Chapitre 15 : Ave Maria — la vérité qui foudroie
Le chapelet de son arrière-grand-mère tourne sous les pouces vigoureux de Maria. L’heure de l’expiation a sonné. Que Dieu lui pardonne ses conjurations intérieures. Voilà trop longtemps — oui, une éternité — qu’elle emmagasine ses émotions, les refoulant dans un tiroir profond de son âme. Tous ces maux du corps, ces tensions, ces afflictions, ces troubles digestifs vont enfin trouver une issue.
La piété n’est plus à sa mesure. Le temps du châtiment est venu.
La simplette, celle qui n’a connu que l’école primaire, va leur apprendre ce qu’aucun maître ne leur a enseigné : l’école du respect.
Madame Santos garde sa bonté pour les âmes droites — Jean et Lorelei. La pureté de son fils sera protégée. Pour les autres, qu’ils se redressent ou qu’ils soient balayés.
Timidement, la porte de l’appartement s’ouvre, laissant entrer le benjamin. Il n’a pas fait un mètre que sa mère l’enlace. Ses mains rugueuses réchauffent les joues de son fils cadet. Et tandis qu’elle le retient contre elle, des mots compatissants viennent jusqu’à lui :
« Meu filho, eu sei tudo. Je sais tout, mon fils. Ne t’en fais pas, maman est forte, tout va revenir en ordre. »
De petites cascades se fraient un passage entre les mains de Maria.
« Ô mae, comment tu sais tout ? »
« Ta Lorelei m’a raconté. Elle a bien fait. Je souis fière que tou l’aies trouvée. »
« Je veux pas que tu sois triste », s’apitoie Jean.
« N’aie pas peur pour moi. Va dans ta chambre. Je vais chercher ton frère. »
Le garçon s’exécute. Il en a assez pour la journée. Las, il se jette sur son lit et ferme les yeux.
Maria descend les marches, le cœur décidé à remettre de l’ordre dans sa maison. Elle a accueilli Jean avec douceur ; maintenant, c’est au tour de David. La mère portugaise, la maman poule, protège d’abord ses poussins. Quand ils seront au chaud dans leur enclos, le coq suivra.
Elle cherche, flaire les pistes, et le voilà : son cadet, la bière au bec. Maria n’hésite pas. Son pas est droit, sa cible est trouvée ; il ne reste plus qu’à frapper. David avale sa salive. La bière vole, le liquide s’éparpille et, aussitôt, son camarade bourgeois détale. Qu’importe si cela déplaît au grand monde. Attrapé par le col, la joue rougie, David bat en retraite vers son foyer. Le jeune homme ne fait plus le fier ; sa grande gueule a été prise à l’imprévu.
Il n’a plus que quelques secondes avant que la foudre ne s’abatte sur lui.
Ils rentrent en trombe. Maria glisse une chaise sous le fessier de son fils, non pour le couver, mais pour le gronder franchement.
« Assieds-toi ! »
Le ton n’admet aucune résistance. Le garçon obéit. Il s’attendait à tout, sauf à ça. L’adolescent se croit en garde à vue. L’inspectrice qui lui fait face n’y va pas dans la rondeur. Elle est là, droite devant lui, les narines ouvertes par la colère, le regard noir.
La virilité du jeune homme s’est évaporée ; ne restent que ses yeux fuyants, sa nuque raide et ses mains crispées sur ses genoux.
Sa mère ne dit rien, et c’est encore pire. Pas un cri, pas un son.
« Maman, dis quelque chose… »
Elle parle bas, avec cette voix qui annonce les tempêtes.
« Alors tou fais le fanfaron avec le fils du patron de ton père ? Tou crois qu’on n’a pas assez de problèmes ? Je travaille comme oune chienne et toi, tou dépenses mon argent pour cette merde ! Faire n’importe quoi dans la rue… Tens vergonha nessa cara ? Tu as un peu de honte sur ce visage ? »
« Mama, maman, c’est la prem… »
Quelques mots suffisent et tout éclate.
« Cala o bico. Ferme ton bec. Pensas que estás a brincar com quem ? Tu crois que tu joues avec qui ? »
La bouche de David reste close.
Elle poursuit.
« Tou crois que je ne sais pas ? Pensas que não encontrei essa merda nos teus troféus ? Tu crois que je n’ai pas trouvé cette merde dans tes trophées ? »
Touché, coulé. Le fils Santos n’a plus de notes pour jouer ses gammes de violon.
Maria insiste et persiste ; David n’a jamais connu telle colère.
« Não te atrevas mais a mentir-me. N’ose plus jamais me mentir. Tou as compris ? Si tou veux vivre comme oune racaille, la porte est là. On va voir combien de temps tou vas survivre. Agora, maintenant, tou vas dans ta chambre et tous les jours, après le lycée, tou rentreras directement à la maison. Tou ne joueras plous avec tes copains sans ma permission. Et tou as de la chance que je ne dise rien à ton père. Desaparece. Hoje é comer e cama direta. Disparais. Aujourd’hui, c’est repas et lit directement. »
David est complètement refroidi. Il regagne son terrier. Désormais, il devra se tenir à carreau.
Le dîner se déroule dans un calme monastique, à l’image de l’austérité d’un repas de nouilles à la sauce tomate. Personne ne rouspète ; l’heure n’est pas à la rébellion. Les rideaux sont tirés, chacun se morfond dans ses pensées. L’un se confesse en silence, l’autre s’apitoie, quand un troisième ne rêve que de vengeance. Les pâtes glissent sous les fourchettes. La sauce a le goût du sang des Santos.
Les deux enfants rejoignent leurs lits. Maria prend du temps pour consoler son plus jeune. Elle caresse tendrement ses cheveux et ses paupières papillonnent lentement. Comme il a grandi. Comment n’a-t-elle rien vu venir : l’égarement de son ainé et la tristesse de Jean. Est-elle une mauvaise mère, doit-elle donner un nouveau cours à sa vie ? Pourtant, elle a bien eu, cette ambition de changement, avec lui. L’autre son mari, le traître, le salopard, ce cochon qui l’a souillée à la vue et au su de ses enfants.
Que va-t-elle faire ? Le quitter ? Non. Une femme de son temps, sans qualifications, sans assez de deniers ne peut se le permettre. Que dirait-on au village ! Et puis, pour aller où ? Elle est réaliste, une femme seule avec deux enfants, sans le sou ou si peu. Que diraient, au pays, les bouches fourchues, plus tranchantes que des faucilles ?
Pourtant dans l’instant, une seule pensée la traverse : son plat principal, celui qu’elle laisse macérer jusqu’à la fin : son mari.
Maria laisse son plat mijoter. Elle veut savourer sa vengeance, pousser son homme dans ses retranchements et laver son affront.
Dans la cuisine, la théière siffle. Elle peut attendre, sage en apparence, tandis que les arômes montent lentement du récipient. Parfois, le thé a une douceur suave ; parfois, il brûle trop, et attise sa colère. Mieux vaut ne pas être sur sa route.
Maria attend, posée calmement sur le sofa, se donnant une vue stratégique sur la porte d’entrée. Tout est sombre ; seule la lueur d’une lampe de chevet laisse deviner son visage.
Au même moment, la Mercedes s’élance sur les routes du Médoc, vers la banlieue bordelaise. Aujourd’hui, António a eu une journée exécrable, à ranger dans les annales du dégoût. Il ressasse cet instant où il a dû effectuer la basse besogne pour son patron, ce dernier étant trop lâche pour le faire lui-même. Il a eu besoin de son lieutenant pour faire cette annonce qui a détruit un homme. Le Portugais a de la peine ; il y a des douleurs que le plus dur des hommes peine à supporter. Monsieur Santos est un être humain qui reconnaît le mérite d’un travail bien fait. Si sa tâche n’est pas convenablement exécutée, il est prêt à recommencer, à revoir ses erreurs. Ses collègues le respectent, car il ne laisse jamais quelqu’un tomber. De son pays, il connaît les valeurs d’entraide et de solidarité.
Mais que voit-il au travers de son rétroviseur : le bosseur acharné qui obéit à son patron, ou celui qui n’est plus que la courroie de transmission de la direction ?
António se bat contre sa conscience. Ce qui le chagrine le plus, ce qui domine ses pensées, c’est ce qu’il a fait à sa femme. Il l’aime, sa Maria. Mais que lui est-il donc passé par la tête depuis la fête des vendanges ? Tout est allé de travers. Monique a croisé sa route, toujours dans des moments opportuns, se dit-il. D’abord dans l’exaltation des festivités, puis elle était encore là, en fin de journée, pour le réconforter. Alors tout s’est à nouveau enclenché : une machine inarrêtable de plaisir qui assouvit le malheur.
Pour couronner le tout, Roger les a surpris alors qu’il revenait des chais. Il a attendu que Monique parte pour lui filer un sacré sermon, à lui, son métronome. Il l’a bien mérité. Le Portugais est venu entacher son mariage, sa relation de toujours.
Ce soir, avant de quitter son poste, il a fait part à la secrétaire de son désir de mettre un terme à cette brève relation. Cette dernière lui a alors confié les contraintes qui la lient à Monsieur de Richard. En effet, le maître du domaine a fait sa connaissance lors d’une soirée où elle était engagée comme call girl. Elle lui a raconté qu’elle n’exerçait pas ce métier par plaisir, mais pour éponger les dettes de jeu de son père. Alors, quand il lui a proposé cette fonction de secrétaire, elle a accepté sans rechigner, sans savoir qu’en acceptant ce poste, elle tomberait sous la coupe de son chef. António, par son calme, lui avait apporté un peu de sérénité et de réconfort.
Plus les pneus se réchauffent au contact de l’asphalte, plus António doute de la marche à suivre. Doit-il informer Maria ? La vérité, pense-t-il, serait trop brutale. Il ne rêve que de s’affaler sur son lit.
Dans le silence nocturne de l’appartement, alors que les premières étoiles se lèvent, des bruits de pas montent de la cage d’escalier. La rambarde claque. Maria reconnaît l’intonation, la musique pesante des jambes de son mari qui s’écrasent sur les marches, et elle ricane, toutes dents dehors. Elle savoure ces quelques secondes avant la tempête. Elle a répété les phrases qu’elle emploierait pour ne pas exploser d’un coup. Elle veut sonder le mensonge, pousser le goujat dans ses retranchements.
La porte grince, annonçant la couleur. António sursaute, effrayé par le visage de sa femme, éclairé sous la lampe, qui le fixe. Il s’approche et veut lui donner un baiser sur la joue, mais sa tête se braque dans la direction opposée.
« Boa noite, Maria, ainda estás em pé ? — Bonsoir Maria, tu es encore debout?»
« Tou n’as pas besoin de lunettes, tou vois bien. Tou penses que tout le monde est aveugle ! »
Les yeux de Maria percent l’obscurité.
« Est-ce que tout va bien ? Tou es malade ? »
« Alors, tou as beaucoup travaillé ? »
« Ah ça oui… muito trabalho… beaucoup de travail. »
« Tónio, não tens nada a dizer ? — Tu n’as rien à dire ? »
« Oui, j’aurais plein de choses à te raconter, si tou savais ma journée… »
« Coitadinho, foi duro, não foi ? — Le pauvre petit, c’était dur, n’est-ce pas ? » dit Maria avec un léger sourire en coin.
Elle s’impatiente, insatisfaite par ses réponses. Et lui, qui s’apitoie sur son sort.
« Tá-te a dar o quê ? Estás maluca ? — Qu’est-ce qui te prend ? T’es folle ? Y a pas de quoi rire. Si tou savais ce que o De Richard me pediu… — ce que De Richard m’a demandé… »
Maria n’attend pas davantage.
« Pediu-te para fornicar com aquela puta ! Il t’a demandé de coucher avec cette pute, c’est ça ? Tou penses qu’eu não sei de nada ? Que je ne sais rien ? Eu não sou burra, ô seu porco sem vergonha ! Je ne suis pas idiote, espèce de porc sans honte ! »
António recule sous le choc.
« Ela não é bem assim… Elle n’est pas comme ça… não é puta… ce n’est pas une pute… Foi… foi… Maria… C’était… c’était… Maria… c’est pas… c’est pas ce que tou crois… »
Alors tout s’enchaîne. Le ton monte. Le premier vase à portée de main teste la gravité et finit sa course au sol. Maria se déchaîne. Une claque fuse sur la joue d’António. Le bruit résonne dans la pièce.
Dans les chambres, les enfants se réveillent en sursaut. Ils accourent voir ce qui se passe. Jean se glisse dans la chambre de David. Par le trou de la serrure, ils essaient tant bien que mal de suivre la résonance des cris qui fusent. Les boulets maternels sont tirés ; le son ricoche jusqu’à eux. Voilà à peu près les mots qu’ils rattrapent au vol.
« Foste às feiras de Gavião ! — T’es allé voir ailleurs ! » lance la Portugaise dans une transe démoniaque.
António se retrouve à la place du personnage chanté dans Laurinda de Vitorino, qui rentre chez lui après avoir trompé sa femme.
« Non, je te joure que je ne voulais pas faire ça. Je voulais te le dire. »
« Caralho, seu macho nojento ! — Putain, espèce de mâle dégoûtant ! Tou veux plous de ta pauvrette. Elle ne te fait pas sauter comme cette femme. Tou me dégoûtes ! »
Jean tape de son coude les côtes de David ; lui aussi veut connaître la tournure des événements. Il lui raconte. Le petit frère lui avoue avoir assisté à la scène de leur père avec Monique.
David sort de ses gonds. Il jaillit hors de la pièce, comme une furie en direction de son père. Il lui jette sa répugnance à la figure.
La tension est à son paroxysme. Monsieur Santos gronde.
« Ne te mêle pas des histoires des adultes. Quand tou seras grand, tou comprendras. »
Son fils ainé le menace du poing. Jean se jette entre les deux. Il pleure ; son monde paisible d’avant s’effondre définitivement.
Maria pousse un souffle et crie si fort que tous les corps se figent. Plus personne ne bronche. Puis, d’un ton calme, c’est une voix venue du cœur qui trouble le néant.
« Meus filhos… Meu Tónio, o que se passa connosco ? — Mes enfants… Mon Tónio, qu’est-ce qui nous arrive? Nous sommes une famille. Nous avons toujours été unis. Les enfants, allez dans votre chambre. Je vous promets de discuter calmement avec votre père. »
David ne bouge pas tout de suite ; ses poings restent serrés. Il jauge son père avec dédain.
Maria doit répéter plus sèchement.
« Tout de suite ! »
L’appartement vient de perdre la chaîne qui les liait, dont les maillons s’accordaient avec mesure. Les adolescents repartent, l’avenir incertain.
Doucement, sans un bruit, Madame Santos entraîne son homme à l’extérieur. Ils s’assoient sur un banc à l’abri des vis-à-vis.
António, ce roc, se brise.
« Meu amor, mon amour, j’ai fauté, tou ne pourras jamais plous me pardonner. Eu sei que posso dizer tudo o que eu quiser, tou ne vas pas me croire. — Je sais que je peux dire tout ce que je veux, tou ne vas pas me croire. »
Une brise passe, comme une mesure pour reprendre le cours des choses. Il reprend :
« Amo-te muito. — Je t’aime beaucoup… »
Maria lève les mains au ciel, secoue la tête, incrédule.
« Tou m’aimes et tou vas fourrer… chez la première femme ? Comment je pourrais un jour te refaire confiance ? Nós tínhamos tudo para ser felizes. Uma ambição conjunta, uma visão para o nosso futuro. O que te falta ? — Nous avions tout pour être heureux. Une ambition commune, une vision pour notre avenir. Qu’est-ce qu’il te manque ? »
« Oui, moi aussi je pensais que la vie serait meilleure. Et puis, j’ai commencé à prendre goût au château, à rencontrer de nouvelles personnes, à goûter au nouveau monde. Maria, je t’aime, mais je m’ennuie. Je ne l’ai fait que deux fois. Pendant la fête… »
Madame Santos l’interrompt.
« Eu sabia… — Je le savais… L’autre Monique qui t’épie avec ses yeux d’oiseau. »
« J’ai perdou le contrôle de moi-même, je ne peux pas l’expliquer, je souis un salaud. »
« Ah, és, e não é pouco. — Ah, tu l’es, et pas qu’un peu. »
« La deuxième fois, c’était aujourd’hui. Ai meu Deus, este Richard… — Aïe, mon Dieu, ce Richard… »
Il souffle de douleur, incapable de continuer.
Maria ne répond pas tout de suite. Elle regarde devant elle. Le banc craque légèrement sous leur poids.
Dans la nuit, une voiture passe, puis plus rien.
« Diz lá. — Dis. »
« Il m’a demandé de dire à Sacha qu’il était viré. Le pauvre, il l’a laissé revenir. Il a trimé oune semaine, et puis comme ça, d’un coup, c’est fini. Il n’a plous d’avenir. Et lui, il m’a jouste dit : António, tou n’y peux rien, à la fin les riches partent toujours en dernier. Foda-se, o chefe nem sequer consegue assumir o seu acto. — Putain, le chef n’est même pas capable d’assumer son acte. C’est moi, son métronome, qui dois faire le sale travail pour loui. Alors, Monique était là, j’ai pleuré. On ne peut pas faire cela à um homem — à un homme.
Maria baisse les yeux. Ses doigts se crispent sur sa jupe. Un instant, elle croit presque revoir l’homme qu’elle avait épousé.
Alors le portugais achève ce qu’il a à dire.
« La suite, tou la connais. Sou um miserável. — Je suis un misérable. »
Maria écoute, ne dit rien, prend son temps. Puis, portée par le flot des aveux, elle lâche à son tour ce qu’elle gardait enfoui.
« Tónio, pour les Français, nous ne sommes que des pions. Leurs jouets. Bien sûr, pas tous. Mas para os ricos, o que é que somos ? — Mais pour les riches, que sommes-nous ? Des objets parmi d’autres, bons à servir leurs loisirs et leurs caprices. Nous, le petit peuple… on plie. Voilà tout. »
Sa voix tremble, devient haletante. Ses bras se contractent. Ses ongles grattent ses pouces jusqu’au sang.
« Maria, calma-te… Eu estou aqui. O que foi ? — Maria, calme-toi… je suis là. Qu’est-ce qu’il y a ? »
António ne sait pas quoi faire. Il hésite à appeler les secours. La paume de la main de sa femme sur la sienne l’en empêche.
Puis un murmure. Une voix inhabituelle de petite fille prend corps dans celui, adulte, de Madame Santos. C’est presque inaudible.
« Maria… por amor de Deus, diz qualquer coisa… Desculpa… por favor… meu amor… »
Une force enfouie remonte des profondeurs du mensonge. La vérité franchit la pénombre.
« António, écoute-moi bien. Je vais te dire quelque chose. Je veux que tou me promettes de rester calme… Est-ce que je peux avoir ta parole ? »
« Sim, podes ter confiança. — Oui, tu peux avoir confiance. »
Elle frémit de plus belle. Les larmes, trop longtemps retenues, se déversent sous ses paupières.
« O senhor… »
« Monsieur… continua… je suis là ! »
« Monsieur Martin. »
« O que é com o homem ? — Qu’est-ce qu’il a, cet homme ? »
Elle secoue la tête, les mots refusent de sortir. Sa gorge se serre.
« Il…il... »
Sa voix se brise. Elle détourne les yeux
« Il m’a fait… »
« Maria…diz… »
Alors, elle craque
« Il m’a touchée. » Et là elle se griffe, ne le regarde pas.
Ces mots sont une foudre qui s’abat sur le bitume.
L’orage gronde.
Non.
António ne peut pas l’accepter.
Sa femme. Son honneur. Bafoué par un miséreux.
Sa colère monte jusqu’au ciel. Il en veut au Seigneur qui ne l’a pas protégée. Ce roi, ce bourgeois gentilhomme, au-dessus de tout.
Il s’en veut aussi à lui-même. Aveugle parmi les aveugles.
Il voudrait serrer la gorge de l’infâme. Celui qui a souillé, ruiné la réputation des Santos.
Il veut réparer l’infamie par le sang.
António veut partir tout de suite. Déjà, la vendetta l’appelle. Il se lève ; le banc gémit sous le vide qu’il laisse. La rage monte en lui, les veines se dessinent sur ses bras. Son visage se gorge de fureur. L’homme se change en bête. Ses crocs veulent mordre.
« Je vais le tuer. »
Maria se jette à ses jambes, s’accroche à lui. Il veut se dégager. Ses jambes vacillent, son regard brûle.
Puis elle le retient par le poignet. Ses yeux disent tout.
L’homme comprend qu’il a trahi une femme déjà blessée. Alors, d’un coup, quelque chose lâche. Il se rassoit. Ses coudes tombent sur ses genoux. Ses mains couvrent son visage.
Pour la première fois depuis longtemps, António pleure sans retenue.
Maria ne le console pas. Pas encore. Elle regarde devant elle. La nuit ne leur appartient plus.
« Maria, demain, on va à la police. »
La police. Le mot tombe lourd. Elle s’imagine la honte, les questions, les regards. Elle qui, déjà, n’aime pas se livrer au naturel. Et là, ouvrir au grand jour son intimité.
Elle ferme les yeux.
Juste un oui.
Ave Maria. Que Dieu leur pardonne.

Annotations
Versions