Chapitre 18 : La descente
Ce soir, tous les Santos se retrouvent devant leur écran cathodique, heureux que le flot des nouvelles du monde, égrenées par la présentatrice du 20 heures, les éloigne un instant de leur propre malheur.
António est là, tout rabougri dans son sofa, la tête rentrée dans les épaules. Maria, quant à elle, parle du journal pour que quelque chose recommence à circuler. Elle sait qu’après une épreuve pareille, il ne faut laisser aucun cœur s’éloigner. Lorsqu’elle a quitté le Portugal avec son mari, aucune lueur ne brillait encore à l’horizon ; seul persistait l’espoir d’un avenir meilleur. Elle garde foi en leur destinée, en leur Dieu qui les protège.
David se laisse porter par l’instant. Il esquisse parfois un sourire lorsque la bienveillance refait surface, donne son avis, se chamaille avec sa mère sur les sujets politiques. Tout semble oublié, tout reprend forme, comme à l’accoutumée. Seul le père persiste dans son silence, ailleurs.
Jean fait glisser son regard de sa mère vers son père. Ses yeux cherchent les non-dits, les gestes, les failles. Il veut remuer les faits, les faire parler, comprendre ce qu’ils taisent. Les faux-semblants lui pèsent ; il en a parlé à Lorelei dans l’après-midi. Depuis qu’elle est entrée dans sa vie, quelque chose s’est desserré en lui. Avec elle, il n’a pas à jouer. Ce qui lui pèse entre les murs de l’appartement perd sa force.
Le répit éclipse un instant les douleurs. Les corps regagnent leurs chambres, vers le royaume de la nuit, là où les pensées se brouillent et lâchent prise. Les paupières se ferment. Le rêve de réussite tient encore, fêlé mais debout.
Demain, tout ira mieux.
« Police nationale ! Ouvrez immédiatement ! »
Un choc sourd éclate contre la porte. Les gonds tremblent.
« Police ! Ouvrez ! »
António sursaute dans son lit. Il lui faut une seconde pour comprendre que ce n’est pas un rêve. À côté de lui, Maria se redresse, les yeux encore embués.
Le cœur du Portugais cogne dans sa poitrine. Il se lève précipitamment, pieds nus sur le carrelage froid. Dans le couloir, les enfants remuent déjà derrière leurs portes, réveillés par le vacarme.
Encore un coup.
Puis la terre semble se dérober sous l’immeuble. La confusion gagne les têtes tirées du sommeil. Un nouveau bruit sourd ébranle le parquet. Des silhouettes noires déferlent dans l’appartement. Des cris tremblent à travers les cloisons.
Le tonnerre gronde. Des lampes aveuglent le crâne du père de famille. Jeté au sol, menotté, il est traîné jusqu’au salon. Maria implore, supplie. Que se passe-t-il ? Puis les enfants apparaissent à leur tour. David se débat pour échapper aux hommes qui le retiennent. Enfin vient Jean, le dernier, fendant les cœurs de sa détresse :
« Maman, papa… Qu’est-ce qui se passe ? »
« Reste calme, meu filho, c’est rien, c’est oune erreur… » lâche la mère, elle-même si peu convaincue.
António veut protéger son foyer. Il a retenu la leçon de la veille et demande calmement aux policiers la raison de leur irruption en pleine nuit.
Une voix d’homme, celle qui semble commander l’assaut, prend alors la parole :
« Restez calme ! »
« Mais je souis calme… » répond António.
« Bonjour, police. Nous exécutons une commission rogatoire du juge d’instruction Lescure, dans le cadre d’une information judiciaire ouverte pour tentative d’homicide volontaire, violation de domicile et infractions à la législation sur les stupéfiants. »
À ce dernier mot, Maria et Jean pensent aussitôt à la même chose. Leurs regards apeurés se posent sur David. Et s’il gardait encore du cannabis dans sa chambre ? Misère de misère, pensent-ils au même instant. La foudre s’abat de nouveau sur la famille.
Maria lève les mains au ciel.
« C’est un bon gamin, il n’a rien fait. Ayez pitié. »
Les plaintes de Jean se font entendre. Le policier se tourne vers lui et adoucit sa voix.
« Tout va bien se passer. Officier Paul, emmenez Madame Santos et ses enfants dans une chambre. »
Ils n’obéissent pas tout de suite, perdus dans cette nouvelle mésaventure.
Alors le vacarme commence.
Des tiroirs qu’on arrache.
Des portes qu’on claque.
Le froissement du papier.
« Nous allons fouiller cette pièce. Veuillez ne rien toucher. »
Maria regarde autour d’elle, perdue. Ses yeux glissent du canapé, encore chaud de la veille, à la table, puis aux photos accrochées au mur. Tout lui échappe. Bientôt, elle se retrouve là, avec ses enfants et un policier statique, peu bavard.
Un agent s’approche d’António.
« Vos papiers, s’il vous plaît. Et votre téléphone. »
António obéit mécaniquement. Ses gestes sont lents, comme s’il avançait dans l’eau.
Dans la cuisine, les verres et les assiettes s’entrechoquent dans un concert inextricable d’objets qu’on déplace, qu’on renverse, qu’on fouille.
Le jour commence à entrer par les volets. On interroge Monsieur Santos sur la raison de son différend avec Monsieur Martin.
Puis l’officier demande d’un ton ferme :
« Bon, Monsieur Santos, le jour approche. Ne nous compliquez pas la tâche et pensez à votre famille. Dites-nous où se trouve ce que nous cherchons, et vous nous suivrez gentiment au poste. Votre femme et vos enfants pourront se reposer. »
António, l’air blafard, ne comprend rien. Il a l’impression d’être tombé dans un mauvais film.
« Je n’ai rien pris chez Monsieur Martin. Oui, j’ai été chez loui, parce que cette ordure a sali ma femme. Je ne souis pas un voleur. J’ai bossé toute ma vie. »
« Oui, votre travail semble bien vous rapporter. »
« Je souis métronome, je fais de mon mieux. »
« Frank, tu entends ça ?»
Un rire moqueur, lui répond du fond de la pièce.
« Allez, maintenant, on va arrêter ce petit jeu. On finira bien par trouver où tu caches la came. »
Les sourcils du Portugais se relèvent. Il ne croit pas un mot de ce qu’il vient d’entendre. Lui qui n’a jamais touché à la drogue, ni même à une cigarette… alors de la came…
« Mais de quoi vous me parlez ? »
« Une source nous a parlé de ton business. »
António se fissure. Il peine à se contenir face à une telle méprise. L’injustice lui pèse de tout son corps. Quand cela voudra-t-il bien s’arrêter ?
« Je ne fume pas. Je ne touche pas à cette merde. Fouillez tant que vous voudrez, vous ne trouverez rien. »
Dans la chambre, Maria serre Jean dans ses bras. Son regard se fixe sur les trophées de son fils aîné. Profitant d’un instant où le policier les laisse une minute seuls, elle gronde David :
« David, mais qu’est-ce que tou nous as fait ? Onde puseste a tua merda ? — où as-tu caché ta merde?»
Le garçon voudrait crier. Ses nerfs se tendent, tout son corps se crispe.
« Maman, je te jure que je n’ai plus touché à quoi que ce soit. Mais enfin, je te le jure… »
Il éclate en sanglots. Maria se ravise et le serre contre sa poitrine.
L’appartement est sens dessus dessous. La bouche d’António tremble de dégoût. Il n’y a plus de limites à l’humiliation. Leur foyer, leur intimité, tout a été profané.
Les enquêteurs ne trouvent rien. On annonce à António qu’il sera bientôt convoqué lors d’une audition libre.
Les bruits de pas s’éteignent enfin, laissant place au silence et à un appartement ravagé par la tornade policière.
Le Lusitanien se rend aussitôt dans la chambre où se trouve le reste de sa meute. Il les regarde, tout ému de les voir encore là, en chair et en os.
Au Petit-Bruges, on prend la mesure des dégâts. Maria tourne sur elle-même, ne sachant par quel bout commencer pour remettre de l’ordre. Elle voit une armoire vidée à même le sol, puis la porte balafrée par l’intrusion nocturne. D’un simple signe de tête de son épouse, António comprend qu’il doit trouver de quoi rafistoler l’entrée du domicile. Dans la cave, le Portugais déniche quelques planches qu’il cloue sur la porte défoncée. Deux heures plus tard, la famille a fini de remettre un semblant d’ordre.
Jean reste là, hagard, au milieu de ce chaos qui jonche le sol. L’espace d’une seconde, il ne se sent plus chez lui. Son refuge s’est évaporé, d’un rien. Comme si une tornade était passée, emportant ses repères. Une chaise renversée, un cadre brisé — plus rien n’est à sa place.
Des larmes d’impuissance coulent sur les joues de son frère.
Puis Maria décide de téléphoner à Fanny Deschamps. Le téléphone concentre toute l’attention des Santos. Ils veulent comprendre.
« Oui, Madame Santos. »
« Madame Fanny… pardon… Madame Deschamps. Vos collègues sont venus ce matin. Pourquoi ? »
« Oui, malheureusement, nous n’y pouvons rien. La descente de ce matin a été ordonnée par le préfet. Je ne peux pas vous en dire plus, mais ne vous faites pas remarquer. Il y a des gens, là-haut, qui n’ont pas apprécié l’expédition solitaire de votre mari. Ils n’ont pas grand-chose contre vous, pour l’instant. Je vous conseille de prendre un avocat pour vous épauler lors de l’audition libre. »
António se frotte les yeux et souffle. De l’appel, il ne retient qu’une chose : ils n’ont rien contre lui. Un peu de vigueur lui revient ; il se tourne vers les siens.
« Aussi longtemps que les Santos resteront unis, rien ne pourra nous arriver. Maria, meu amor, dernièrement, je n’ai pas été le meilleur des époux. Je sais le mal que je t’ai fait, et tou ne pourras sûrement plus me regarder de la même façon, mais je ferai l’impossible, écoute-moi bien, vraiment l’impossible, pour sauver notre famille. Je ne referai plus les mêmes erreurs. Et vous, meus filhos, je n’ai pas non plus été un bon père. Trop occupé par mon travail. Mais c’est fini. Je prendrai plus de temps avec vous. Je souis désolé. Lundi, vous n’irez pas à l’école et je prendrai une journée avec vous. »
La détermination sincère de son visage touche tout le foyer.
Mais Maria le rattrape aussitôt, au nom des vieilles rengaines santossiennes.
« António, non. Lundi, nous reprendrons tous le cours normal de nos vies. Le travail nous a faits, nous a construits. Tou iras à ton poste. L’école fait du bien aux enfants. »
Devant la maîtresse de maison, on acquiesce.
Le silence retombe, mais il n’a plus la même texture. Ce n’est pas la paix retrouvée, mais une trêve fragile qui resserre encore les liens entre eux. Les éclats de la nuit portent encore la honte d’avoir vu l’État entrer jusque dans leurs draps.
Ils s’endorment malgré eux, terrassés par la fatigue de la journée. Déjà, les réveils sonnent et chacun reprend le rythme du quotidien. Les enfants partent vers leurs lieux de savoir. Maria va chez Jeannine ; là-bas, elle se sait en sécurité, et respectée.
Ce matin les gestes de monsieur Santos sont mal assurés. Sa tête le matraque, ses jambes fourmilles et le bas de son dos proteste encore les tourments de la veille. La première gorgée de son café matinal lui passe de travers et tache son habit. Il a juste le temps de se remettre d’aplomb avant de filer vers le parking de la résidence.
António démarre sa Mercedes en direction de “ses vignes”. Comme à son habitude, il gare son véhicule sur le parking réservé aux employés. À l’horizon, il observe la verdure à perte de vue. Le vent emporte l’odeur de la nature. Il respire profondément, convaincu que Dieu est avec lui.
Au loin, il aperçoit Roger et lui fait signe de la main. L’autre lui répond, mais son humeur semble maussade.
Le lusitanien pénètre dans le hall d’accueil. Assis sur une chaise, un agent de sécurité le toise du regard. Tiens, pense-t-il, on a maintenant besoin d’assurer notre sécurité. Il s’avance. L’homme à l’allure sportive vient aussitôt à sa rencontre.
« Bonjour. Qui êtes-vous ? »
António l’observe de bas en haut. Avec quelqu’un de sa trempe, mieux vaut ne pas avoir de problème.
« Bonjour, Monsieur. Je souis António, le Métronome du château. »
« Monsieur de Richard vous attend dans son bureau. Veuillez me suivre. »
La perplexité gagne le Portugais. Son patron serait-il à ce point en danger pour bénéficier d’un garde rapproché ?
Le molosse frappe à la porte. Les deux hommes pénètrent dans le bureau.
« Santos… Depuis cet été, j’ai décidé de vous faire confiance en vous embauchant à un poste de prestige. On ne confie pas les clefs de son enfant à n’importe qui. Je dois dire que, dans un premier temps, j’ai été très satisfait de votre engagement. Les vendanges se sont déroulées à merveille… Bref, vous avez été un atout majeur. Cependant, l’incident avec Monsieur Kovalenko, notre ancien machiniste, que vous avez renvoyé chez lui sans mon accord, devait déjà me laisser entrevoir votre face cachée… »
António ouvre grand les yeux. Il semble ne pas comprendre. Pourtant, les mésaventures des derniers jours lui laissent penser que tout est désormais possible. Il tente de se défendre. De quoi, il ne sait trop, mais il doit sauver son intégrité.
« Je vous présente à nouveau mes excuses pour cet épisode. Il venait de perdre sa grand-mère et je pensais bien faire… »
Le regard dur, Monsieur de Richard le coupe d’un ton sec.
« Laissez-moi finir. Des excuses, vous dites. Venons-en au point précis qui vous amène ici. Vous avez dépassé les bornes. Une fois, cela aurait pu passer… Mais là, vous avez des rapports sexuels avec Monique sur votre lieu de travail ! »
Le corps du Portugais se glace. Il transpire. Il ne peut rien rétorquer. Il ne peut démentir des faits avérés. Son patron poursuit.
« À compter de cet instant, vous êtes mis à pied à titre conservatoire. Vous quittez le domaine immédiatement. Vous recevrez votre convocation et la suite de la procédure. Et je vous interdis de remettre les pieds ici sans autorisation.»
Le portugais ne comprend pas tout au vocabulaire des puissants, mais une chose est claire : on le chasse avant même de l’avoir jugé.
António vient de perdre l’énergie qui lui restait… Un dernier souffle le saisit.
« S’il vous plaît, Monsieur. J’ai tout fait pour vous et votre château. Je n’ai pas compté mes heures, même les week-ends… J’ai des enfants, je vous en supplie… »
« Ah, vos enfants ? Le dealer, surtout. Charles m’a parlé des drogues de votre fils. »
La tension ravive le Lusitanien, tiré hors de sa torpeur.
« Je ne vous permets pas. Je vous respecte, mais laissez mes enfants… »
L’agent de sécurité sent la colère monter et vient se placer à la hauteur de Monsieur Santos.
« Vous êtes une ordure, vous et toute votre famille. Vous pensiez quoi en vous attaquant à Monsieur Martin ? Vous n’avez pas su tenir votre rang, rester à votre place. »
António le fixe sans baisser les yeux.
« Nous ne sommes peut-être rien pour vous, mais nous savons rester dignes face à l’adversité. Mangez tout votre argent. Un jour, vous finirez, comme nous, les gens d’en bas, allongé, vous aussi, dans un cercueil. Comme nous tous. Face à la mort, nous sommes tous égaux. »
Monsieur de Richard se lève et, d’un signe de l’index, ordonne à son agent de mettre dehors son ancien employé.
« Déguerpissez. Vous êtes fini. »
Sur le chemin caillouteux qui le mène à sa voiture, il se retourne une dernière fois vers le château. Derrière la fenêtre, la secrétaire le regarde, triste. Ses lèvres semblent quémander le pardon. António lui adresse un dernier signe d’au revoir. Il ne lui en veut pas.
Sur le trajet du retour, António ne sait pas comment annoncer son licenciement. Devant lui, la route file ; en lui, la descente des Santos ne trouve plus de fin.

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