Chapitre 19 : La brèche

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Les enfants sortent. Leurs corps réclament l’air, l’espace, comme pour échapper quelques instants à ce qui les écrase. Dehors, tout semble encore tenir debout.

Ce lundi soir, la nouvelle les a assommés : leur père a été renvoyé.

Lui, le travailleur infatigable. Celui qui n’abandonne jamais. Celui qui tient la famille debout.

Quelque chose s’est fissuré.

Leur croyance — simple, presque sacrée — qu’on se construit par le travail vient de céder.

David retrouve Rachid. Charles n’est pas là. Le franco-maghrébin lui parle de leur ami :

Il avait l’air étrange. Fuyant. Il est rentré chez lui sans un mot.

Mais David n’écoute qu’à moitié. Cette fois, c’est trop lourd.

Alors il brise la règle. Chez les Santos, ce qui appartient à la famille reste à l’intérieur.

Toujours.

Mais pas ce soir.

Les mots sortent. D’un coup. Maladroits. Bruts.

Rachid reste figé, puis son expression change. Il comprend. Il encaisse avec lui.

« Putain… les riches… »

Il secoue la tête.

« Tu m’as dit que c’est le préfet qui a lancé ça. Tu crois que ça vient d’où ? De ce Martin ? Ce bâtard… »

David serre les poings.

« Ouais… ce connard… »

Sa voix lâche. Une larme glisse.

Rachid ne répond plus. Il le prend dans ses bras.

Et il reste là.

Parce que parfois, il n’y a rien à dire. Mais, il tente tout de même :

« Je sais pas quoi dire pour Maria… »

Il souffle.

« Mais pour ton père… attends… ma mère, elle est syndicaliste. Elle lâche rien, tu vois. Elle connaît des gens. »

Il redresse le menton.

« J’suis sûr qu’elle peut les faire chier… ou au moins les bouger. »

David relève la tête.

« Tu crois ? »

« J’sais pas… mais c’est dégueu ce qui vous arrive. »

David crache au sol.

« Ouais… faut faire quelque chose. Vas-y ! »

Ils se tapent dans les mains.

Le claquement fend l’air et rebondit contre les parapets des immeubles, leur revenant en écho.

Jean et Lorelei les rejoignent.

Le petit frère observe la scène, surpris par leur énergie.

Il longe les murs. Toujours. Comme s’il pouvait disparaître. Il n’ose pas faire face.

Autour, les fenêtres. Les regards. Ou peut-être pas. Mais il les sent quand même.

La police. Chez eux.

Les cris. Les menottes. Et maintenant… les gens savent. Il s’enfonce un peu plus dans ses épaules.

Il a croisé mamie Thérèse tout à l’heure.

Elle n’a rien dit.

Juste une expression fuyante. C’était pire. Heureusement, Lorelei était là. Elle, elle n’a pas baissé les yeux. Elle l’a remise à sa place. Sans trembler.

David se rapproche de son frère. Il parle vite, à voix basse. Le plan prend forme entre eux.

Jean écoute. Hoche la tête. Cette fois, il ne recule pas.

Lorelei intervient aussitôt :

« Mes parents pourraient vous aider aussi. Ils ont pas mal de contacts… avec la fac, les assos… »

Un flottement passe.

Puis un basculement s’opère. Ils ne subiront pas. Pas comme leurs parents. Pas cette fois.

Ils relèvent la tête.

Mais une pensée s’impose à David. Une gêne. Diffuse. Il regarde autour de lui.

Charles n’est pas là.

Ils se sont connus dans la fumée. Dans les rires, les conneries partagées.

Et maintenant… il manque. Comme s’il s’était effacé. Ou pire. Comme s’il s’éloignait.

Très vite, les choses s’organisent.

Rachid part à la rencontre de sa mère, et la jeune bavaroise s’éclipse à son tour.

Les deux Portugais rentrent chez eux et tournent en rond en attendant que la sonnette résonne. Leurs parents ne savent rien. Les adolescents n’ont pas osé leur faire part de leur idée. Ils savent quelle aurait été leur réponse : ne pas faire de vagues, se faire tout petits et recommencer à nouveau.

Dans le salon, António est fiévreux, comme si toute la fatigue engrangée ces derniers mois trouvait enfin une issue dans son corps terrassé. Maria s’active à traquer la saleté dans les moindres recoins. Elle ressasse les options pour son mari.

« Tónio, já foste à obra perguntar se precisam de ti ? — Tónio, tu es déjà allé sur le chantier demander s’ils avaient besoin de toi ? »

Elle se répète. Encore.

« Maria, porra, je t’ai déjà dit mille fois que j’y suis allé. J’ai parlé à Manuel. Il m’a dit qu’ils cherchaient du monde… »

Il s’interrompt, le visage durci.

« Alors je suis passé voir le contremaître. Et là, il m’a dit : “Santos, ici t’es pas le bienvenu.” »

Maria secoue la tête, nerveuse.

« Oui… ils ont des contrats avec monsieur Martin. Je suis sûre que si tu avais insisté un peu plus… »

Le poing d’António s’écrase sur la table.

« Ó mulher, chega… — Oh femme, ça suffit… »

Le silence tombe.

Maria baisse les yeux.

« Excuse-moi… je suis désolée. Je ne pensais pas ce que je disais. »

Elle s’approche doucement et dépose un baiser sur sa joue.

La voix du Portugais se brise.

« Eu sei, fui burro… — Je sais… j’ai été stupide…Tout est de ma faute. »

Maria ne répond pas tout de suite.

Elle pose simplement sa main sur la sienne.

Son pouce trace de petits cercles, comme pour apaiser ce qui déborde.

Puis des coups frappés à la porte. Sec. Répétés. Les souvenirs reviennent d’un coup.

Quoi encore ?

Ils n’attendent personne. Qui viendrait sonner chez eux à cette heure-là…Sauf eux.

Les hommes en bleu.

Un cri.

« Mon Dieu, Tónio… ils sont de retour. »

« Calme-toi… je vais voir. »

Il s’avance. Lentement. Chaque pas pèse. Arrivé devant la porte, il s’arrête.

Hésite.

Puis il colle l’œil au judas. Un battement. Puis un autre.

Ce ne sont pas des policiers.

Il entrevoit la mère de Rachid. Et, à ses côtés, une autre femme et un homme grisonnant.

« Entrez… »

Maria les fait asseoir dans le salon.

Très vite, la table basse se couvre : beignets de morue, olives, presunto…

António apporte une bouteille de vin rouge.

Les invités échangent un bref coup d’œil, surpris. Sauf Madame Benali, qui reconnaît quelque chose de familier.

Elle esquisse un sourire.

« Muito obrigada, madame Santos.»

Les visages des Santos s’éclairent.

« Vous parlez portugais ? »

« Très peu… juste quelques mots. »

António sert les verres.

Madame Benali refuse d’un geste.

« Non merci. »

Il hésite.

« Ah… vous êtes… ? »

Elle sourit légèrement.

« Non. Je ne bois simplement pas d’alcool. »

Un léger flottement.

Maria reprend :

« Et… qu’est-ce qui vous amène ? »

La femme à ses côtés se redresse. Droite. Maîtrisée.

« Bonjour. Je suis madame Müller, la mère de Lorelei. Appelez-moi Clara. »

Maria s’avance aussitôt et l’embrasse.

« Enchantée ! Enfin, je fais votre connaissance. Votre fille est adorable. »

« Merci. »

António désigne l’homme.

« Et… c’est votre mari ? »

L’homme ouvre la bouche.

« Non, je… »

« Levons notre verre ! » coupe António.

Mais Clara Müller ne bouge pas.

« Nous ne sommes pas venus pour ça. »

Le temps se suspend.

« Nous savons. »

Maria et António échangent un même mouvement d’inquiètude.

« Quoi ? »

Fatma prend doucement la parole.

« Les problèmes. Ce qui s’est passé. »

Maria esquisse un sourire. Trop rapide.

« Mais non… tout va bien. On travaille beaucoup… mais rien de grave… »

Elle cherche l’appui de son mari.

« N’est-ce pas, Tónio ? »

Jean se lève brusquement.

« Maman… papa… arrêtez. »

Tous se tournent vers lui.

« Ils savent déjà. On leur a tout dit. »

La stupeur.

Dans le salon, plus un bruit. António pâlit. Ses mains tremblent.

« Mais… qu’est-ce qui vous prend… »

Personne ne répond, les regards glissent au sol. Évitent les siens.

Jean explose.

« J’en ai marre que vous vous rebelliez jamais ! Vous laissez toujours faire ! J’en ai marre de faire semblant que tout va bien…de raconter des conneries à l’école…de dire que tout est parfait ! Putain, regardez-nous ! Maman, t’es femme de ménage — et alors ? Papa, on s’en fout de ta belle bagnole ! Tu vois même pas que t’es en train de te faire écraser ! Tu dis oui à tout ! Et là… on vous humilie, on te vire comme un chien…Et vous… vous faites comme si de rien n’était ! »

Personne ne bouge.

António baisse les yeux un instant.

Une décision passe en lui.

« Jean… tu parles beaucoup. Mais toi, tu as le ventre plein. Tu crois que je me bats pas ? Tu crois que je me lève pas tous les jours pour vous ? Ta mère et moi… on se tue pour vous. »

Sa voix tremble.

Il se tourne vers les invités.

« Excusez-nous. Vous devriez partir. »

Un mouvement dans la pièce.

Mais au moment où ils atteignent la porte :

« Arrêtez ! »

Maria s’avance. Sa voix ne tremble plus. Elle fixe son fils.

« Jean… mon fils… tu as raison. »

Un silence.

António se fige.

« On ne peut plus continuer comme ça. À baisser la tête. À faire semblant. »

Elle inspire profondément.

« Quitte à tout perdre… je veux qu’on se batte. »

Puis, elle fait face à son mari.

« Tónio. »

Un temps.

« Les enfants. »

Elle désigne le salon.

« On s’assoit. Et on écoute. »

Madame Benali prolonge les paroles de Maria.

« Vous avez raison. Vous pouvez être fiers de vous. C’est une bonne décision. Ensemble, nous sommes plus forts. »

Elle esquisse un sourire.

« Et… non, ce n’est pas mon mari. »

Un léger rire traverse la pièce, relâchant un peu la tension.

« Je suis venue avec un ami syndicaliste. Un ancien inspecteur du travail. Je me suis dit que son analyse pourrait être un atout dans votre lutte. »

Elle l’invite d’un signe.

« Vas-y, camarade. »

L’homme s’avance légèrement.

Un air vif, presque malicieux.

« Bon… vous pouvez m’appeler Emma si ça vous convient — référence à mon passe-temps d’écrivain et à mon amour pour Madame de Bovary… »

Un flottement.

« …mais vous pouvez aussi m’appeler Manu. Ce sera plus simple. »

Les Santos échangent un regard interloqué.

Ils ne comprennent pas tout.

Mais la manière de l’homme les déstabilise autant qu’elle les intrigue.

Il reprend, sans se démonter :

« Je suis un vieux con. Avant, j’étais un jeune con — c’était mieux. Enfin, de mon point de vue.

Du point de vue des autres, je sais pas… ils ne me l’ont pas dit et je ne leur ai pas demandé. »

Une gêne.

Personne n’ose vraiment réagir.

« Enfin bref… j’aide des gens qui ont besoin d’aide. Il y en a de moins en moins. Et ce qui est énervant, c’est ceux qui se plaignent, qui commencent à lutter… et qui abandonnent. »

Il hausse les épaules.

« Ça, ça m’agace. »

Madame Benali lui donne un léger coup de coude.

« Oui, bon… va au fait. »

Il acquiesce. Le ton change. Plus direct. Plus ancré.

Il reporte son attention sur António.

« Monsieur Santos… vous avez les documents que Monsieur de Richard vous a remis lors de votre licenciement ? »

António hésite un instant.

Puis se lève, ouvre une armoire et revient avec une enveloppe froissée.

Manu parcourt rapidement les papiers et commence à les inspecter.

« Déjà… ça, c’est attaquable. »

Il tapote la feuille.

« Mais surtout… un type qui vire comme ça… »

Il marque une pause.

« …c’est souvent un type qui a des choses à cacher. »

Il considère António.

« Vous avez vu des trucs, là-bas ? Des ouvriers… pas déclarés ? »

« Ah oui beaucoup travaillent au black. Mais, il y a beaucoup de gens bien. Je ne veux pas leur causer des problèmes. »

Manu hoche lentement la tête.

« Je comprends. »

Il pose les papiers.

« Mais là, c’est pas eux qu’on vise. C’est celui qui profite. »

« Oui… mais ce sont des collègues… »

Manu acquiesce doucement.

« Justement. Des collègues qui ont droit à un vrai contrat.

À des protections. »

Il repose lentement l’enveloppe sur la table.

« S’ils tombent malades… qui s’occupe d’eux ? »

António baisse les yeux. Ses doigts se crispent légèrement. Puis il hoche la tête.

Manu se redresse.

« Voilà ce que je vous propose. »

Il tapote les documents.

« On saisit le conseil de prud’hommes. Et en parallèle… je vais activer quelques contacts. »

Un léger sourire traverse son visage.

« Le métier d’inspecteur se raréfie… mais les amitiés restent. »

António le dévisage un instant.

Pour la première fois depuis des jours, il ne se sent plus seul.

Manu s’apprête à reprendre, mais Clara Müller intervient.

« Maria, j’ai peut-être une idée pour vous aider. »

Elle lui fait une confidence.

« J’ai une amie journaliste. Elle pourrait raconter votre histoire. »

Un bref apaisement.

« Ce ne sera pas facile.

Je ne ferai rien sans votre accord. »

Maria ne détourne pas le regard.

« D’accord. »

Elle inspire.

« On va se battre. »

Manu esquisse un sourire.

Les échanges s’enchaînent, plus concrets. Chacun apporte une idée. Peu à peu, un plan se dessine.

Dans un coin du salon, Jean observe ses parents. Un léger sourire naît sur son visage. Ils ne céderont plus.

Jamais.

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