir. »
L’adolescent n’est pas certain de partager l’avis de son amoureuse. Chez les Santos, on apprend très tôt qu’une vérité n’est pas toujours bonne à dire. Mieux vaut vivre dans l’illusion que se heurter à la brutalité du vrai.
« Il vaut mieux ne rien dire. Maman va se briser. Si je lui révèle ce qu’on a vu… ce qu’on a cru voir, je vais la détruire. Et puis on n’est même pas sûrs qu’ils faisaient quelque chose de mal », veut croire le petit dernier de la famille.
« Tu as vu la tête de la femme entre les jambes de ton père ! »
« Arrête, il avait sûrement tâché sa chemise », invente Jean.
Lorelei le fixe, sidérée.
« À un moment, faut pas être con. T’es pas aveugle, quand même. »
« Non, il n’y a rien eu ! » L’adolescent n’en démord pas.
Son amie reste incrédule face à sa réaction.
« Tu veux quand même pas que je te mime ce qu’elle faisait. T’es pas si naïf. »
« Fous-moi la paix. Tu veux juste foutre la merde. Parce que tu viens d’un pays riche, tu crois toujours mieux savoir… »
« T’es dégueulasse de dire ça. Si tu veux vivre dans le mensonge, alors continue à t’inventer une vie. Mais sans moi ! »
S’il y a bien une chose que Jean ne veut pas voir s’effondrer, en cet instant, c’est cet amour profond, cette bienveillance, cette douceur qui, depuis leur rencontre, bercent son cœur.
Les larmes coulent sur ses joues. Il tente de les essuyer d’un revers de manche, mais elles reviennent aussitôt. Sa respiration se casse.
Il en veut au ciel. À ce Dieu catholique censé les protéger.
La jeune Allemande comprend aussitôt sa détresse. Elle ne parle pas, d’abord. Elle le regarde, simplement. Troublée par ses larmes, par cette sincérité brute qu’il ne cherche même plus à cacher.
Avant lui, elle avait connu des garçons — des beaux bruns, des blonds sûrs d’eux, des regards pleins d’assurance. Mais jamais cela. Jamais cette fragilité-là. Cette vérité à fleur de peau.
Jean ne la dévore pas du regard. Il ne joue pas. Il ne cherche pas à séduire. Il s’abandonne.
Et sans qu’elle sache comment, il prend une place en elle. Une place différente.
Elle s’approche. Pose une main sur sa joue humide. Puis le tire contre elle.
« Jean… viens… »
Sa voix tremble à peine.
« Pleure… vas-y… »
Ses bras se referment autour de lui. Ses doigts s’agrippent à son dos, comme pour le retenir, comme pour l’empêcher de sombrer.
Elle enfouit son visage contre le sien.
« Putain… je t’aime », lâche-t-elle dans un souffle.
Et les larmes repartent de plus belle. Mais cette fois, elles ne viennent plus seulement de la douleur. Elles viennent de la violence d’un mot qui surgit au milieu du chaos.
Une multitude de forces contraires l’envahit. L’amour et le désarroi se disputent en lui la première place. Quel élan l’emportera ?
Perdu, le jeune homme ne sait plus que faire. Il ne peut rentrer chez lui. Il ne peut pas davantage porter ce bonheur au beau milieu de ses tourments.
L’amoureux, à demi-mot, les yeux rougis par la tristesse, quitte alors sa belle et marche, seul, pour dissiper son chagrin.
Lorelei se retrouve seule. Malgré la peine, elle veut porter le fardeau de son ami. Elle sent bien que sans elle, le mensonge perdurera. Elle veut empêcher que le silence gagne encore. Jean est son ami, elle s’autorise d’apporter sa pierre.
Elle pense aussi, à la solidarité féminine. De ses parents, elle a hérité qu’il ne faut jamais laisser une femme seule devant l’humiliation.
Ainsi, décide-t-elle, non sans mal, à aller trouver Madame Santos.
Elle toque à la porte. Lorelei sait ce qu’elle doit faire, elle n’a plus qu’à être elle-même et aller de l’avant.
Maria est surprise de ne trouver, sur son palier, que la jeune Allemande. Une inquiétude la traverse — un accident ? le scooter ? Mais à bien y regarder, Lorelei semble intacte.
« Vous êtes de retour ? Où est Jean ? »
« Il fait un tour… il va revenir. »
Maria fronce les sourcils.
« Comment ça ? Vous vous êtes disputés ? »
« Non, madame… Je voulais vous parler. »
« Avec moi ? »
« Oui. »
« Quoi donc ? »
« Vous voulez bien vous asseoir ? »
Le ton de la jeune fille ne laisse pas place au doute. Maria obéit.
« Avec votre fils, nous sommes allés au château… »
Le cœur de Madame Santos se serre. Ce château veut donc tous les prendre.
« Jean se posait des questions sur votre mari… Alors je vais aller droit au but. On l’a vu avec une femme. »
C’en est assez. Dans un premier temps, elle veut que cette jeune inopportune se taise. Qu’elle se trompe, que cette bouche fragile ravale ses mots. Mais qui est-elle donc pour lui parler de manière aussi directe ? Mais les faits, eux, ont la dent dure. Elle se ressaisit vite, emprise par cet élan de vérité : tout s’éclaire — les absences, les silences… et ce regard posé sur son Tónio, lors de la fête des vendanges.
Maria prend Lorelei dans ses bras.
«Merci, minha filha… »
Une chose est sûre : cette jeune fille est une bonne compagne pour son fils — et une alliée.
Lorelei rentre chez elle avec le sentiment d’avoir fait ce qui était juste.
Dans la cuisine, Maria reste seule. Son image se reflète sur une casserole.
La colère monte. La haine se précise. Elle pense à cette femme — une voleuse, une intruse — qui a détourné son mari de son devoir.
Ils pensent que je suis une simplète… Qu’on peut me mentir au nez…
Ils vont voir.
Ils vont comprendre qui je suis.
La terre semble trembler sous son crâne.
Désormais, tout va changer.
David rentrera dans le rang.
Et cette vaca ne s’approchera plus de son homme.
Maria le sait.
L’ordre va revenir chez les Santos. La famille ne prendra plus le large au risque de se perdre vers de nouveaux horizons.

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