prologue

2 minutes de lecture

Mois de décembre, un dimanche soir. Les urgences ne dorment jamais. Sous les néons trop blancs, tout semble irréel, comme si le monde entier avait été vidé de ses couleurs. Les murs, les blouses, le sol, tout se confond dans une lumière clinique qui me brûle les yeux. Je serre mon poignet contre moi, comme si, à ce moment précis de ma vie, il était la seule chose à laquelle je peux me raccrocher. La seule chose qui m’appartient encore. Une attelle provisoire, mal ajustée, une poche de glace posée dessus et cette douleur sourde qui pulse jusque dans mon coude. L’adrénaline redescend et, avec elle, l’anesthésie de la douleur disparaît. Je souffre intérieurement, mais je fais en sorte de ne rien laisser paraître. Le médecin n’est pas encore passé, mais je connais déjà le verdict. Quelque chose s’est fissuré. Quelque chose s’est cassé. Je ne sais simplement pas quoi.

— Tu veux que j’aille chercher quelqu’un ? demande mon père.

Sa voix me parvient comme à travers de l’eau. Étouffée, lointaine. Je secoue la tête. Parler serait une erreur. Parler ouvrirait une brèche. Et ce soir, je dois tenir. Alors je répète mentalement. Encore. Toujours. Une caisse trop lourde. Un faux mouvement. Un accident. L’histoire parfaite. Simple. Crédible. Incontestable.

Autour de nous, les urgences vivent leur propre chaos : un enfant pleure, un homme râle, une infirmière marche vite, très vite. Elle enchaîne les patients sans même avoir le temps de prendre soin d’elle, de manger quelque chose ou même d’aller faire un tour aux toilettes. Des vies qui se croisent, des douleurs visibles, des blessures qu’on peut montrer, mesurer, réparer. Les miennes ne font pas de bruit. Je me demande encore si j’ai bien fait d’être venue. Si je ne prends pas la place de quelqu’un qui en aurait plus besoin que moi. Je me demande constamment ce que je fais là. Je ne suis pas à ma place. Je ferais mieux de partir. Mais quand on appelle mon nom, mon cœur s’emballe. Je me lève. Chaque pas me semble instable, comme si le sol refusait de rester immobile. Le box est petit, presque étouffant. Le médecin sourit. Routine. Gestes précis. Questions mécaniques.

— Que s’est-il passé ?

Et je mens, je répète une fois de plus cette histoire que je me suis inventée pour cacher, celle que je garde à l’intérieur de moi. Rien que pour moi. Celle que personne ne doit connaître, celle que personne ne doit savoir… Sans trembler. Sans hésiter. Comme si j’avais passé ma vie à m’entraîner pour cet instant.

Il manipule doucement mon poignet et la douleur explose, vive, tranchante, mais je ne réagis presque pas. Comparée à celle qui gronde encore sous ma peau, celle-ci n’est rien.

— Fissure.

Le mot tombe, propre, net, acceptable. Une blessure logique. Mon père souffle, soulagé. Moi, je fixe un point invisible sur le mur. Parce que, dès que je cligne des yeux, tout revient.

Le noir. Les mains. La voix. Je ravale ma respiration. Je n’ai rien dit. Je ne dirai rien.

Certaines fractures ne se voient pas sur une radio. Certaines blessures ne quittent jamais les locaux techniques. Et certaines nuits ne se terminent jamais vraiment.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire lola moon ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0