chapitre 7: Il recommence.
Mais au retour des vacances, rien n’a vraiment changé. La présence de Jack au bord du bassin me dégoûte toujours autant, si ce n’est même davantage. Sa façon trop tactile d’être avec les filles, qui sont plus jeunes que moi, me donne la nausée. Des questions auxquelles je suis incapable de répondre tournent dans ma tête quand je le vois faire. « Est-ce qu’il s’en prend aussi à elles ? Est-ce qu’il ne fait ça qu’avec moi ? Combien sommes-nous à subir ces attouchements ? Est-il allé plus loin avec d’autres ? »
Pendant les vacances, j’ai eu l’occasion de discuter un peu avec les filles, Jenny et Irina. On s’est vues lors d’une soirée.
— Alors, comment ça se passe pour toi au club ?
— Bah écoute, mes nageuses sont sympas. Elles ont bien compris que je n’étais pas là pour être le chef, mais plutôt pour leur apprendre des choses, les corriger sur des gestes mal faits ou sur lesquels elles ont des difficultés. Et puis, avec les débutantes, c’est cool parce qu’il y a tout à leur apprendre.
— Et avec les autres ?
— Tu veux dire les entraîneurs ?
— Ouais.
— Bah écoute, avec Ariane ça se passe bien, mais on ne va pas aller se faire une bouffe ensemble à l’extérieur. Avec Cathy, on se dit juste bonjour et Lorène, je l’évite.
— Et le nouveau responsable, il est comment ?
— Je ne sais pas, c’est bizarre. Je ne le sens pas.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Bah, de prime abord, il a l’air sympa, mais il y a un truc qui me gêne. Je ne suis pas à l’aise avec son comportement, je le trouve malsain.
— Pourquoi ? Il se comporte comment ?
— Bah tu vois, je le trouve trop près des nageuses. Il tape la bise à chacune quand elles arrivent au bord du bassin, toujours avec son grand sourire que je trouve un peu pervers. Il n’hésite pas à poser sa main dans leur dos alors qu’elles sont en maillot de bain. Il est toujours collé à elles. Je ne trouve pas que ce soit un comportement normal de responsable. On a plus l’impression que c’est leur pote. Les précédents, ceux qu’on a connus jusque-là, n’ont jamais été comme ça. Il y avait toujours de la distance. Là, il est toujours au bord du bassin à tous les entraînements, sauf le mardi soir. Quand il ne reste pas assis dans les gradins parce qu’il est occupé avec des papiers administratifs, il fait le tour du bassin constamment. Il va discuter avec les nageuses alors qu’elles sont censées bosser.
— Et les autres entraîneurs, elles en disent quoi ?
— Pas grand-chose. Je pense qu’elles l’aiment bien. Elles rigolent avec lui. J’ai l’impression qu’il n’y a que moi que ça dérange.
Malgré le fait que je me sois lancée dans toutes ces confidences sur mon ressenti envers Jack, à aucun moment je ne réussis à leur parler du comportement qu’il a eu avec moi. De ce qu’il avait fait, de ce que j’ai subi. De tout ce qui me ronge à l’intérieur, de ce qui m’empêche de dormir. J’ai confiance en mes amies, je sais qu’elles seraient de mon côté, mais je n’arrive pas à vider mon sac, la honte prend le dessus. J’en arrive toujours au même point : je n’ai qu’une envie, me faufiler dans un trou de souris pour y rester cachée jusqu’à ce que tout s’arrête. Je n’ai encore jamais eu envie d’en finir avec la vie pour pouvoir mettre fin à tout ça. J’aime trop ma vie, ma famille et mes amis pour leur faire ça, mais au fond de moi, j’aimerais pouvoir fuir et mettre le plus de distance possible entre Jack et moi.
Malheureusement, ça ne suffirait même pas, car depuis le retour des vacances, il commence même à m’appeler sur mon portable sous des prétextes bidons.
— Magalie, salut, c’est Jack, tu vas bien ?
— Oui. Je peux savoir pourquoi tu m’appelles ?
— Pour entendre ta voix. Tu m’as manqué pendant les vacances. C’était dur de ne pas te voir pendant ces quinze jours.
— Jack, arrête s’il te plaît. Si tu n’as rien d’autre à me dire, je raccroche.
— Non, je t’appelais parce que j’aimerais qu’on trouve un moment un soir après un entraînement.
— Pourquoi ? Pour que tu assouvisse tes fantasmes ? Je ne veux pas que ça recommence.
— Je ne vois pas de quoi tu parles. Non, si je veux te voir, c’est pour qu’on discute de ton équipe. De ce que tu comptes faire l’année prochaine.
— Je n’en sais rien, ce n’est pas le moment et je n’ai clairement pas envie de parler de ça avec toi seule dans une pièce. Arrête de m’appeler s’il te plaît. Laisse-moi tranquille. Au revoir.
Seulement un soir, je me suis fait surprendre en beauté, je n’ai pas vu le coup venir. La fatigue se faisant, j’ai baissé la garde, je ne prête pas attention à ce qui se déroule sous mes yeux. Ce jeudi-là, à la fin de l’entraînement, il sort de la piscine en même temps que moi et entame une conversation somme toute banale, en prenant avec moi la direction du parking. Il a mis de la distance entre nous. Il marche à côté de moi, mais sans me coller, comme deux personnes normales.
— Tu sais, on a discuté avec les membres du bureau l’autre soir au sujet du gala de fin d’année.
— Ah oui, et de quoi ?
— Bah on a réfléchi au thème du gala. On pensait le faire sur le tour du monde. Chaque équipe présente un ballet avec une musique qui représente un pays différent.
— Ok, donc j’ai un ballet qui peut aller pour l’Italie comme ballet pour mes débutantes. J’ai un ballet country pour les autres filles. Et s’il y a de la place, je présenterais bien un solo.
— Un solo, toi ? Mais tu t’entraînes quand ? Je ne le vois jamais dans l’eau. Et c’est bien dommage, d’ailleurs…
Son sourire est trop confiant, trop proche. Il se penche légèrement vers moi, et je sens ce poids dans son regard qui me met mal à l’aise.
— Tu sais que je rêverais de te voir nager… dit-il, et tout à coup, son ton me glace. Je serre les poings, comme pour m’ancrer à moi-même, et je fais mine de sourire, alors qu’au fond je me demande comment m’échapper de cet espace qui devient soudain trop étroit.
— C’est normal, je m’entraîne quand tu n’es pas là. J’ai moins de nageuses, du coup j’en profite, et comme ça je peux aussi mieux les corriger.
— Tu fais du beau boulot avec tes nageuses. Les débutantes se sont bien débrouillées au gala de Noël. Et puis maintenant qu’Irina et Lucia sont parties, tu as plus de temps à consacrer aux autres.
— Je suis triste qu’elles soient parties, mais je peux comprendre que dans mon équipe, elles ne pouvaient pas faire de compétition.
Tout en continuant la discussion, il monte dans ma voiture avec moi.
Une fois à l’intérieur, d’un seul coup, Jack s’arrête de parler. Il me regarde, et je me rends compte à l’instant de la situation qui est en train de se jouer. On est seuls tous les deux dans ma voiture, il s’y est introduit sans rien me demander. Cette situation que j’ai évitée depuis le local, c’est-à-dire me retrouver seule dans une pièce avec lui, se reproduit ce soir. Je sens la panique qui me prend aux tripes. Ma petite voix intérieure se remet à déblatérer. « Qu’est-ce qu’il fout là ? Pourquoi il est monté ? Que va-t-il faire ? Il ne faut pas que ça recommence. » Mes yeux se posent sur lui et je me rends compte que lui n’a pas perdu de temps : il a déjà ouvert sa braguette, sorti son sexe et pris ma main de force pour la poser dessus.
— Vas-y, touche, caresse-là. Tu sens comme tu me fais du bien, tu m’excites, tout ce temps sans toi, c’était trop long..
Il espère prendre son pied. Mais cette fois-ci, j’arrive à prendre sur moi, à regrouper toute la rage que la situation me procure pour me débloquer, sortir de ma tétanie. Je retire directement ma main violemment et lui hurle dessus :
— Lâche-moi ! Laisse-moi tranquille !
— Allez, juste un peu, tu verras, je suis sûr que tu vas aimer. Fait pas ta prude, je suis sûr qu’au fond tu aimes ça et que tu le fais dans les voitures
— PUTAIN….descends de cette voiture !!
— Tu ne sais pas ce que tu loupes. Je suis une bête de sexe.
— DÉGAGE !!
Il remet correctement son pantalon, ouvre la portière et sort. Avant de la refermer, il se penche, histoire de garder de la contenance et d’avoir le mot de la fin.
— Tu as intérêt à la fermer. De toute façon, personne ne te croira. Ça sera ta parole
contre la mienne. Et qui voudra croire une jeune fille qui accepte de faire monter un homme deux fois plus âgé qu’elle dans sa voiture ? Comme on était dans ta voiture, tu ne pourras pas leur faire croire que tu n’étais pas consentante. Et de toute façon, si tu ouvres ta bouche, tu dégages comme tes petites copines.
Sur ces mots, il claque la porte, part vers sa voiture, ouvre la portière, monte dedans et quitte le parking.
Une fois qu’il a disparu de mon champ de vision, je m’écroule sur mon volant en larmes. J’ai du mal à respirer. Je suffoque, ma respiration est comme bloquée, je n’arrive pas à faire rentrer l’air, ni à gonfler mes poumons. Je tente de me calmer, mais c’est impossible. Je pleure, je crie, mes larmes se déversent comme des cascades. Comme les chutes du Niagara. Je suis incapable de les contrôler ; en vrai, à ce moment-là, je n’ai plus le contrôle de rien.
Mon téléphone sonne, sur l’écran « Maman » s’affiche. Elle doit sûrement s’inquiéter que je ne sois pas encore rentrée, mais dans l’état dans lequel je me trouve, impossible de lui répondre. Elle s’inquiéterait encore plus d’entendre que je pleure et que je suis en train de faire une crise de panique. C’est le mot d’ordre depuis le début de toute cette affreuse histoire : personne ne doit savoir.
Je souffle, je tente de nouveau de prendre calmement de grandes inspirations. Je pose mes deux mains sur le volant, bras tendus, j’essaie de me détendre, de me calmer. Pour cela, je ferme les yeux et tente de me concentrer sur un endroit que j’aime, où je me sens en sécurité. Je visualise les montagnes suisses. Je me vois tout en haut, au sommet, avec rien d’autre devant moi qu’une immensité de paysage magnifique, silencieux, calme et reposant. Un endroit où l’on peut se ressourcer, se déconnecter de la vie réelle qui nous entoure. Je prends encore une fois une grande inspiration pendant trois secondes et j’expire pendant dix secondes.
Quand les larmes cessent de couler, que ma respiration ralentit, j’essuie mes yeux, inspire un grand coup, ouvre les fenêtres et mets le contact de mon Opel Tigra. Je mets le son de l’autoradio à fond, mais ne prête même pas attention à la musique que la chaîne de radio est en train de diffuser. Cette musique de fond me permet de faire le vide dans ma tête et de ne pas me sentir trop seule dans ma voiture. Cela me rassure légèrement. Je conduis doucement, à dire vrai je n’ai plus d’énergie, je suis épuisée.
En arrivant, je m’excuse auprès de ma mère.
— Désolée maman, j’ai vu que tu m’avais appelé mais on était en train de finir une réunion de dernière minute pour faire un retour sur le gala de Noël. Je n’ai pas pu te répondre et ensuite, du coup, je suis vite partie pour ne pas que tu t’inquiètes trop. J’ai pas pensé à te rappeler avant de partir.
— C’est pas grave, comme je ne savais pas trop, avec ton père on a mangé sans toi, mais je t’ai gardé une assiette de côté.
— C’est gentil maman, mais là j’ai pas très faim. Je suis fatiguée, je crois que je vais plutôt monter.
— C’est vrai que tu as une petite mine, comme si tu avais pleuré ?
— Non non, ça va, je suis juste crevée. J’ai pas mal baillé sur la route, c’est pour ça. Je vais vite aller me doucher et ensuite j’irai me coucher. Bonne soirée maman, bisous. Bisous papa, à demain.
Je monte en vitesse et m’enferme dans ma salle de bain. Je me sens sale, je me déshabille précipitamment et file sous la douche faire couler l’eau. Je me lave plusieurs fois l’intégralité de mon corps en insistant surtout sur les mains afin de retirer son odeur que je sens toujours sur moi, comme si elle était ancrée en moi, comme si son parfum était devenu mon odeur corporelle.
Je frotte tellement pour réussir à la retirer que ma peau est très rouge, presque à vif. Je craque, les nerfs lâchent, je pleure de toutes mes forces. Le bruit de la douche absorbe mes pleurs, étouffe mes cris de désespoir. Je me sens coincée dans cette histoire, comme prise au piège dans une situation que je n’ai pas voulue. Je ne sais pas comment m’en sortir, je ne vois pas de solution, pas d’échappatoire. Je ne peux pas parler ; comme il le répète à chaque fois, personne ne me croira. Il est trop apprécié par tout le monde. Personne ne croira qu’un père de famille, qui a un poste important dans la vie de l’association en plus, puisse faire des choses aussi abominables que ce que j’aurais à leur raconter.
Alors à quoi bon s’épuiser dans un combat que l’on sait déjà perdu d’avance ? Toutes mes larmes coulent le long de mon corps, emportant avec elles le peu d’énergie qu’il me restait encore à l’intérieur de moi.
Je sors enfin de la douche, décide d’enfiler mon pyjama le plus chaud et le plus moelleux, le plus réconfortant aussi, et c’est complètement épuisée, les batteries plus qu’à plat, que je pars me coucher.
Lors des entraînements suivants, Jack fait comme si rien ne s’était passé. Il est même très distant, et j’avoue que ce n’est pas pour me déplaire. Peut-être qu’il a enfin compris et qu’il va me laisser tranquille. Il ne me dit bonjour que de loin, juste avec un signe de tête, et ça s’arrête là. Il ne vient pas me voir pendant les entraînements pour mettre sa main sur mon épaule ou la passer dans mon dos en prétextant vouloir me parler de choses et d’autres. Je savoure ce moment, je me détends et peux me concentrer sur mes nageuses et le travail que j’ai à faire.

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