chapitre 4: On va à la fac!
Mercredi matin, le réveil sonne. Je me lève et me prépare assez vite. Je descends rejoindre mon père pour le petit déjeuner. Il est déjà là, dans la cuisine, à préparer ses tartines devant une émission matinale.
— Bonjour, bien dormi ?
— Pas trop. J’ai beaucoup pensé à la fac. Je vais être toute seule, je ne connais personne, je ne sais même pas à quoi ressemble cette université. Et si je ne trouve pas l’entrée ? Et si je suis incapable de me repérer ? Et si je ne sympathise avec personne ? Et si je ne comprends rien à ce que les profs racontent ?
— Eh oh, mollo avec les questions de bon matin, j’ai pas encore pris mon café. Déjà, on va faire quasiment tout le trajet ensemble. Il te restera juste un train à prendre, et tu descendras au quatrième arrêt. Ensuite, tu sors du train, tu prends les escaliers pour sortir de la gare, et la fac sera juste devant toi. Ça va le faire. Et puis, si tu te perds ou que tu ne comprends rien aux cours, c’est pas grave. Tu n’y joues pas ta vie. Tu y vas pour apprendre des choses, mais surtout pour éviter de rester toute la journée le cul dans le canapé à manger des cochonneries.
Quand vient l’heure du départ, on part tous les deux direction l’arrêt de bus.
Après un trajet qui m’a paru une éternité, avec un bus et deux trains, j’arrive enfin à la fac. Il faudra que je pense à faire le plein de CD, sinon je risque d’écouter toujours les mêmes dans mon baladeur pendant ces longues heures de trajet.
Très rapidement, je fais la rencontre de Pierre et Laurent, deux garçons de ma classe avec qui je sympathise tout de suite. Eux sont clairement dans leur élément : tous deux détenteurs d’un bac S, ils sont comme des poissons dans l’eau, alors que moi, pour une fois, je coule en piqué — voire même, on peut dire que je touche le fond.
J’avais choisi cette filière censée contenir un mélange de mathématiques et de sociologie, en pensant qu’avec mon bac éco et mon dix-sept sur vingt en spé maths, ça conviendrait. En réalité, pas du tout. Je me retrouve à un niveau de maths spé et j’entends parler de notions dont je n’ai jamais entendu parler auparavant.
Dès le premier cours de maths, en ce premier jour, Pierre me voit complètement perdue.
— Ne t’inquiète pas, quand on fera les travaux pratiques, ce sera plus concret, tu
comprendras mieux. Alors je continue d’écouter, j’essaie de m’accrocher, de prendre des notes.
Le cours se termine et nous nous dirigeons vers le premier cours de travaux pratiques.
— Pierre, je croyais qu’une fois qu’on serait en travaux pratiques je comprendrais
mieux. C’est ce que tu m’as dit tout à l’heure.
— Oui, c’est quoi le problème ?
— Le problème, c’est que je ne pige rien à ce qu’il raconte. J’ai même pas
l’impression qu’il parle français. Il y a plein de symboles que je ne connais pas
— Comme quoi ?
— Ebsyltron.
— Epsilon, tu veux dire ?
— Oui, epsilon. C’est quoi ça ?
— Sérieux ? T’as pas vu ça en maths l’année dernière ? Vous faites quoi en bac éco,
du coup, en maths ?
— Non, nous, on n’a pas vu ça. Nous, on a fait les probabilités, les matrices… Bon,
c’est quoi alors ?
— Epsilon, c’est une notation traditionnelle du majorant de l’écartement de la
fonction dans la définition formelle de la continuité….
— Bon, laisse tomber, tu m’as perdue. Je crois que je vais juste faire semblant de
suivre.
— Si jamais tu t’endors, essaye de ne pas ronfler.
Clairement, à cette heure-là, pour moi et pour la première fois, les maths, c’est du chinois. Et c’est peu de le dire. J’en veux pour preuve : le professeur de maths est japonais, celui de travaux pratiques est vietnamien et celui de probabilités est chinois.
Je le sens dès ce premier jour : cette année va être longue et compliquée. Mais heureusement, je pense que je pourrai compter sur Pierre et Laurent pour m’accompagner.
Le midi, quand vient l’heure du repas, on descend à la boulangerie en bas de la fac, dans le centre-ville. Elle fait des sandwichs super bons, avec des menus abordables pour les étudiants.
— Bonjour, je voudrais un sandwich poulet-crudités, un Oasis et une tartelette, s’il vous plaît.
— Tenez, mademoiselle. Ça vous fera trente-deux Franc.
— Tenez.
— Merci et bon appétit.
Une fois que chacun de nous a récupéré son repas, notre petit groupe repart en direction du campus pour s’installer dans le parc et manger tranquillement tout en faisant connaissance.
— Et alors, Mag, tu as un mec ?
— Moi ? Non. Enfin, j’en avais un par chez moi, là-bas. Mais entre les cours toute la
journée à l’autre bout de la région, les quatre heures de transport en commun chaque jour, et mon boulot à la piscine, quasiment dix heures par semaine, ça n’allait pas tenir. Alors j’y ai mis fin avant les vacances d’été.
— Tu bosses dans une piscine à côté des cours ? Tu fais quoi, maître-nageur
sauveteur ?
— Non non, pas du tout. J’entraîne une équipe de natation artistique. Vous savez,
les filles qui dansent dans l’eau et qui ont la tête sous l’eau quasiment tout le temps.
— Ah ouais, sympa. Et toi, tu nages aussi ?
— Je nageais, jusqu’à l’année dernière. Mais depuis juin, j’ai arrêté. De toute façon,
je n’aurais pas le temps. Les journées ne font que vingt-quatre heures, je vous signale. Et vous, vous faites quelque chose en dehors des cours ?
— Moi, je fais de la boxe, me répond Pierre sans me quitter des yeux.
— Ah, c’est cool, tu pourras me défendre dans le train si on m’embête alors.
— Avec plaisir, dit-il avec un grand sourire et les yeux qui pétillent.
— Et toi, Laurent ?
— Moi, je fais du piano au conservatoire à côté. C’est moins pratique pour se
défendre, mais ça fait pas mal.
— Sauf si tu fais des fausses notes, lui dis-je en rigolant.
La journée se termine, il faut refaire le chemin inverse. Je retrouve papa en descendant du train, après qu’il a passé, comme tous les jours, sa journée dans son grand bureau de directeur de banque. Tous les deux, nous allons récupérer le deuxième train, puis ensuite encore le bus qui nous raccompagne jusqu’à la maison.
— Alors, cette journée, ma chérie ?
— Bah, on va dire que ça en fait une de moins. Je ne sais pas trop ce que je fais là. Je ne comprends rien aux cours de maths, les profs parlent de notions dont je n’ai jamais entendu parler. En cours de programmation, je suis incapable de faire un programme. Ce sont les garçons qui créent les programmes demandés, et après, ils les mettent sur une clé USB qu’ils me passent pour que je télécharge sur mon ordinateur et que je montre au prof que j’ai réussi. Mais au final, en faisant comme ça, je n’apprends rien. Mais bon, en vrai, ça va me servir à quoi, de créer des programmes sur ordinateur ?
— Bah, tu pourrais apprendre à créer un programme capable de répertorier tous mes livres à ma place. Je gagnerais du temps.
— Je vais continuer à venir, mais je pense que je vais prendre avec moi mes bouquins d’annales pour bosser mes concours.
Et demain, et tous les jours d’après, ce sera le même rituel : transport, fac, repas à la boulangerie, toujours le même sandwich. On ne change pas les bonnes habitudes.
Deux mois et demi se sont déjà écoulés, et la semaine est bien entamée. Déjà jeudi soir.
Après ma journée à la fac, en arrivant chez moi, je file dans ma chambre en vitesse pour récupérer mon sac, mes affaires de piscine et mon matériel. Je saute dans ma voiture et pars en direction de la piscine.
Le même petit rituel se met en place : j’arrive sur les lieux, je me dirige vers le vestiaire, me change et rejoins le bord du bassin. Jack est toujours là. Comme à chaque fois, il vient à ma rencontre et sa main se pose sur le bas de mon dos, juste au-dessus de mes hanches.
— Salut toi. Tu vas bien aujourd’hui ?
— Oui, ça va bien, merci.
Il est toujours très ouvert et tactile, je l’ai déjà remarqué à chaque fois qu’il fait la bise aux nageuses pour leur dire bonjour.
— Salut les filles, allez, on file dans le bassin, l’entraînement va commencer. Ah,
voilà les plus belles !
Je me suis d’ailleurs interrogée intérieurement plusieurs fois. Je me demande toujours si c’est un comportement normal de la part d’un responsable d’association sportive. Ceux auxquels j’ai déjà eu affaire, les années précédentes dans mes différents clubs, semblaient moins présents et pas aussi proches de leurs nageuses.
Ça y est, mes nageuses arrivent, l’entraînement peut enfin commencer.
— Bonsoir les filles, tout le monde est en forme ? Allez, je vous laisse sauter à l’eau.
J’ai accroché l’échauffement au mur sous le plongeoir. Ensuite, Laura et Alicia, vous travaillerez les modes de déplacement. Irina et Lucia, vous travaillerez les figures du ballet. Vous passerez chacune votre tour et vous vous corrigerez mutuellement. Je veux vous voir à fond sur la technique et la hauteur aujourd’hui. Pour les autres, vous travaillerez les déplacements avec les filles et vous ajouterez des exercices de statique. Enfin, dans la dernière demi-heure, on ira sur la mezzanine pour commencer à apprendre le ballet du gala de Noël. Allez, c’est parti, on commence ! Le programme de ce soir est chargé.
Depuis quelque temps, je me surprends à particulièrement bien aimer venir aux entraînements du jeudi. Pour cause : en même temps que nous, dans le bassin extérieur, les équipes de natation sportive viennent s’entraîner. Et à la tête de ces deux équipes, deux jeunes hommes.
Il y a d’abord David, un jeune homme de vingt-cinq ans, grand, très musclé, brun, les yeux marron. Il est en couple avec Ariane. Et ensuite, il y a Mattéo, un jeune homme de vingt-deux ans, brun, avec de magnifiques yeux verts, plutôt baraqué.
Je dois l’avouer, j’aime beaucoup le regarder depuis mon plongeoir de ligne d’eau, pendant qu’il entraîne de l’autre côté des portes vitrées, face aux gradins. On ne s’est, pour le moment, échangé que des banalités, du style bonjour et au revoir. Mais je pense beaucoup à lui, sans jamais réussir à faire le premier pas. Je ne suis pas du genre à draguer ou à prendre les devants. J’ai plutôt l’habitude que ce soient les garçons qui viennent vers moi, souvent à la suite de petits échanges de regards. Je le sais, mon point fort, ce sont mes yeux : leur couleur fait souvent tourner les têtes. Dans mon regard, il y a un petit quelque chose d’espiègle.
Je me reconcentre sur mes nageuses. Je dois leur apprendre un ballet assez facile, pour que les débutantes puissent participer, mais aussi beau, pour représenter et surtout présenter notre équipe lors du gala de Noël qui aura lieu en décembre, avant les vacances de fin d’année.
Les filles sortent du bassin. Elles vont dans les gradins récupérer leurs serviettes, les attachent autour de leur taille et enfilent leurs claquettes. On monte ensuite toutes à la mezzanine pour commencer à apprendre les mouvements à sec.
À la fin de l’entraînement, comme très souvent, Jack vient à ma rencontre.
— Magalie, dimanche dans trois semaines, il y aura la répétition générale pour le
gala de Noël. Est-ce que tu pourrais prévenir tes nageuses qu’exceptionnellement, il y aura donc entraînement un dimanche soir, de dix-sept heures à vingt heures ?
— Trois heures d’entraînement pour répéter le gala ? La répétition va être plus
longue que le gala lui-même !
— Non, il n’y aura pas trois heures de répétition. Juste avant de commencer, nous
ferons les photos d’équipe. Fais en sorte qu’elles aient toutes un maillot de bain de gala pour la photo. Il y aura aussi une séance photo individuelle pour les entraîneurs.
Il me fait la bise et, avant de s’éloigner, me susurre à l’oreille :
— Au revoir, passe une bonne soirée. On se voit samedi. J’ai hâte de te retrouver.
Je retourne, comme d’habitude, dans le vestiaire et croise Mattéo, qui s’apprête à en sortir.
— Eh, c’est bon, tu peux y aller, je te laisse la place. Oh, au fait, moi c’est Mattéo, on ne s’est pas encore présentés officiellement ! Tu es nouvelle dans l’équipe d’entraîneurs ?
— Salut, oui, j’ai commencé cette année. Je m’appelle Magalie.
— Ravi de te rencontrer, alors.
— Merci, moi aussi. Bonne soirée.
— Bonne soirée à toi aussi. On se revoit la semaine prochaine ?
— Oui, oui, toujours présente.
Je me change, retourne une fois de plus à ma voiture. Mais cette fois, je rentre chez moi le cœur léger, le sourire aux lèvres. Mattéo m’a enfin adressé la parole. Il sait maintenant qui je suis, et c’est lui qui a fait le premier pas. C’est lui qui est venu me parler.

Annotations
Versions