chapitre 8: Le premier pas.

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Le jeudi suivant, alors que j’arrive à la piscine, je croise Mattéo sur le parking.

— Eh Magalie, ça va ? Ton poignet va mieux ?

— Mattéo ! Salut ! Oui, ça va mieux, merci.

On fait, pour la première fois, le chemin ensemble jusqu’à la piscine.

— Super ! Je pensais à un truc. Ça fait un moment que je voulais le faire mais je n’ai

pas encore osé.

— Vas-y, accouche. Qu’est-ce que tu veux me dire, ou me demander même ?

— Est-ce que ça te dirait que ce soir, après l’entraînement… si tu n’as rien d’autre

de prévu bien sûr… on aille manger un bout ensemble dans le centre-ville ?

Je suis surprise par la proposition, mais cela me fait très plaisir, et je pense qu’il doit le deviner à la grandeur du sourire qui se dessine sur mon visage, sans que je n’arrive vraiment à le contrôler.

— Oh ! Volontiers ! Je t’avoue que je commençais à me demander si, à un moment,

on allait se dire autre chose que juste bonjour et au revoir.

Arrivée dans le hall, je le laisse aller au vestiaire en premier.

— Vas-y, j’arrive, j’ai un truc à faire avant.

— C’est quoi ? Envoyer un texto à ton chéri pour décommander ce soir ?

— Tu as presque vu juste. Allez, file. Je te rejoins après, je n’en ai pas pour

longtemps.

Je sors mon téléphone de la poche arrière de mon jean pour envoyer un message à ma mère :

Ne m’attendez pas pour manger, changement de dernière minute.

Je vais aller manger un bout en ville après l’entraînement,

je ne rentrerai pas tard. À tout à l’heure.

Bisous.


D’accord, bonne soirée.
Ne rentre pas trop tard.
Tu as tes clés ?


Oui c’est bon, je les ai.
Promis, on va juste manger.

Une fois les messages envoyés, je mets mon téléphone dans mon sac. J’emprunte la petite porte et le long couloir, le sourire aux lèvres et le cœur léger. Cette invitation, j’en rêvais depuis longtemps, mais je finissais par penser qu’elle n’arriverait jamais. Alors quand, ce soir, il s’est enfin lancé, j’ai cru que mon cœur allait exploser. J’ai d’ailleurs toujours du mal à le croire : finalement, Mattéo, le beau gosse des bassins, s’intéresse bien à moi.

Toujours la tête dans les nuages, j’accède au vestiaire et me change rapidement pour ne pas être en retard au bord du bassin.

Pendant une bonne partie de l’entraînement, je ne peux pas m’empêcher de le regarder. Et quand nos regards se croisent, des sourires se forment sur nos visages ; on peut même apercevoir de petits clins d’œil de temps en temps. J’ai l’impression d’avoir régressé, d’être une adolescente qui en pince pour le plus beau garçon de l’école et qui s’apprête à avoir son premier rencard. J’ai du mal à me concentrer : je déroule la soirée dans ma tête, je suis comme ça, je l’ai déjà dit, j’ai du mal avec l’inconnu. Tout doit être programmé, la spontanéité, c’est pas mon fort.

De son côté, Mattéo ne semble pas plus concentré que moi.

— Eh dis donc Mattéo, intervient David.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Bah j’étais en train de te parler. Mais j’ai l’impression que l’intérieur de la piscine

t’intéresse plus que ma conversation.

— Hein ? Quoi ? Oh pardon, désolé. Tu disais quoi ?

— Non, c’était rien d’important. Par contre, j’ai l’impression que toi, tu as bien plus

important à me raconter.

— Bah en fait, tout à l’heure quand je suis arrivé, elle était là aussi. Du coup on a un

peu discuté et j’ai fini par me lancer. Je l’ai invitée à venir manger avec moi ce soir après l’entraînement.

— Oh bah il était temps en effet. Tu sais où vous allez manger ?

— Je pensais aller « Au Chat Doré ».

— Oui, c’est une bonne idée. Ce n’est pas un resto romantique mais il y a moyen

d’être un peu seuls pour discuter. En plus, le soir, la salle est un peu tamisée, ça va vous mettre dans l’ambiance. Bon maintenant arrête de la dévorer des yeux, sinon tu n’auras plus faim ensuite. lance David pour le taquiner.

L’entraînement se termine. On se retrouve tous les deux en même temps devant les marches des escaliers qui mènent au local.

— Vas-y la première, je te laisse la place cette fois-ci. Chacun son tour. Je vais attendre, en plus j’ai encore deux ou trois trucs à dire à David.

— Quelle galanterie !

Je rentre dans le vestiaire pour me changer, le sourire toujours fixé sur mon visage. En sortant, je lui cède la place.

— Je t’attends dans le hall.

— Pas de souci, vas-y, je te rejoins. J’en ai pour deux minutes.

Au moment où j’arrive dans le hall, Jack vient à ma rencontre. Mon sourire s’efface instantanément. Mon visage se crispe, mon corps se fige, mon cœur s’emballe, il loupe un battement, mais pas pour les mêmes raisons. Plus il s’approche, plus la bonne humeur qui m’habitait disparaît.

Il se penche vers moi pour me dire au revoir. Je me tends, les poings fermés, la mâchoire serrée. Il le remarque… et en joue. Contrairement à moi, un sourire apparaît sur son visage. Ce sourire que je ne supporte plus, me donne envie de vomir.

— Qu’est-ce qu’il y a, je te fais peur ? Tu es toute raide. Humm… moi aussi d’ailleurs, murmure-t-il à mon oreille. Tu sais, je connais un bon moyen de se détendre. Je pourrais te montrer, si tu veux.

Je puise dans la rage qui monte en moi à la simple écoute de ses paroles infâmes. Je tourne mon visage vers lui. Nos visages sont tellement proches que nos lèvres se frôlent presque. Je soutiens son regard, prête à réagir s’il tente quoi que ce soit.

À ce moment, je ne sais pas pourquoi — peut-être parce qu’on n’est pas seuls, qu’il y a du monde autour — mais je n’ai plus peur de lui. Si quelque chose se passe, il y a des témoins. Alors je le regarde droit dans les yeux et je lui réponds sèchement, mais calmement, pour lui montrer que je ne me laisse plus faire.

— Non merci. Et à l’avenir, j’aimerais que tu me foutes la paix. Arrête de te coller à

moi et même de me toucher. Tu peux mentir à ta femme, à ta fille, ou tromper tous les gens autour de toi, mais moi je sais qui tu es réellement et ce que tu es capable de faire. Tu n’es qu’un monstre, une pourriture qui aime jouer avec les jeunes femmes pour assouvir ses fantasmes tordus. Qu’est-ce qu’il y a, ta femme ne te satisfait pas assez ? C’est pour ça que tu as besoin de t’en prendre à plus faible que toi ?

La rage monte en lui. Mes paroles l’ont vexé. Je vois qu’à présent c’est lui qui a les poings serrés et la mâchoire crispée. Alors que moi, j’avoue, ça m’a fait du bien de lui dire en face tout ce que j’avais sur le cœur. Je me sens presque soulagée. Il s’apprête à me répondre mais c’est à ce moment-là que sa femme et sa fille apparaissent.

Son visage change instantanément : il redevient l’homme qu’il prétend être, reprend son rôle d’acteur, le papa aimant, le mari fidèle, l’homme parfait sous tout rapport. Il leur lance un grand sourire et part avec elles comme n’importe quel père de famille.

Quelques secondes après leur départ, Mattéo sort du couloir du vestiaire et pose sa main dans mon dos pour me signaler sa présence. La tête encore dans mes pensées, en train de savourer ma joute verbale précédente, je sursaute et me crispe, pensant un instant qu’il est revenu. Quand je me retourne, j’aperçois Mattéo, surpris. Je pousse un soupir de soulagement. Je me détends quand je réalise qu’il ne s’agit pas de Jack.

Mattéo remarque ma réaction.

— Ça va ? On dirait que tu as vu un fantôme.

— Non, non, ça va, t’inquiète pas. Tu m’as surprise, c’est tout. J’étais dans mes

pensées.

— Ah ! Et j’y étais ?

— Où ça ?

— Bah… avec toi. Dans tes pensées ?

— Peut-être…

On se dirige jusqu’à nos voitures.

— Ça te va si on prend chacun notre voiture ? J’ai peur qu’ils ferment le portail du

parking avant qu’on ait fini de manger.

— Pas de problème. Dis-moi juste où on va, pour que je sois capable de te

retrouver.

— Aucun soucis. Tu vois la brasserie « Au Chat Doré », dans la rue principale vers

l’école privée ?

— Oui, je situe à peu près.

— Je te propose d’aller manger là-bas, si ça te va.

— Très bien, on se retrouve devant. À tout de suite.

Tout en l’écoutant, je me rapproche petit à petit de lui. Je me mets sur la pointe des pieds et lui vole une petite bise, accompagnée d’un grand sourire.

Une fois arrivée dans le centre, je trouve rapidement une place. Je tourne la tête à gauche, à droite, je cherche Mattéo du regard et finis par le voir arriver d’un peu plus loin dans la rue. Dès qu’il m’aperçoit, il m’adresse un grand sourire.

À ce moment-là, je fonds. J’ai des papillons dans le ventre. J’oublie tout ce qu’il s’est passé avant. La petite voix dans ma tête réapparaît : « Je suis sûre que ça va être une très bonne soirée. » J’oublie Jack et toutes les paroles qu’il m’a dites. Et si sa femme avait entendu ? Non, impossible… Elle aurait réagi. Aucune femme ne laisserait passer ça. Est-ce qu’un jour j’aurai l’audace d’aller lui parler ? Non. Elle ne me croira jamais. Aucune femme n’imagine que son mari puisse être un jour… un violeur.

Je sors de mes pensées quand Mattéo arrive à ma hauteur. Il tend le bras pour m’indiquer la direction. Il va poser sa main dans mon dos, mais se ravise, se souvenant de ma réaction dans le hall. Alors il se penche doucement vers moi et me murmure :

— Est-ce que ça te dérange si je pose ma main dans ton dos ?

La question me surprend. Je n’ai plus l’habitude qu’on me demande ça.

— Non.

— Je préférais vérifier parce que tout à l’heure, mon geste t’a fait sursauter. Je me

suis dit que peut-être tu n’étais pas très tactile.

En réalité, Mattéo se rend compte qu’il ne me connaît pas vraiment. Les seules choses qu’il sait de moi, c’est qu’il me trouve jolie, que j’entraîne une équipe, que je suis sérieuse et que mes nageuses semblent m’apprécier. Il remarque qu’elles m’écoutent sans broncher quand je leur demande un exercice. Pour lui, je parais douce mais capable de me faire respecter. Il m’a remarquée depuis la rentrée de septembre, mais n’avait jamais osé m’aborder jusque-là.

Pendant les vacances de fin d’année, il en avait même parlé à son frère.

— Frérot, faut que je te parle de quelque chose. J’ai besoin de ton avis de grand

frère.

— Vas-y, balance.

— Depuis le début de la saison, tu sais qu’on entraîne David et moi en même temps

que la section natation artistique.

— Oui.

— Dans cette section, il y a des entraîneurs… féminins.

— Oui, j’ai compris, continue.

— Bon… je me lance. Il y a une jeune femme qui est arrivée cette année. Elle est

belle, douce, un sourire ravageur et des yeux magnifiques.

— Et donc, c’est quoi le problème ? Elle a du poil aux pattes ?

— Non ! Arrête, t’es bête. Le souci, c’est qu’elle est jeune.

— Comment ça, jeune ? Elle est mineure ?

— Non, pour entraîner il faut être majeure. Mais je pense qu’elle vient juste de les

avoir.

— Et alors ? Elle a dix-huit ans, toi tu en as vingt-deux. C’est rien du tout. Regarde

moi avec Sonia, on a six ans d’écart et tout va bien. Fonce. Si elle te plaît pour de vrai — et vu comment tu m’en parles, j’en doute pas — tente ta chance. Au pire, elle a un mec ou elle te remballe. Mais tu auras essayé. Tu penses que tu lui plais ?

— C’est possible… J’ai l’impression qu’elle me mate pas mal pendant les

entraînements.

— Bah alors arrête de te poser mille questions. La prochaine fois que tu la vois, tu

l’invites à sortir. Et ensuite tu me la présentes, parce que je veux voir la fille qui a fait chavirer ton petit cœur.

Alors ce soir, il s’est lancé. Quand il m’a vue arriver sur le parking, il a fait exprès de tomber « par hasard » sur moi. Il m’a accompagnée jusqu’à la piscine… et il m’a invitée au restaurant.

Maintenant qu’on est installés, la serveuse nous apporte les menus et propose un apéritif.

— Je vais vous prendre un virgin mojito.

— Et moi un Sex on the Beach. Et une planche apéro à partager, s’il vous plaît.

— C’est noté. Je vous apporte ça tout de suite. En attendant, je vous laisse regarder le menu.

— Alors comme ça, tu ne bois pas d’alcool ?

— Non. Enfin… très rarement. Mais jamais quand je dois reprendre la voiture après.

— Cool, j’ai une SAM sous la main, c’est bon à savoir, dit-il avec un sourire malicieux.

— Ah, donc j’ai un fêtard devant moi ?

— Fêtard, faut pas exagérer. Mais j’aime bien faire la fête de temps en temps.

La serveuse revient avec nos apéritifs. On commande ensuite :

— Moi je vais vous prendre un tartare de saumon, avec frites et salade.

— Et moi un burger du chef, cuisson bleu, avec frites et salade aussi.

On discute, tranquillement, pour mieux se connaître.

— Alors, tu fais quoi dans la vie ?

— Je suis à la fac, à l’autre bout de la région. En licence de maths appliquées aux

sciences sociales.

— Oh, joli ! Je suis avec une matheuse.

— Alors non, pas du tout, t’emballe pas ! Je ne vais pas aller plus loin que la

première année. Et honnêtement, je suis presque sûre de ne pas la valider. Je viens d’un bac économique spé maths, alors je me suis dit que ça suivrait… mais pas du tout. C’est niveau maths sup, je comprends rien. Mais j’y vais quand même, j’aime pas abandonner. Du coup, je profite du temps de transport pour travailler sur mes écrits de concours.

— Ah oui ? Quels concours ?

— Cette année j’en tente trois : auxiliaire de puériculture, éducatrice de jeunes

enfants et infirmière.

— Belles ambitions. Toujours en lien avec les enfants. Tu en as ?

— Des enfants ? Non. C’est juste un rêve de gamine de travailler avec eux. Et toi, tu

fais quoi dans la vie ?

— Étudiant en licence de sport.

— Je me disais bien qu’avec un physique comme ça, tu pouvais pas faire autre

chose. Et ensuite ?

— Au départ je voulais être prof de sport. Mais je me réoriente.

— Vers quoi ?

— Kiné.

— Ah oui, très sympa. J’avoue qu’avoir un kiné sous la main, c’est plutôt utile.

La soirée est simple, agréable, douce. Je suis détendue, rassurée.

À la fin du repas, il me raccompagne dehors.

— Je sais pas toi, mais moi j’ai passé une excellente soirée.

— Oui, c’était très agréable. Et c’est sympa de se voir ailleurs qu’à la piscine.

— Ça te dirait qu’on renouvelle l’expérience ?

— Avec plaisir. La semaine prochaine ?

— C’est noté.

Il s’approche, toujours sans quitter mes yeux. Mon cœur s’emballe. Il attrape mon menton, approche ses lèvres… puis suspend son geste.

— J’ai terriblement envie de t’embrasser. Mais je suis un gentleman. Je ne fais pas

ça le premier soir. Alors je vais me contenter d’un bisou sur la joue.

— Je suis d’accord, tu es un véritable gentleman. Bonne nuit, Mattéo.

— Toi aussi, ma petite nageuse. Rentre bien. Et envoie-moi un message quand tu es

arrivée.

— Promis.

On part chacun de notre côté. Quand j’arrive à la maison, mes parents sont encore levés.

À peine entrée, l’interrogatoire commence.

— Alors, c’était comment cette petite soirée de dernière minute ?
— Très bonne.
— Oh oui, vu ton sourire, on dirait bien.
— Et tu étais avec qui ?
— Un ami de la natation.
— Un ami ? Vous n’êtes pas que des filles dans l’équipe ?
— Si, mais c’est un des entraîneurs de la natation sportive.

Je monte me coucher, la tête encore dans les étoiles. Une soirée parfaite. Je me mets en pyjama, me glisse sous ma couette et prends mon téléphone pour envoyer un message à Mattéo. Mais il m’a devancée.

J’ai adoré cette soirée,

et j’ai hâte d’en passer d’autres

comme celle-ci avec toi.
Bonne nuit beauté.

Fais de beaux rêves.

Je souris et réponds :

J’ai passé une soirée merveilleuse aussi,
j’ai adoré être à tes côtés.
Bonne nuit.
Et je suis bien rentrée.
Vivement jeudi prochain.

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