chapitre 3: Se lancer dans le grand bain
C’est la veille de la rentrée sportive. Toutes mes affaires sont presque prêtes. Je me suis enfermée dans ma chambre pour faire le tour de mes CD, des musiques que je possède et que j’aime. Je vais devoir écrire moi-même les ballets que mes nageuses devront apprendre et présenter. Il me faut donc trouver des musiques inspirantes, celles sur lesquelles j’aimerais qu’elles puissent nager. Elles doivent être à la fois rythmées, mais aussi comporter une partie plus douce, afin que les filles puissent reprendre leur souffle. Il faut également qu’elles leur plaisent, car nous les entendrons très souvent : je vais donc éviter les morceaux qui, au bout d’une dizaine d’écoutes, me donneraient envie de passer le CD par la fenêtre.
Je jette mon dévolu sur plusieurs chansons que j’aime bien, comme Sarà perché ti amo, que j’ai entendue tout l’été. Je tombe aussi sur une chanson que j’adore et sur laquelle j’ai toujours rêvé de créer un ballet : Cotton Eye Joe. Cette musique m’inspire tellement que je commence déjà à trouver des idées de mouvements, et je me retrouve à écrire les premières lignes d’un ballet. Mais très vite, je mets fin à mon emballement : avant d’écrire un ballet, ou même plusieurs, il faut déjà que je rencontre mes nageuses, que je voie combien elles sont, quel est leur niveau et ce dont elles sont capables. Il faut avant tout, dans un premier temps, que j’apprenne à les connaître.
Je réfléchis ensuite aux exercices que je pourrai leur faire faire pour les échauffements. Là-dessus, quel que soit leur niveau ou leur nombre, les exercices seront les mêmes pour tout le monde. Je les note sur des feuilles que je décide d’archiver dans un classeur. Sérieusement, je commence à stresser. C’est une nouvelle épreuve, une inconnue, et je serai seule à la barre. Comment les filles vont-elles réagir en l’apprenant ? Certaines sont plus âgées que moi. Comment vais-je pouvoir faire preuve d’autorité et de respect face à des nageuses qui, il y a quelques semaines encore, étaient mes coéquipières ? J’avoue que, si j’avais su dès le départ que je serais seule pour diriger l’équipe, j’aurais préféré avoir le groupe des débutantes. Mais je suis une battante : je ne recule pas devant un défi. Il faut bien que je m’y fasse et que je l’affronte la tête haute.
Le jour suivant, quand arrive l’heure de partir, je monte dans mon Opel Tigra bleu nuit et prends la direction de la piscine. Après environ trente minutes de route, je me gare sur le parking près de l’entrée. En descendant, après avoir récupéré mes affaires dans le coffre, je marche en direction du bâtiment. Autour de moi, j’assiste au spectacle que seule une nouvelle saison peut offrir. D’abord, un ballet de voitures arrive, s’arrête, et des jeunes filles toutes souriantes en descendent. Les adolescentes courent pour rejoindre la piscine, retrouver les copines déjà présentes. Elles se sautent dans les bras, se câlinent, se font la bise et commencent à se raconter leurs vacances. Les plus jeunes, les petites débutantes, elles, sont accompagnées par leurs parents jusque dans le hall de la piscine, où les attend Cathy, une femme d’une trentaine d’années, blonde, pas très grande.
— Bonjour tout le monde ! Je suis Cathy, et cette année c’est moi qui aurai la charge de vos filles. Pour aller au bord du bassin, elles devront passer par les vestiaires qui se trouvent sur ma gauche, derrière les tourniquets. Une porte donne accès aux vestiaires collectifs mis à notre disposition par la piscine. Je vous laisse donc, mesdemoiselles, aller vous mettre en maillot de bain et me retrouver au bord du bassin. Ne laissez pas vos affaires dans les vestiaires : mettez tout dans vos sacs et déposez-les dans les gradins.
Je m’adresse maintenant aux parents : vous êtes libres de faire ce que vous voulez. Vous pouvez partir et revenir dans le hall dans une heure et demie pour récupérer vos filles, ou bien rester pour les regarder. Dans ce cas, je vous invite à emprunter l’escalier derrière moi, à retirer vos chaussures et chaussettes, et à vous asseoir dans les gradins. Vous avez le droit d’assister aux entraînements, mais je vous demanderai de le faire en silence. Si je m’aperçois que votre présence perturbe plus qu’elle n’aide les nageuses, je vous demanderai de partir. Merci de votre compréhension et bonne saison à tous !
Au même moment, j’arrive à mon tour dans le hall. À l’entrée, près de l’accueil, j’aperçois un tableau d’affichage, à côté duquel se trouve une petite porte verte donnant sur un long couloir sombre et légèrement en pente. J’ouvre la porte et m’y engage. Au fond, je me retrouve face à une autre porte menant à un local servant de vestiaire pour les entraîneurs. La pièce n’est pas très grande, mais il y a de la place pour chacun. L’éclairage n’est pas trop mauvais : une petite lucarne en hauteur laisse filtrer les rayons du soleil. J’entre, retire mon pantalon, attrape le short que j’avais mis dans mon sac et l’enfile rapidement. J’y range mes affaires, sors mes fiches d’entraînement, referme mon sac et quitte le local par la porte opposée, qui donne accès directement au bassin.
Je descends quelques marches dans un couloir peu éclairé, puis les sons résonnent, le monde s’agite : c’est la rentrée sportive. La lumière du jour se reflète sur l’eau et contraste avec l’obscurité que je viens de quitter. Impressionnée, j’avance à la rencontre des autres membres du club. C’est à ce moment-là que je le vois pour la première fois : le nouveau responsable de l’association, Jack. Un homme de trente-six ans, agent immobilier, blond, les yeux bleus, rasé de près, toujours souriant, grand avec une carrure assez imposante. Dès qu’il m’aperçoit, il vient à ma rencontre. Il me tend la main pour me saluer, et en profite pour rapprocher un peu plus son visage du mien afin de me faire la bise.
— Bonjour, je suis Magalie, l’entraîneur du groupe loisirs.
— Salut, enchanté ! Moi, c’est Jack, le nouveau responsable de l’association. Si je
comprends bien, c’est notre première rentrée à tous les deux. Ça va ? Pas trop stressée ?
— Si, un peu. Ça fait bizarre de passer de nageuse à entraîneur, et de se retrouver
seule.
Il semble avenant, gentil et disponible. Avec une main posée dans mon dos, qui n’a pas bougé depuis la bise, il poursuit :
— Ne t’inquiète pas, je suis sûr que tout va bien se passer. Et si tu rencontres des
difficultés avec des nageuses ou autre, viens me voir, ma porte te sera toujours ouverte… Tu peux compter sur moi, murmure-t-il à mon oreille, en ponctuant sa phrase d’un clin d’œil discret. Puis il s’éloigne avec un grand sourire.
Il me faut un instant pour comprendre ce qu’il vient de se passer. M’a-t-il fait du rentre-dedans, ou voulait-il simplement être aimable parce que je suis nouvelle ? Je décide de ne pas m’attarder et vais saluer les autres entraîneurs. La première à qui je m’adresse est Lorène, une jeune femme de vingt-cinq ans, rousse, grande, bien en chair, et assez autoritaire. C’est l’une des responsables du départ de Jenny. C’est elle qui a tout fait pour récupérer le groupe compétition : elle voulait entraîner l’équipe la plus forte. Comme elle est aussi maître-nageuse, le club ne peut pas se passer d’elle, car sans elle, les filles n’auraient pas le droit d’aller à l’eau. Elle a donc profité de cette position pour obtenir ce qu’elle voulait, au détriment de Jenny.
— Salut, Lorène.
— Tiens, tu es là toi ? Tu n’es pas partie avec les autres ?
— Eh non, comme tu vois, je m’accroche. Je compte bien remplir mon rôle comme il se doit.
— Oui, et je vois que tu ne perds pas de temps pour te faire une place.
— De quoi tu parles ?
— De ton petit échange avec Jack. Vous avez l’air proches tous les deux. Ça y est, vous en êtes déjà à vous chuchoter des mots doux à l’oreille ? Fais attention quand même, il est marié.
— Tu racontes vraiment n’importe quoi. On faisait juste connaissance, et c’est lui qui a posé sa main dans mon dos.
L’ambiance au sein du club paraît déjà électrique en ce début de saison. Deux clans semblent s’être formés après les départs précipités : ceux, comme moi, qui soutiennent Jenny et les autres membres partis, et ceux qui sont responsables de la situation.
Je me montre donc polie, mais distante. En vérité, je bouillonne intérieurement : je lui en veux beaucoup. Moins je la verrai, mieux je me porterai. Si elle continue à me provoquer, je ne sais pas si je parviendrai à garder mon calme.
Je m’éloigne de Lorène et me dirige vers Ariane, une jeune femme d’une vingtaine d’années, mince, de taille moyenne, et nageuse à ses heures perdues. Elle entraîne la catégorie en dessous, un groupe de filles âgées de dix à douze ans.
— Salut Ariane, j’espère que tu vas bien.
— Salut Magalie ! Très bien et toi ? Dis donc, il y a de l’ambiance par ici ! J’ai rêvé ou
c’était tendu entre vous deux ?
— Ça va, merci. C’est rien, un peu d’électricité dans l’air. Elle ne peut pas me voir, et
c’est réciproque. On évitera de trop se croiser, et tout ira bien.
L’entraînement commence. Les nageuses arrivent des vestiaires et rejoignent leurs équipes. Chaque groupe possède sa ligne d’eau. Les filles de mon équipe arrivent à leur tour. Parmi elles, je retrouve Irina, une jeune femme de mon âge, petite, svelte, blonde aux yeux bleus. Elle étudie pour devenir ostéopathe. C’est devenue, au fil des années, ma meilleure amie. Nous nous sommes rencontrées grâce à ce sport, dans des équipes différentes au départ, puis notre lien s’est renforcé quand nous avons nagé ensemble sous la direction de Jenny. Une autre nageuse que je connais bien arrive aussi : Lucia, seize ans, grande, sportive, blonde aux yeux bleus. Depuis l’année dernière, Irina et Lucia nagent en duo : elles ont un très bon niveau toutes les deux.
— Salut les filles !
— Salut ma belle ! Alors, prête ? me demande Irina.
— Oui, prête ! Mais du coup, vous êtes avec moi ?
— Oui, comme Jenny est partie, on a décidé de s’entraîner avec toi. Le ballet, on l’a déjà : on avait commencé à l’apprendre l’an dernier. On te le montrera et tu nous corrigeras.
— Parfait, pas de souci. J’ai préparé un programme d’échauffement : regardez-le et commencez tranquillement. Merci d’être restées, je me sentirai moins seule.
On s’enlace toutes les trois, une grande accolade chargée de soutien, puis les filles se lancent à l’eau.
Le reste de l’équipe arrive : Carine, Lola, Marie, Sonia, Annie, que je connais déjà, et deux nouvelles, Alicia et Laura.
— Bonjour les filles, j’espère que les vacances se sont bien passées. Avant de commencer, il faut que je vous dise : il y a eu quelques changements depuis juin. Suzanne ne fera finalement pas partie de l’aventure cette année, je me retrouve donc seule pour gérer l’équipe. Je sais que, pour certaines, ça peut sembler étrange de m’avoir comme entraîneur alors qu’on a toujours nagé ensemble, mais sachez que je prendrai mon rôle à cœur. Je suis prête à vous écouter, à prendre en compte vos avis si quelque chose ne va pas ou ne vous plaît pas. Je veux que cette année, on profite, qu’on s’amuse, mais qu’on travaille aussi, pour pouvoir présenter de beaux ballets au gala de fin d’année. Ce n’est pas parce qu’on ne fait pas de compétition qu’on ne peut pas être excellentes.
— Bien dit ! Merci d’être restée et de ne pas nous avoir lâchées.
— Ne t’inquiète pas, on va te faire honneur !
— Merci les filles. Bon, pour celles qui étaient déjà là l’an dernier, allez jeter un œil à la feuille d’échauffement derrière moi et mettez-vous en route. Pour information, Irina et Lucia ont déjà commencé. Et pour vous, mesdemoiselles, bienvenue ! Je vais vous expliquer le fonctionnement de l’équipe. Le mot d’ordre ici, c’est de prendre du plaisir. Chaque séance commence par un échauffement avec des longueurs de natation, puis des exercices techniques indispensables à la natation artistique, que je vous apprendrai au fur et à mesure. Les entraînements ont lieu le mardi, le jeudi et le samedi. Vous n’êtes pas obligées de venir à chaque fois, mais essayez d’être présentes au moins deux fois par semaine. Même si ça ne paraît pas comme ça, la natation artistique est assez technique.
Allez, on commence : cinquante mètres crawl, cinquante mètres brasse et cinquante mètres dos. Vous pouvez vous arrêter entre chaque nage pour boire un coup, mais pas avant. C’est parti, à l’eau !
Les deux débutantes se jettent à l’eau et commencent leur entraînement. Je garde un œil sur elles, j’analyse leurs difficultés, j’échange avec les anciennes pour adapter le programme.
Durant l’entraînement, Jack va et vient au bord du bassin. Par moments, il s’installe dans les gradins pour gérer l’administratif tout en observant ce qui se passe autour. Après une heure et demie d’efforts pour retrouver nos automatismes et nous décrasser de ces deux mois de vacances, le premier entraînement s’achève enfin.
— C’est bon les filles, vous pouvez sortir de l’eau, c’est terminé pour aujourd’hui !
— Merci Magalie, à jeudi alors !
— À jeudi, les filles ! Alicia, Laura, venez me voir, s’il vous plaît. Comment ça s’est
passé pour vous, ce premier entraînement ?
— Bien, merci ! Un peu dur au début de tenir toutes les longueurs, mais après,
quand on a commencé les bases, c’était sympa.
— D’accord. Vous savez, toutes ces longueurs, ce n’est pas pour vous embêter : le
but, c’est d’échauffer vos muscles, mais aussi de travailler votre cardio, très sollicité pendant un ballet de trois minutes sans pause. Ça sert aussi à vous muscler les bras et les jambes, car vous en aurez besoin. Alors oui, c’est long et parfois chiant, mais c’est la base. Courage les filles ! À jeudi, si vous êtes là !
Les filles récupèrent leurs affaires et filent aux vestiaires. Quant à moi, je range le matériel dans les caisses à roulettes prévues à cet effet, que je pousse jusqu’au local près des baies vitrées. Puis je remonte les marches pour me changer et j’attends mes nageuses dans le hall, afin de m’assurer que tout le monde reparte bien en sécurité.
Avant de remonter dans ma voiture, une fois que toutes mes nageuses sont parties, Jack s’approche de moi. Je ne l’avais pas vu venir, et je sursaute quand il ouvre la bouche.
— Eh bien, je te fais peur ? Tu ne devrais pas, je suis doux comme un agneau.
— Désolée, je ne t’avais pas vu arriver. J’étais dans mes pensées, je croyais être
seule.
— Alors, ce premier entraînement ? Ça s’est bien passé ?
— Oui, très bien. J’ai mis les choses au clair dès le début, et tout a roulé. Je me fais
plus de souci pour ma relation avec Lorène que pour mes nageuses. Il va juste falloir que je jongle entre les anciennes et les débutantes. L’équipe est très hétérogène, il faut que je coordonne tout ça.
Tout en m’écoutant, il s’approche encore et me dépose une bise sur la joue.
— Bonne soirée, rentre bien.
Je monte dans ma voiture et allume la radio. Sur les ondes passe Cette année-là de Yannick. J’adore cette chanson. J’augmente le volume à fond et prends la route du retour.
Je rentre chez mes parents — car j’habite encore chez eux — et les retrouve pour le dîner. Nous nous installons tous les trois à table, comme à notre habitude. Ma mère apporte un de nos plats préférés : des saucisses poêlées et des spaghettis au beurre. Elle pose aussi le paquet de gruyère à portée de main : elle sait que papa et moi allons en mettre sans hésiter. Une fois installée, elle tente d’en savoir plus sur mon premier entraînement. Elle avait bien senti, les jours précédents, que cette grande première me travaillait, surtout après les changements dans l’organisation.
— Alors ma chérie, c’était comment ? Est-ce que ça valait le coup de stresser autant?
— Ça s’est très bien passé, et non, tu as raison, ça n’en valait pas la peine. Mais que veux-tu, je suis comme ça, on ne me changera pas !
— Les filles ont été sympas ?
— Oui, très ! En plus, j’ai Irina et Lucia dans mon équipe, et deux débutantes !
— Irina et Lucia ? Mais qu’est-ce que tu vas pouvoir leur apprendre ? Elles ne devraient pas être dans le groupe compétition pour progresser davantage ?
— Non maman. Le groupe compétition, c’est Lorène qui l’a récupéré, et elle ne veut pas des filles : elle a déjà son propre duo et refuse d’en avoir un deuxième. En plus, comme elles étaient avec Jenny, elle ne veut pas en entendre parler. Elles sont mieux avec moi, et au moins, j’ai du soutien.
Après le repas, je leur souhaite bonne nuit et monte à l’étage du duplex qui m’est réservé. Je file me coucher. Demain, le réveil sonnera tôt : j’ai presque deux heures de transport pour rejoindre la fac.

Annotations
Versions