Chapitre 16 : Le mot
« Je crois que maman a dormi seule. J’ai seulement entendu le bruit de ses chaussons. Elle est remontée, toute seule. »
David tourne la tête vers son frère.
« Alors, toi aussi, t’as pas dormi. Quel connard, papa. »
Jean ne répond pas tout de suite. Il fixe le mur.
« De toute façon, rien ne va changer. Maman, elle est soumise. Les parents, on peut tout leur faire et ils encaissent. C’est des paillassons. »
David se redresse aussitôt.
« Non mais toi, t’es un fou. Comment tu parles des parents ? Tu veux quoi, tu veux une claque ? Papa, il va pas laisser maman seule. Tu préférerais quoi ? Qu’on finisse placés dans un foyer, comme les cassos ? »
Le plus jeune baisse un peu la tête, sans céder vraiment.
« Non, t’as raison… C’est juste que parfois, j’aimerais qu’ils l’ouvrent un peu plus. T’as vu, dès que Jeannine appelle maman pour le ménage, elle accourt. Papa, pareil, dès que le père de ton pote siffle. Ils savent jamais dire non. »
C’en est assez pour David.
« Ah arrête, tu me prends la tête. Depuis que t’es avec ton Allemande, la famille elle est plus assez bien pour toi. Madame et Monsieur Müller, ils sont tellement intelligents avec leur Goethe. T’as vu comment ils se fringuent ? On dirait des hippies, des petits bobos qui font la morale. Mais eux, moi je te le dis, ils savent pas ce que c’est d’être pauvre. »
Jean relève enfin les yeux.
« Les parents de Lorelei, ils ont jamais rien dit de mal sur notre famille. Ils adorent le Portugal. Ils sont déjà allés au pays. Et puis quoi ? On vit pas non plus dans le tiers-monde. En tout cas, papa est passé ce matin, regarde : il y a deux assiettes dans l’évier. »
Le grand frère suit son regard, puis souffle.
« Oui, t’as raison. J’ai rien entendu. Ils ont été silencieux ce matin. Allez, petit con, viens, on va bouffer quelque chose. »
David se tient la tête d’une main.
« Boah… j’ai la tête en vrac. On verra plus tard ce qui se passe. »
En réalité, António a passé la nuit chez son ancien ami de chantier, Mario. Lorsqu’il était encore maçon, il avait aidé son compatriote, alors que celui-ci était dans l’incapacité de travailler après un accident. Mario l’a accueilli sans poser de questions, sans paroles inutiles. On ne quitte pas son foyer sans raison. Les rides au bord des yeux d’António en disent assez sur sa soirée. Il est resté muet sur la raison de sa présence. Son ami n’a pas insisté ; il lui a offert un verre et une couche pour la nuit.
Monsieur Santos a quitté son domicile de fortune aux aurores, toujours en économisant ses phrases. Il a pris la route dans le brouillard. Ses mains serrent le volant. Il ne saurait dire si ses yeux sont embrumés par la fatigue ou si c’est la météo, au-dehors, qui distord sa vision.
Il n’y a plus qu’une haine sourde qui le domine ; son sang est chaud. Mais il a le devoir de rester calme pour Maria. Il doit apaiser cette flamme qui le ronge de l’intérieur. Dans ses pensées flotte ce Monsieur Martin, avec ses beaux costumes, dans les journaux ou même à la télévision. Il se souvient de l’avoir entendu, lors d’un débat, prôner la lutte contre les violences faites aux femmes. Menteur. Usurpateur. Il aimerait se retrouver face à lui, lui dire ses quatre vérités, lui ravaler sa fierté. Mais, plus encore, ce qu’il voudrait, c’est lui déchirer son visage trop propre.
En arrivant, chez lui, c’est encore le silence qui accueille António. Bien que son prénom figure sur la boîte aux lettres, il se sent comme un étranger en pénétrant dans son propre domicile. Il a l’impression d’entrer comme un voleur, venu reprendre sa bien-aimée, dont le cœur a été écorché par les hommes.
Les voilà dans la Mercedes, en route vers les forces de l’ordre. Pas un mot, à peine un soupir. Maria plonge son regard dans le paysage urbain. Elle est vide, livide, incapable de se représenter ce qui l’attend. Elle se sent sale. La vérité a mis ses cicatrices à nu. Elle va devoir revivre cet instant devant les hommes en bleu. Qu’importe. Elle n’est déjà plus là.
Voilà un dernier virage, et le bâtiment, avec ses grandes lettres : Police nationale, se présente devant eux.
António coupe le moteur et contourne l’avant de la voiture pour ouvrir la portière de sa femme. Il veut lui tendre le bras pour l’aider à se relever ; elle refuse d’abord, puis, prise d’un léger vertige, elle finit par accepter son aide.
Arrivés à l’accueil, ils font face à un jeune homme d’une vingtaine d’années, imberbe, le facies encore marqué de boutons.
« Bonjour, on vient pour porter plainte », commence Monsieur Santos.
« C’est pour vous deux, la plainte ? » s’enquiert l’agent.
« Oui. Enfin… pour ma femme. »
D’un ton froid, comme un élève qui aurait récité par cœur sa leçon, le policier de garde débite ce qu’on lui a appris.
« Votre nom et prénom ? »
« António Santos. »
« Pas vous. Votre femme. C’est bien d’elle qu’il s’agit. »
« Maria Santos… »
D’un ton sec, le policier le coupe.
« Elle va me répondre toute seule ! »
Mais Maria fixe quelque chose : le néant. Elle n’entend pas. Elle est ailleurs.
Le ton monte d’une octave.
« Bon, ma p’tite dame, je répète : votre nom et votre prénom ? »
La Portugaise sort de sa rêverie.
« Maria Santos. »
Maria continue de répondre aux questions. Elle est là, enfin. Elle veut parler. C’est dur, mais elle veut penser que dans ce pays, il y a une justice.
La question sur le motif de la plainte arrive.
« Quelles sont les raisons de votre venue ? »
Madame Santos baisse la tête, ravale sa salive. António, contrairement aux consignes, répond à sa place.
« Viol. »
Un silence.
« Oh… je vois. Je vais vous diriger vers un officier de police judiciaire. Veuillez patienter quelques instants dans la salle d’attente. On viendra vous chercher. Courage, Madame. Vous avez bien fait de venir. »
Assis côte à côte, António tente de détendre l’atmosphère, tant bien que mal, comme s’il était encore possible d’atténuer les tourments qui pèsent sur les épaules de Maria. Puis il glisse quelques pièces dans une machine à café et en ramène un pour sa femme. Elle le remercie.
La Portugaise veut partir. Elle se demande si ce n’était pas un peu de sa faute. Ce jour-là, cet été-là, il faisait chaud. Elle portait une jupe trop courte. Et puis, se dit-elle, elle aurait pu dire non. La dernière fois, elle a bien su résister à ses attaques.
« Tónio, allons à la maison… je ne sais pas si c’est une bonne idée. »
« Maria, on a connu des jours meilleurs. Et encore une fois, on va surmonter ça. Ensemble. Si tou as peur, tou me serres la main très fort. Je suis là. »
Elle se tourne vers lui. Ses mots lui font du bien. Oui, il le faut. Sinon, son patron recommencera peut-être un jour.
Pour se calmer, elle pense à ses ânes. Elle chevauche Chico le long des champs d’oliviers. Le soleil tombe doucement sur les collines. Là-bas, personne ne la regarde. Là-bas, elle est libre.
Elle sort de sa torpeur lorsqu’un officier vient les chercher. Il les dirige vers un bureau au calme, à l’arrière des services.
Puis une femme se présente et se tourne vers Maria.
« Madame Santos, Monsieur Santos. Fanny Deschamps, officier de police judiciaire. Tout d’abord, je dois vous demander : est-ce que vous préférez rester seule ou est-ce que la présence de votre mari vous dérange ? »
António pouffe. Pourquoi dérangerait-il ?
« Monsieur, je comprends votre gêne, mais je dois poser la question à votre femme. »
Maria accepte la présence de son mari. Sous la table, elle lui tend une main moite à serrer.
Un collègue de Madame Deschamps s’installe à côté d’elle. Lui aussi énonce son nom, son grade, mais les Santos n’entendent pas vraiment.
La policière reprend. Elle répète ce qui a été consigné à leur arrivée, puis en vient aux faits.
« Madame Santos, il s’agit de faits graves. Si la personne mise en cause venait à être reconnue coupable, elle encourrait une peine pénale. Êtes-vous consciente de la gravité de votre déclaration ? Souhaitez-vous toujours poursuivre ? »
Un silence. Un regard vers son mari. Elle décide de continuer.
« Oui… »
« Très bien. Date des faits ? »
La bienveillance de l’agent lui donne la force de s’exprimer. Le fardeau, lui, l’écrase. Peut-être que la vérité, mise au jour, la délestera de ce mensonge longtemps enfoui. Ainsi se plaît-elle à croire. Elle s’accroche à cette idée simple : qu’après l’orage, quelque chose tient encore debout.
« Est-ce que vous connaissez le nom et le prénom de la personne mise en cause ? »
Maria se bloque, tétanisée rien qu’à l’évocation du nom.
« Madame Santos… prenez votre temps. »
Une larme coule.
« Je peux pas. »
« Vous acceptez que votre mari me révèle son identité ? »
Elle hoche la tête.
Le dos du Portugais se redresse sur sa chaise.
« Monsieur Olivier Martin. Filho da puta — fils de pute. »
Madame Deschamps le corrige aussitôt. Professionnelle, elle veut poursuivre sans invectives. Elle éprouve bien sûr de l’empathie, mais elle sait donner le ton à ses interrogatoires.
« Monsieur Santos, du calme, s’il vous plaît, ou vous devrez quitter cette salle. »
« Pardon, madame. »
« Bien. Puisque vous m’avez compris, reprenons. Madame Santos, où se sont déroulés les faits ? »
Maria s’est ressaisie.
« Dans la maison de mon patron. Je souis femme de ménage chez loui. »
« Pouvez-vous me donner son adresse ? »
La Portugaise se bloque à nouveau. La policière use de la même tactique qu’auparavant. António finit par donner l’adresse. Puis elle demande des renseignements sur la profession de son patron. Maria répond :
« Il est à la retraite, il a surtout fait carrière en politique. Il y a un an, il était encore député. Tout le monde le connaît. »
Le policier assis à côté de Madame Deschamps, qui jusque-là n’avait pas prononcé un mot, prend la parole.
« Le monsieur Martin… celui du parti de droite ? »
« Exactement », répond António.
L’officier s’adresse alors à sa collègue.
« Fanny, tu veux bien venir avec moi ? Veuillez un moment nous excuser. »
Il entraîne sa collègue vers le fond du commissariat.
À l’écart, dans un coin du couloir, l’officier s’adresse à son adjointe.
« Tu te rends compte de qui il s’agit ? Ce type-là a des connexions partout. On doit faire attention. On peut vite être dans la merde. »
« Oui, je sais qui c’est. Et alors ? On l’écoute, la femme, ou pas ? Tu ne vois pas sa détresse ? Et son mari, qui n’en peut plus ? »
L’officier s’agite, fait les cent pas, de gauche à droite.
« Je ne suis pas aveugle. Mais là, Fanny… putain, ce n’est pas le client habituel. Monsieur Martin, tu te rends compte ? Il n’y a pas si longtemps, on le voyait entrer au gouvernement. J’ai une famille, moi. Des gosses. Un crédit. Ça pue. »
« Paul, moi je me suis engagée par conviction. »
« Tu es jeune. Tu verras comment ça marche. »
Un silence. Puis il tranche :
« Écoute… on appelle le supérieur. Comme ça, on ne se mouille pas. »
Madame Deschamps serre les poings, puis frappe le mur d’un coup sec.
L’appel ne dure que quelques minutes. Les mots s’enchaînent, s’emboîtent. À l’autre bout du fil, la consigne est claire : prudence. Il faut temporiser.
Paul pose une main sur l’épaule de sa collègue.
« Tu vas t’y faire. Ici, on marche ensemble. »
Elle se dégage brusquement, la mâchoire serrée.
« Tu vas finir l’interrogatoire sans moi. »
Paul revient vers les Santos, seul.
António s’enquiert de l’absence de la femme bienveillante.
« Madame Deschamps a malheureusement eu un contretemps. Ne vous inquiétez pas. Alors, Madame, décrivez-moi la scène. »
Les images se succèdent dans son esprit. Elle se dissocie. Maria est là, sa voix parle ; elle, déjà, s’est retirée.
« Il faisait très chaud dehors. Monsieur Martin me propose un verre. J’accepte, j’ai soif, je transpire. Il revient avec un verre de champagne. Je refuse de boire de l’alcool… et là, le verre tombe par terre… un moment… »
« Allez-y. »
Maria est surprise par l’injonction. Le ton est calme, mais quelque chose presse.
« Le verre se brise. Il me dit de ramasser. Je me baisse pour prendre les plus gros morceaux… avant d’aller chercher une pelle et un balai… Et là… »
Une pause.
« Et là ? Madame Santos… »
António fronce les sourcils.
« Il… me plaque… la tête contre lui. »
« Qu’avez-vous fait ? »
« Rien… »
« Comment ça, rien ? » Un léger sourire en coin.
« Monsieur… » intervient António.
D’un geste de la main, l’officier l’interrompt et demande à Maria de continuer. Le bruit des touches de son ordinateur remplit la pièce. Le procès-verbal se construit.
« Il me pousse en arrière… je ne sais pas… je ne vois rien… peut-être le canapé… Et… »
Elle s’effondre en sanglots. Son mari la serre contre lui.
« Ensuite ? »
Un silence.
« Mon ventre… colle… »
« Vous avez quelque chose à ajouter ? »
Un mouvement de tête. Non.
Paul, l’officier de police judiciaire, récapitule, le regard fixé sur son écran.
« Donc… soirée d’été. Un verre proposé. Le verre tombe. Vous vous baissez. Aucun refus exprimé. Ensuite, vous êtes conduite vers une surface… selon vous, un canapé. Là encore, aucun refus explicite. Une pénétration aurait eu lieu. Puis vous repartez à votre domicile. Aucun certificat médical n’est joint au dossier. »
Maria ne reconnaît pas son histoire. Ce n’est pas ce qu’elle a vécu. Les mots, pourtant, sont déjà écrits.
Il faut que tout s’arrête. Elle signe.
Puis le policier conclut ainsi son procès-verbal :
« Madame et Monsieur Santos. Vous traversez un moment difficile. Ce qui vous arrive est injuste. Mais, si vous voulez un bon conseil, passez à autre chose. Votre audition est bien maigre. Devant un tribunal, Monsieur de Richard n’en fera qu’une bouchée. »
António n’en croit pas ses oreilles. A-t-il mal entendu ? L’homme en bleu attise une braise déjà vive. Ses muscles se contractent.
« Pardon ? » dit-il.
« Rentrez chez vous et oubliez. »
« Oublier ? Comment ça, oublier ? Vous avez écouté ce que ma femme vient de vous dire ! »
L’atmosphère s’échauffe. Deux grands gaillards accourent d’une pièce attenante.
« Alors comme ça, vous ne pouvez rien faire ? Vous voulez rien faire ! On bosse dur, on paie nos impôts et vous laissez ce cabrão en liberté ! »
La rage a cette force que la raison ne comprend plus. En un clin d’œil, il soulève une chaise comme si elle avait la légèreté d’une feuille. Un bruit grave, caverneux, suspend le temps. Les deux colosses retiennent déjà le roc portugais. Plaqué au sol, les mains derrière le dos, il gémit, tandis que Maria sanglote. Elle implore leur pitié. On le relâche ; il ne se débat plus. Il prend sa femme par les épaules. Une seule phrase :
« Viens, Maria, on s’en va. »
L’injustice frappe les Santos.
Dehors, le vent frais sèche les visages ; il annonce l’hiver.
António ne dit plus rien. Il ramène sa femme au bercail. Il fixe l’horizon.
La loi de la République n’a rien pu pour eux. Alors une autre justice se lève en lui.

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