chapitre 5: La toute première fois.
On est dimanche, c’est la répétition générale. Il est dix-sept heures et tout le club se retrouve à la piscine. Le bruit est assourdissant : les cris, les encouragements, les félicitations… Les gradins sont pleins. Mais tout cet engouement n’est pas pour nous. Non, actuellement dans la piscine se déroule une compétition de natation sportive. Elle a pris du retard et est encore en cours alors même que notre créneau d’occupation commence.
Cathy et Ariane regroupent toutes les nageuses à la sortie des vestiaires, près du petit bassin de la pataugeoire. Il y a un petit espace carrelé suffisant pour pouvoir regrouper les équipes les unes après les autres afin de procéder aux photos de groupe prévues.
— Ohé, les filles, écoutez toutes s’il vous plaît, dit Jack en espérant réussir à capter l’attention de tout le monde.
— La compétition n’est malheureusement pas finie. On va donc faire les photos de groupe ici, près de la pataugeoire. Je veux que vous vous regroupiez par équipe auprès de votre entraîneur. On va commencer par le groupe loisir, s’il vous plaît.
— Aller les filles, on va aller se mettre là, devant la mosaïque. Comme on est un peu nombreuses, je voudrais qu’on fasse deux lignes. Celles de devant, mettez-vous accroupies. Je vais me mettre sur ce côté-là.
— OK les filles, vous êtes prêtes pour la photo ? Allez, tout le monde me regarde. Je veux voir de grands sourires. Voilà, on ne bouge plus… Ok, elle est parfaite. Équipe suivante.
Pendant les photographies, Jack guide le photographe.
Une fois les photos de groupe terminées, les filles patientent, soit en barbotant dans la pataugeoire, soit en révisant leurs ballets « à sec », c’est-à-dire en comptant à voix haute et en reproduisant les mouvements avec leurs bras pour mémoriser aussi bien les gestes hors de l’eau que ceux qu’elles devront faire dans l’eau avec leurs jambes.
C’est au tour des photos individuelles : chaque entraîneur passe une par une.
— Allez, maintenant c’est au tour des entraîneurs. Les filles, venez par ici, s’il vous
plaît. On va reprendre le même ordre que pour les photos d’équipe. Donc Magalie, c’est toi qui commences, annonce le photographe.
Aujourd’hui, pour la photo, j’ai choisi un pantalon noir et un haut sans manches rose, pas décolleté ni court : il arrive au niveau des hanches.
Jack, qui se tient à côté du photographe, décide de me guider pour la pose.
— Magalie, s’il te plaît, appuie-toi contre le mur à côté du bassin. Voilà, garde une
jambe tendue et plie l’autre.
— Comme ça ?
— Oui, très bien. Maintenant détends-toi. Pose ta tête contre le mur. Essaye avec
les mains sur les cuisses… Oui, parfait.
— Allez, un grand sourire, mademoiselle.
— Mais je souris tout le temps.
— C’est vrai, tu es une fille très pétillante, ajoute Jack en m’adressant un clin d’œil que je ne sais pas trop comment prendre, un sourire un peu trop confiant pour quelqu’un que je connais de depuis à peine quelques semaines.
La photo est prise. Je me redresse et retourne voir mes nageuses, qui barbotent dans la pataugeoire en révisant.
Les photos sont terminées, la répétition devrait commencer mais la compétition de natation n’est toujours pas finie. Les filles commencent à s’impatienter.
— Les révisions au sec c’est bien, mais à un moment il faudra aller dans l’eau au
minimum pour s’échauffer.
— Bon, c’est quand qu’on peut commencer à s’entraîner ?
— C’est bien gentil de réviser à sec mais le gala se fait dans l’eau.
— Oui, et si on s’entraîne pas il va être moche. Et puis il y a la compétition aussi,
faudrait pas qu’on finisse dernières.
— J’entends bien, les filles, mais on n’y peut rien si la compétition n’est pas finie. On
ne va pas les mettre dehors, répond Lorène.
— Bah nous, on peut y aller dehors.
— Comment ça ?
— Bah oui, on n’a qu’à aller s’échauffer dans le bassin extérieur.
— Mais on est en plein mois de décembre, il fait trois degrés dehors, intervins-je en
m’incrustant dans la conversation.
— Et alors ? L’eau est chauffée. Et si on a froid, on n’aura qu’à nager plus vite.
— D’accord, mais le bassin n’est pas éclairé, ajoute Jack, venu voir pourquoi il y a
tant d’agitation.
— Bah vous ne pouvez pas l’allumer ?
— Si, il faut aller dans le local technique pour enclencher la lumière, explique
Lorène. Moi je ne peux pas, je dois garder un œil sur les bassins.
— Je vais y aller si vous voulez. Je sais où c’est et comment on fait pour
l’enclencher, intervient Ariane.
— Ok, et pendant ce temps je vais apporter les caisses de matériel au bord du
bassin pour que les filles aient tout ce qu’il leur faut pour l’échauffement.
— Ok je t’accompagne, me dit Jack. Comme ça on pourra chacun en prendre une, ça
ira plus vite.
Le local de matériel se trouve à l’autre bout du bassin où se déroule la compétition, juste à côté de la baie vitrée, derrière deux grandes portes.
On part tous les deux en longeant le bassin. On pousse les portes et on se retrouve dans le local. Mais dès qu’elles se referment, c’est le noir complet.
— Oh là, mais il fait sombre là-dedans…
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase que je sens les mains de Jack se poser sur mes épaules et me serrer très fort. Il me maintient et me plaque avec violence contre le mur. Par réflexe, je mets mes mains en avant pour éviter que mon visage ne le heurte. Le choc est si brutal que ma main gauche, en touchant le mur, déclenche une douleur fulgurante qui me traverse tout le bras.
Jack se colle encore plus à moi jusqu’à me bloquer complètement. Au loin, on entend les cris de joie des nageuses : Ariane a dû réussir à allumer la lumière. À cet instant, je réalise vraiment ce qui est en train de se produire. Il est tellement collé à moi que j’ai du mal à respirer.
Le temps se déforme. Des secondes ? Des minutes ? Impossible à dire. Je suis figée, incapable de bouger, comme gelée dans mon propre corps. Je veux crier mais aucun son ne sort. Ma gorge se bloque. Mon cerveau semble se déconnecter.
Jack, toujours derrière moi, me serre encore plus fort. Il approche son visage du mien. Je sens son souffle chaud dans mon cou. Je frissonne, je ferme les yeux très fort, tous mes muscles se crispent. Il m’embrasse dans le cou, sa bouche chaude et humide, avec une intensité qui me donne la sensation qu’il pourrait me mordre. Je pleure, de peur et de douleur.
— Hmm… J’ai pensé à ce moment depuis la première fois que je t’ai vue au bord du
bassin. Tu m’excites. Je deviens fou à chaque fois que je te vois.
Sa main descend le long de mon corps, passe sur ma poitrine qu’il presse à travers mon haut et mon soutien-gorge.
— Tes seins si gros, dans tes petits hauts si sexy… Avoue, tu le fais exprès de mettre tes petites tenues sexy. C’est pour m’allumer, hein ?
Il ne demande rien, pas mon avis, pas mon consentement. Il s’en moque. Il ne semble même pas craindre d’être surpris. Il descend encore sa main, la glisse dans mon pantalon, franchit mon sous-vêtement et introduit trois de ses doigts en moi.
— Hmm… c’est bon. Tu as l’air d’aimer ça. Tu ne dis rien ? Tu aimes, hein, que je te
prenne comme ça ? Ne t’inquiète pas, personne ne va nous surprendre. Tu peux même crier si tu veux. Je suis sûr que ça m’exciterait encore plus.
Il fait des va-et-vient. Il prend du plaisir. Je sens sa respiration saccadée s’intensifier de plus en plus, que son désir augmente. On dirait qu’il est proche de la jouissance. Moi, je suis paralysée, incapable de bouger. Aucun muscle ne répond. Aucun son ne sort. J’ai beau essayer, rien. Le silence forcé m’étouffe. La panique monte.
Je veux que ça s’arrête, je veux m’évanouir, tomber, me cogner la tête et oublier. Le temps devient interminable. Les mots qu’il souffle dans mon oreille me donnent envie de vomir. Il est tellement collé à moi que je sens son sexe dur contre mes fesses. Il retire ses doigts et me glisse, d’un ton menaçant :
— C’était bon. Je ne vais pas faire durer le plaisir plus longtemps, les autres
pourraient se poser des questions. Mais tu as dû le sentir… tu me fais beaucoup d’effet. Et au fait, c’est notre petit secret.
Il s’éloigne en prenant une caisse de matériel.
Moi, je reste figée. Les pensées tournent en boucle : Ce n’est pas possible. Ce n’est pas réel. Je l’ai rêvé. Ça ne peut pas être vrai. C’est un père de famille. Puis enfin, ma voix revient, faible, tremblante. Je m’écroule le long du mur, assise, mon poignet gauche coincé contre moi, maintenu par ma main droite.
— Non… ce n’est pas un rêve. Ça s’est vraiment passé. Jack vient réellement d’abuser de moi. Qu’est-ce que je vais faire ? Si j’en parle, personne ne me croira. On va dire que j’exagère, que j’invente. Que je suis une menteuse. Je ne peux rien dire. Il a raison : je dois garder ça pour moi. Peut-être que maintenant qu’il a eu ce qu’il voulait, il me laissera tranquille…
Dans ma tête, une autre voix me dévore : J’ai honte. Honte de ne pas avoir bougé. Est-ce que ça veut dire que j’acceptais ? Honte de ne pas avoir crié. Est-ce que ça veut dire que je voulais ? Toutes ces phrases qu’il m’a dites… Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que je l’ai « allumé » ? Est-ce que c’est ma faute ?
Je reprends lentement mes esprits. Je sors du local avec la deuxième caisse que je pousse comme je peux, d’une seule main. Mon poignet me lance mais je serre les dents. Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé. Je ne le saurai jamais.
La compétition touche à sa fin et le bruit diminue. Les lumières me brûlent les yeux. Je me sens désorientée. Irina m’aperçoit et vient vers moi.
— Eh, te revoilà ! Ça va ? La compétition va être finie, on va pouvoir s’échauffer. Tu veux qu’on revoie une dernière fois le ballet toutes ensemble ?
— Hein ? Quoi ? … Ah oui, le ballet. Euh… oui, oui, faisons ça. Où est le reste de l’équipe ?
— Là, juste derrière toi. Dis, tu es sûre que ça va ? Tu as l’air ailleurs.
— Oui, ça va aller. Je suis juste un peu fatiguée par tout ce bruit. Et j’ai un peu mal au poignet.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Quand j’ai tiré la caisse, un truc lourd était en équilibre. J’ai voulu le rattraper pour pas qu’il tombe, mais j’ai mal positionné mon poignet, il est parti en extension.
— Ah mince… tu as mal ?
— Oui, beaucoup, mais ça va aller. Je vais mettre de la glace. Et si ça passe pas, demain j’irai voir le médecin.
La répétition peut enfin commencer. Je vois Jack qui se promène au milieu de tout le monde comme si de rien n’était, comme si rien ne s’était passé dans ce local. Comme s’il était un homme normal, gentil, souriant, père de famille… un mec bien. Moi, je suis sonnée, perdue au milieu de tout ce monde. J’entends les conversations mais je n’arrive plus à me concentrer. Tout semble flou, comme si mon cerveau était plongé dans le brouillard.
Je ne me sens plus à ma place dans cette piscine. Je voudrais disparaître, me cacher, rentrer sous ma couette et ne plus bouger. Je ne suis plus à l’aise dans mon propre corps. Je me pose mille questions : Est-ce que je l’ai cherché sans m’en rendre compte ? Est-ce que je suis responsable ? Et si je parle, est-ce qu’on va aussi me virer du club ? J’ai peur. Je ne dirai rien. Je garderai tout ça pour moi. Et surtout, en moi.
Le soir même, en sortant de la répétition, mon poignet me fait encore trop souffrir. J’appelle mes parents pour qu’ils me rejoignent sur le parking. Quand ils arrivent, je leur répète la même histoire que celle inventée pour Irina. Mon père décide de me conduire à l’hôpital le plus proche avec ma voiture, pendant que ma mère rentre chez nous.
Aux urgences, on me demande ce qui s’est passé. Je répète encore mon mensonge, sans changer un mot. Je ne parle pas de ce qui s’est réellement produit.
Verdict : fissure du poignet. Je repars avec une immobilisation pour un mois et demi.

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