chapitre 6: Fin d'un semestre.
Les jours passent. J’essaie de reprendre une vie normale : aller aux cours à la fac, même si je n’y comprends toujours rien. Mais je m’accroche. Je persévère.
Je décide tout de même de me présenter aux partiels du semestre.
— Eh salut la belle, me lance Pierre quand il me voit arriver devant l’amphithéâtre.
— Salut les garçons. Bon alors, vous êtes prêts ? Vous avez bien révisé ?
— Pas trop mal, me répond Laurent. Et toi ?
— Moi, je viens juste pour dire que je suis venue. Je vais m’asseoir dans cette salle devant ma copie, répondre des trucs, noter plein de données qui ne voudront sûrement rien dire, comme d’habitude. Mais au moins j’aurai fait un effort. De toute façon, si je ne me présentais pas aux partiels de ce semestre, je ne pourrais pas me présenter à ceux du semestre suivant et je me ferais virer de la fac. Et je n’en ai pas très envie. Ça me plaît, moi, de venir voir vos petites têtes tous les jours. En plus, ça me fait de la compagnie. Je n’ai pas envie de rester chez moi à tourner en rond devant la télé. Et mes vieux ne seraient pas d’accord non plus.
Comme je l’avais annoncé aux garçons, j’ai fait de gros efforts pour remplir les feuilles d’examen de maths. Au bout d’une heure, une fois fini, je sors de la salle et j’attends qu’ils sortent à leur tour.
— Alors, les garçons, vous le sentez comment ?
— Franchement, moyen.
— Et toi, Laurent ?
— On verra. Mais c’est vrai que c’était chaud.
— Et toi, la miss, tu as réussi à noircir combien de pages ?
— Franchement, j’étais inspirée. J’ai dû en faire quatre recto verso.
Après avoir mangé un morceau tous les trois, on se rend aux partiels de démographie. C’est la matière que je préfère. Elle me rappelle les cours d’économie que je suivais au lycée. Je me sens à ma place dans cette salle, donc j’arrive à décrocher une note au-dessus de quinze, alors que pour toutes les autres matières je ne monte pas au-dessus de deux sur vingt.
J’ai hâte d’être au prochain semestre pour découvrir une nouvelle matière dans laquelle je suis sûre de réussir. À la rentrée, je vais pouvoir suivre des cours de logique.
En attendant, je commence à préparer mes futurs concours d’entrée en école de formation pour l’année prochaine. Cette année, j’ai décidé de tenter plusieurs types de formations différentes, mais je ne présente qu’un seul concours par école.
Je me suis donc inscrite aux concours d’auxiliaire de puériculture, d’éducatrice de jeunes enfants et d’infirmière. Du coup, quand arrivent les cours de maths, je préfère m’installer au fond de la salle. Pendant que mes camarades sortent de quoi prendre des notes, moi je sors discrètement mes annales de concours et je travaille dessus. Ces cours-là, ça fait longtemps que j’ai abandonné l’idée de les suivre ou de les comprendre, mais je continue quand même à me lever tous les matins, à me déplacer et à faire acte de présence.
Après la fac, je continue aussi à me rendre à la piscine trois à quatre fois par semaine. Je galérais un peu au début pour conduire avec mon poignet immobilisé, mais maintenant ça va mieux : j’ai pris le pli. Le mardi, Jack n’est pas présent. De temps en temps, quand mes nageuses ne sont pas nombreuses, j’en profite pour enfiler mon maillot et aller dans le bassin avec elles. L’hôpital m’a fourni une attelle que je peux porter dans l’eau.
Je fais l’échauffement avec elles. Même si je suis un peu moins rapide, je m’entraîne à effectuer certaines figures et je décide même de me monter un ballet pour moi. Je le sens, je le ressens : j’ai besoin de nager. C’est devenu essentiel pour moi, pour me vider la tête, pour ne plus penser à rien, pour m’évader. C’est le seul moment de la semaine où, même s’il y a beaucoup de monde autour, j’ai la sensation d’être seule au monde.
Quand j’ai la tête dans l’eau, plus aucun bruit n’arrive jusqu’à moi. C’est comme si j’étais dans une bulle, un monde où personne d’autre n’existe. C’est calme, reposant. Quand j’enchaîne les longueurs, mon cerveau se met sur pause. Je ne pense qu’à nager. Qu’à atteindre le bout du challenge que je me fixe, un peu plus haut chaque semaine. Toutes les mauvaises pensées que je peux avoir s’envolent. Elles reviennent vite après, mais pendant une heure tout disparaît. Je me sens légère. Je ne ressens plus ce poids sur mes épaules, cette charge émotionnelle sur mon dos. L’eau a le pouvoir de soulager tous mes maux.
Arrive le moment du gala de Noël. Les gradins sont pleins. Les parents sont venus en nombre, certains accompagnés des grands-parents, des copains ou copines d’école.
Dans les vestiaires, c’est le stress pour certaines, l’excitation pour d’autres, la joie pour les dernières.
— Ohé les filles ! Vous pouvez baisser d’un ton ? On vous entend jusque dans les gradins. Regroupez-vous par équipes, s’il vous plaît. Merci.
Je retrouve mes nageuses regroupées dans un coin près du vestiaire des garçons.
— Ça va ? Laura, Alicia, vous n’êtes pas trop stressées ?
— Si, c’est horrible, j’ai mal au ventre, répond Alicia.
— Et moi, j’ai oublié tout le ballet, dit Laura.
— Alicia, souffle un grand coup, ferme les yeux et pense à un lieu dans lequel tu te sens bien. Laura, toi, on va vérifier que tu n’as rien oublié : on va réviser le ballet à sec, d’accord ?
— D’accord.
— Allez les filles, on s’installe là. Je vous laisse vous mettre en place, je mets la musique. Concentrez-vous : je ne peux pas la mettre trop fort.
Une fois le passage terminé :
— Très bien. Maintenant, une petite retouche maquillage avant que ça commence.
Vous pomponner va vous détendre.
Jack fait irruption dans le vestiaire des filles :
— Toutes les nageuses sont attendues autour de la pataugeoire ! On va bientôt commencer ! Comme pour chaque gala, il y aura un défilé, alors rangez-vous par ordre de grandeur !
Le défilé commence. Les parents crient, encouragent, applaudissent.
Les musiques s’enchaînent, les ballets aussi. Le groupe compétition présente en avant-première son ballet pour la fin d’année : c’est prometteur.
Arrive enfin le moment très attendu pour mes nageuses. Elles nagent sur « Étoile des neiges », mais dans la version rock du groupe Simon et les Modanais. J’ai écrit un ballet assez simple pour que même les débutantes puissent participer, malgré leurs trois mois seulement de pratique.
Pour qu’elles y arrivent, j’ai beaucoup travaillé avec elles. On a même rajouté un entraînement le vendredi soir, où j’allais nager avec les deux nouvelles pour leur apprendre les figures et les corriger en direct. C’était notre moment tranquille à nous trois.
Le gala est aussi l’occasion pour Jack de présenter l’équipe pédagogique aux parents.
Il se lance dans un discours parfaitement maîtrisé. Personne ne voit ce qui se cache derrière. Je me force à l’écouter, mais quand vient mon tour et qu’il s’approche, je frissonne. Mon cœur s’emballe. La panique arrive.
Il colle son torse au mien.
— J’en arrive à notre toute nouvelle recrue. Elle est passée du statut de nageuse l’année dernière à celui d’entraîneur cette année. Elle est jeune, mais motivée et appliquée. Heureusement qu’elles sont bénévoles, parce que Magalie ne compte pas ses heures…
Pendant tout son discours, il garde sa main dans mon dos, sur mes reins. Un courant électrique traverse mon corps. Mon cerveau se bloque. Le son de sa voix devient lointain.
Il s’éloigne enfin et clôture la soirée.
Quand je reviens à la piscine la semaine suivante, je me change rapidement. Je ne vais pas le voir pour lui dire bonjour. Je ne veux pas m’approcher de lui. Je sens pourtant son regard sur moi.
Il fait son tour pour saluer tout le monde. Il serre la main de Mattéo et David, qui se gèlent dehors.
— Salut les gars, alors ça va ? Pas trop froid ?
— Salut Jack. Oh, ça va, on est bien équipés, mais j’avoue que vous êtes quand même mieux lotis que nous.
Mattéo répond en souriant, son regard glissant brièvement vers moi, assise sur mon plongeoir à l’intérieur. Il remarque la crispation de mon corps, la manière dont je me redresse légèrement quand Jack s’approche. Quelque chose dans l’air lui fait froncer les sourcils, un instinct qu’il ne peut ignorer.
Quand il arrive à moi. Sans réfléchir, il pose sa main dans mon dos. Nouveau frisson. Des flashs du local. Il se penche à mon oreille :
— Alors, tu ne veux pas me dire bonjour ? Tu sais que c’est malpoli. En tout cas, sache que c’est un plaisir de devoir venir réclamer une petite bise. Tu es toujours aussi bandante.
Les frissons deviennent violents. Mon cœur s’affole. Ma respiration se coupe. Je dois retenir un haut-le-cœur pour ne pas vomir. Je deviens livide.
Finalement, la dernière fois, j’avais tort. Il ne va pas s’arrêter. Il semble même prêt à recommencer. La petite voix revient : « Est-ce qu’il s’arrêtera un jour ? Vivement les vacances. »
J’espère que ces deux semaines de coupure lui remettront les idées en place et qu’il me laissera tranquille à la rentrée.

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