Chapitre 17 : La rage
Ce matin, António se lève le regard noir. Le venin de l’injustice ne l’a pas quitté. Au fond de lui, l’écume de la vengeance monte. La nuit sur le canapé lui a laissé quelques douleurs dans les côtes. Le sommeil a été âpre. Il aurait voulu serrer sa femme contre lui. Au lieu de cela, Maria a préféré s’isoler. Elle a besoin de rester seule avec sa douleur, a-t-elle dit.
Aujourd’hui, Monsieur Santos ne prend qu’un café pour tout petit-déjeuner, même si le liquide chaud ne parvient pas à apaiser sa soif. Lui, il a faim. Il bouillonne. Sa mâchoire se verrouille sans rien avoir à mâcher. Les salauds.
Il est tôt, très tôt. Le coq n’a pas encore chanté. António ne veut réveiller personne. Il sait ce qu’il a à faire. Avant de quitter l’appartement, il laisse un mot, bien en évidence, pour Maria. Une phrase courte, qu’elle trouvera peut-être insupportable, mais nécessaire. Le Portugais n’a pas quitté son pays pour courber l’échine devant l’injustice.
Maria, ne m’attends pas ce soir. Je vous aime fort.
La porte claque, il vient de partir.
Les prières de Madame Santos, réveillée d’un sommeil presque aussi court que celui de son mari, suffiront-elles à ramener le calme, à rappeler le monde à l’ordre ?
Dès qu’elle entend ce claquement, mille fois entendu, elle pressent le pire. À cette heure, personne ne quitte son logement. Pas même pour un départ vers le Portugal. Elle se lève en trombe, file vers l’entrée. Rien. Elle cherche encore. Dans le garde-manger, au milieu des assiettes, elle trouve une enveloppe. Une anomalie. Elle l’ouvre, lit, comprend.
« Meu Deus ! — Mon Dieu ! »
Que faire ? Elle n’a pas de voiture. Ses enfants n’ont pas l’âge de conduire. Et ils ne possèdent qu’un seul véhicule. Alors elle réfléchit. Mario ? Non, il est dans le Lot-et-Garonne. Monsieur de Richard ? Mauvaise idée. Rien ne vient, sinon l’évidence qui lui broie le cœur : appeler la police. C’est la seule solution réaliste qui lui reste. Mais pas n’importe qui.
La portugaise doit mentir, mais c’est la seule issue qu’elle trouve pour éviter le pire.
« Oui, bonjour. Je m’appelle Madame Thiago, une amie de Madame Deschamps. Elle m’a dit de téléphoner ici… »
« Oui, bonjour. Il est cinq heures. Elle devrait arriver vers six heures. Dois-je lui laisser un message ? »
Maria hésite un instant, puis explique que cette dernière a essayé de la joindre et que c’était important. Elle feint de ne pas avoir enregistré le numéro de son amie depuis qu’elle a changé de téléphone. Les cieux ne l’ont peut-être pas complètement abandonnée, pense-t-elle.
Ça y est, elle tient enfin une piste pour éviter le malheur.
Elle compose aussitôt le numéro de l’officier de police judiciaire.
Une voix rauque, encore mal assurée, répond à l’autre bout du fil.
« Bonjour, Fanny Deschamps. Qui est à l’appareil ? Vous avez vu l’heure ? »
« Je souis désolée de vous déranger à une heure si matinale. C’est Madame Santos… »
Elle prend un instant pour remettre de l’ordre dans ses pensées. Puis elle se souvient.
« Madame… Mais que se passe-t-il ? »
La voix de Maria s’étouffe.
« C’est mon mari… il est parti il y a quelques minutes… »
« Respirez… »
« Et… il a laissé un mot dans la cuisine. »
« Un mot ? Quel genre de mot ? »
« Je sais pas trop… mais je pense qu’il va faire quelque chose de grave. »
« Madame Santos, qu’a-t-il écrit ? »
« Qu’il ne reviendra plus… qu’il nous aime très fort. »
Les deux femmes pensent aussitôt à la même chose. Madame Deschamps rassure Maria, puis part en trombe en direction de chez Monsieur Martin. Elle y va sans renforts, pour ne pas éveiller les soupçons. La veille, elle avait protesté auprès de son supérieur contre la manière dont on avait géré cette affaire de viol. On lui avait suggéré de prendre un congé, ou de demander sa mutation vers un autre service. Elle avait regardé ses collègues froidement, puis était rentrée chez elle.
Alors, lorsque Maria lui demande de l’aide, elle comprend qu’elle a une dette à rembourser.
António est parti le ventre vide sur la route. Il veut rassasier sa faim en brisant le visage de la honte. Il se frotte les yeux, harassé par les picotements d’une nuit beaucoup trop courte. Rien n’a été mûrement pesé ; seuls l’assaillent des instincts de vengeance froide. Le ressac du récit de sa femme lui revient par vagues dans la tête. Sa Maria, sa douce, l’amour de sa vie, meurtrie, blessée, profanée. Ah, il ne peut pas, il ne veut pas s’imaginer la scène.
C’est ainsi que la Mercedes déboule devant le portail de l’agresseur de sa femme ; un lourd crissement déchire le matin. Le Portugais, le regard noir, se dirige vers l’entrée. La sonnette est sa première victime : il l’actionne de manière compulsive. Comme personne ne répond, António secoue le portail de ses deux mains rugueuses.
Les lumières s’allument. La porte s’entrouvre. Le visage encore à moitié endormi, Monsieur Martin est surpris de trouver là le mari de sa femme de ménage, en train de beugler à une heure si matinale. Il ne saisit pas encore le sens des mots lancés derrière le portail. Des volets claquent, des chiens se mettent à aboyer. C’est tout un quartier qui vacille sous cette visite de malheur.
L’ancien politicien hésite, puis s’avance, cherchant à comprendre cette présence si matinale. Est-il arrivé quelque chose à Maria ? Son abri de jardin a-t-il pris feu ? Il n’en sait rien.
« Monsieur Santos, c’est bien vous ? »
Pour seule réponse, il reçoit des hurlements incompréhensibles.
« Ouvre. Approche. Viens parler en homme. »
« Mais enfin, calmez-vous, je ne comprends pas un mot ! »
Monsieur Martin hésite. Le Portugais n’a pas l’air dans un état normal. L’inquiétude le fait reculer d’un pas.
Mais António est déjà en train d’escalader le portail qui, du haut de son mètre trente, se franchit sans peine.
L’instinct de survie ne délivre pas toujours la bonne conduite face au danger. L’ancien député, routinier des empoignades et des vociférations de l’Assemblée, demeure figé devant la menace immédiate. Il aurait pu fuir, refermer la porte derrière lui. Mais non. Son corps a choisi l’immobilité. Le courage l’a abandonné.
La rage du Lusitanien se déploie. Cela ne dure qu’une minute, mais pour Monsieur Martin, une éternité. Les yeux d’António disent tout. Il n’a plus rien pour se protéger.
Déjà, les bras d’António l’empoignent. Le corps de Martin valse contre la portière. Une droite le fait reculer jusque dans son propre domicile. Son territoire est désormais envahi. Mais l’honneur d’António a été profané bien avant cette entrée en force. Pour lui, la riposte est légitime. De petites gouttelettes de sang colorent le palier. Puis il aperçoit le sofa. Celui de l’horreur. Il y pousse l’agresseur de sa femme.
Le prédateur se retrouve à son tour dominé par l’un de ceux qu’on dit n’être rien. Tout vacille. Plus de privilèges. Deux hommes se font face : l’un coupable, l’autre imbibé de rage, pour le meilleur et pour le pire.
Alors António interroge la bête traquée.
« Et maintenant, qu’est-ce que tou vas faire ? Hein ? C’est là, chien que tou es… »
L’être apeuré, fidèle catholique, implore Dieu et récite son Ave Maria, ce qui a le don d’exaspérer encore davantage le Portugais.
«Tou invoques Nossa Senhora, Maria… Mais pour ma Maria, tou n’implorais rien. Aucune pitié face à une femme. À une Portougaise. »
« Seigneur, ayez pitié… Monsieur Santos, s’il vous plaît… je souis sûr que nous pouvons nous arranger… »
« Nous arranger ? Il est trop tard. Même la justice n’y peut rien… »
Monsieur Martin se jette alors aux jambes de son agresseur, tout en lui mendiant la vie.
« Dites-moi votre prix. Tout ce que vous voudrez. »
Une claque rebondit sur le visage du patron de sa femme et le renvoie s’écraser au fond du sofa.
« Vous ne comprenez rien. Votre argent sale, je n’en veux pas. Je le gagne moi-même à la sueur de mon front, pendant que vous, les riches, vous vous engraissez sur notre peine. Même ma femme, vous pensiez que vous pouviez l’avoir pour une bouchée de pain. Non. Elle, vous n’aviez pas le droit. Vous nous avez détruits. Elle qui travaille dur, qui s’abîme le corps au travail, et vous, vous vous mettez votre… »
António empoigne alors une bouteille qui traîne sur le bar. Il essuie son visage plein de sueur et d’écume avec un torchon de fortune abandonné sur une armoire, puis, solennellement, il demande à Monsieur Martin son dernier souhait.
En une seconde, il mesure ce qu’il est sur le point de perdre. Il se lève dans un dernier geste de bravoure bourgeoise, prêt à accepter son sort. Il reconnaît ses torts. Il demande la clémence.
Dans un effort incommensurable, le Portugais lève la bouteille dans les airs. Son bras porte déjà tout le poids de l’acte qu’il s’apprête à commettre, et qui le dépasse.
Un dernier mouvement. L’odeur de l’urine gagne le tapis persan.
António reste un instant figé. Cet homme reconnu, dont un seul mot suffit à faire trembler, n’est plus le maître, plus la voix des décideurs : seulement un être qui se vide de peur. Le bras vacille, la bouteille hésite. Et là…
La voix de Deschamps éclate dans la pièce :
« António, stop ! Lâchez cette bouteille ! »
L’officier de police judiciaire, Madame Deschamps, intervient au moment opportun. Une seconde de plus, et qui sait ce qu'il serait advenu ?
La sueur et la stupeur envahissent tout le corps du Portugais. Il pleure à chaudes larmes. La policière lui tend la main. La rage redescend.
Quant à Monsieur Martin, cette proie sitôt sauvée se redresse déjà.
« Bravo, madame l’agent ! Arrêtez ce sauvage, ce terroriste a bien failli attenter à ma vie ! »
La policière raccompagne António vers l’extérieur de la propriété.
Ainsi, tandis que le natif de Viseu monte dans la voiture de la brigade, l’ancien député le menace :
« C’en est fini de toi et de ta femme, ordure. Tu ne sais même pas à qui tu viens de te frotter. Tu vas voir ce que tu vas voir. Tu vas pouvoir retourner dans ton pays. Vous ne valez rien. Vous n’êtes rien. Vous êtes en France nos invités, ne l’oubliez jamais ! »
António serre les dents. Il est soulagé de ne pas avoir commis l’irréparable, mais sa soif de vengeance demeure intacte.
Madame Deschamps doit intervenir une dernière fois pour calmer les ardeurs de Monsieur Martin.
« Rentrez chez vous ! Vous feriez mieux de faire profil bas. Aujourd’hui je vous protège, mais je n’oublie pas quel monstre vous êtes. »
« Je vous remercie, Madame. Occupez-vous plutôt de votre carrière. »
Puis les portières se ferment, et la voiture de police démarre en direction de la résidence du petit Bruges.
Au troisième étage de l’immeuble, tout le foyer se décourage. Les jambes fléchissent. On imagine le pire sans vouloir le nommer. Les Santos ont foi en Dieu. Dans la douleur, ils patientent, ils espèrent. Le temps s’étire avec cruauté. Les heures passent. Puis on frappe à la porte.
La tête lourde entre les épaules, le chef de famille fait son entrée. La gêne l’accompagne. Seul le bras de Madame Deschamps l’empêche de vaciller. Elle l’assoit sur le canapé.
Maria explose de soulagement et se jette dans les bras de son mari. Les enfants, bouche bée, ne comprennent pas. Un mot de leur mère suffit ensuite à les faire regagner leurs chambres respectives.
« Tónio, qu’est-ce qui t’a pris ? Tu es devenu fou ! »
Le visage rivé au sol, l’homme ne dit rien. La policière compense ce silence.
« Madame Santos, vous allez bien ? Je peux rester un peu, si vous voulez. »
« Madame, vous êtes un ange. Merci pour tout, et pour votre grand cœur. »
« Ce n’est rien. Ce qui vous arrive n’est pas juste. Cependant, Monsieur Santos, je vous ai à l’œil. La prochaine fois, je vous préviens, vous finirez au poste. On ne règle pas ses problèmes par soi-même. Je comprends votre dégoût, mais vous pensiez faire quoi ? »
« Lui ravaler sa fierté », dit António dans un dernier relent de haine.
« Et après ? Finir en prison, c’était ça, la solution ? »
Maria ne peut qu’acquiescer aux paroles de l’officier.
« Tu es un idiot, Tónio. Tou veux que tes enfants n’aient plus de père ? Madame Deschamps, merci pour tout. Je vais me débrouiller maintenant. »
Madame Deschamps salue les Santos, sans oublier de laisser sa carte professionnelle. Au moindre souci, ils peuvent compter sur elle.
Dans le silence lourd de l’appartement, Maria s’assoit à côté de son mari. D’une voix posée, elle cherche à comprendre.
« Pourquoi ? »
Lentement, António tourne le visage vers sa bien-aimée. Les sanglots lui reviennent.
« Pour te venger… »
Un silence. Puis la voix de Maria tombe, plus basse, plus dure.
« Me venger ? »
« Oui, pour te défendre. Pour nous. Pour notre famille. »
« Por amor de Deus, comme tou es bête. Tou voulais vraiment me défendre ? Non. C’est ta fierté que tou voulais sauver. »
« Mais enfin… je pensais que tou voul… »
« Est-ce que tou sais seulement ce que je veux ? »
António reste muet.
« Tou as pensé à ton honneur, à ta colère. Mais moi ? Tou m’as demandé, à moi ? »
Il serre les mâchoires.
« Je voulais réparer… »
« Réparer quoi ? Ce que cet homme m’a fait ? Ou ce que ça a fait à ton orgueil ? De mes blessures, je m’en occupe moi-même. Je ne veux pas d’un macho qui va gâcher notre vie. »
Un seul mot s’échappe alors des lèvres du Portugais.
« Pardon. »

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