chapitre 10: Un temps rien qu'à deux.
Samedi matin, je me réveille, et à peine mes yeux s’ouvrent que je pense déjà à ma future soirée. J’ai tellement hâte d’y être, de pouvoir passer un peu plus de temps en tête à tête avec Mattéo. Et puis, le cinéma, ça change du restaurant. C’est plus intime : je pourrai rester dans ses bras pendant plusieurs heures, me blottir contre lui, sentir son parfum, m’en imprégner. On sera plus proches l’un de l’autre, dans un lieu obscur mais où il y a du monde, alors je suis rassurée. Je sais que rien de mauvais ne pourra m’arriver. Et puis Mattéo est un bon garçon, ce n’est pas Jack, et il ne se comportera jamais comme Pierre me l’a laissé entendre hier. Il n’est pas comme ça, je le sens. Il ne joue pas avec moi, sinon cela ferait longtemps qu’il aurait tenté quelque chose. Au contraire, il prend son temps, il fait attention à moi, il est attentif à mes envies et à mes désirs.
C’est un homme, je me doute bien qu’il n’attendra pas indéfiniment. Lui aussi a des désirs et voudra les assouvir, mais je n’ai pas l’impression qu’il soit du genre à me sauter dessus sans s’assurer que j’en ai envie. J’ai bien vu comment il se comporte : chaque fois qu’il me prend dans ses bras ou par la taille, il me demande avant. J’ai eu quelques petits amis avant lui et c’est le seul qui agit ainsi. J’apprécie encore plus ce respect depuis ce que Jack m’a fait vivre. C’est peut-être aussi à cause de ça que Mattéo se montre si attentionné avec moi, inconsciemment. Il a dû sentir que quelque chose n’allait pas, sans savoir quoi. Ou alors, je ne le connaissais pas avant : peut-être qu’il était déjà comme ça avec ses anciennes copines. Qui sait ?
Après ce petit moment de réflexion, je me lève, enfile ma tenue d’entraînement et file prendre mon petit-déjeuner. Il est déjà onze heures ; je me prépare un repas un peu plus copieux que d’habitude, car ensuite je dois entraîner les filles jusqu’à treize heures trente, et ce sera mon seul vrai repas jusqu’au goûter.
En arrivant au bord du bassin, Jack est là, dans les gradins. Il est distant, et ce n’est pas pour me déplaire. Il ne vient toujours pas me dire bonjour. Il reste assis à remplir de la paperasse administrative pendant tout l’entraînement. Je souffle. Depuis que je lui ai craché ce que je gardais en moi dans le hall de la piscine, avant que nous repartions chacun avec notre conjoint, il a mis de la distance. Peut-être qu’il va enfin me laisser tranquille. Peut-être qu’il a compris que ce qu’il faisait était mal, que son comportement n’était pas approprié. J’espère du fond du cœur que c’est terminé. Ne dit-on pas : « après la pluie, le beau temps » ? Jack a été la pluie, celle qui assombrit mes journées. Et Mattéo est le soleil.
Dans la piscine, le bruit est assourdissant : les musiques de ballets passent les unes après les autres — parfois la même musique repasse plusieurs fois — le cliquetis de la cuillère contre la barre résonne pour aider les nageuses à garder le rythme, et sur la mezzanine une équipe répète son ballet à sec en comptant à haute voix. Mais tout ce bruit me rassure. Je me sens en sécurité. Je comprends que je ne suis pas seule : même s’il le voulait, Jack ne pourrait rien tenter.
La fin d’après-midi arrive. Il est l’heure de se préparer pour mon rendez-vous en amoureux. L’horloge de la cuisine sonne dix-neuf heures. Je suis prête, il n’y a plus qu’à attendre. Mes parents aussi sont là, impatients de rencontrer celui qui a redonné le sourire à leur fille, celle qui chantonne toute la journée.
— Dis donc ma fille, tu t’es faite toute belle ! Tu vas où déjà ?
— Je sors avec Mattéo. On va au cinéma, et peut-être manger un bout après.
— Joli programme. Vous vous retrouvez là-bas ?
— Non, il passe me chercher.
— Ah ! C’est une bonne nouvelle. On va enfin pouvoir rencontrer le fameux garçon qui te vole tous les jeudis soirs. Et même plus, maintenant, dit ma mère en souriant.
Une voiture se gare de l’autre côté de la rue. Mattéo en descend et s’avance sur le petit chemin en gravillons qui mène à la maison. À peine a-t-il le temps de sonner que la porte s’ouvre déjà. Il nous trouve, mes parents et moi, prêts à l’accueillir, le sourire aux lèvres.
Je m’avance vers lui, le dévore des yeux et lui dépose un baiser sur la joue. Devant mes parents, je suis toujours un peu pudique. Après ce baiser, je lui murmure une mise en garde amusée :
— Salut beau-gosse. Bienvenue. Prépare-toi à une vague de questions.
Mes parents arrivent. Mon père lui sert la main fermement. Mattéo se tourne ensuite vers ma mère pour lui faire la bise.
— Je suis ravi de vous rencontrer.
— Nous aussi. Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
— Je fais des études de sport, et je passe un concours pour entrer en école de
kinésithérapie.
— Beau projet. Un kiné, ça peut toujours servir. Donc vous, vous entraînez avec ma
fille ? Et vous vivez seul ?
— PAPA ! C’est quoi cet interrogatoire ?
— Non, ne t’inquiète pas, dit Mattéo en souriant. Ils ont le droit de se renseigner.
J’entraîne la natation sportive. On a quelques créneaux en commun mais on n’entraîne pas vraiment ensemble. Et je vis avec mon père.
— Bon, allez les jeunes, filez, sinon vous allez louper votre film. Bonne soirée. Tu
penses rentrer ce soir ?
— Je vous la ramène avant minuit, comme Cendrillon. Promis, pas de prolongation
ce soir.
Pour couper court à l’interrogatoire, je récupère mon manteau, attrape la main de Mattéo et l’entraîne dehors. Il fait froid, l’hiver est bien installé. Pas de neige, mais la nuit est tombée. Je referme la porte derrière nous et me blottis contre lui pendant qu’il m’accompagne jusqu’à sa Golf rouge. Il m’ouvre la porte, je m’installe, et il me rejoint. Direction le cinéma.
Arrivés sur place, on rentre dans le hall et on regarde les affiches. On se met vite d’accord : un film fait l’unanimité grâce à l’acteur principal qu’on adore tous les deux. On va donc voir Hannibal. Ce n’est pas un film romantique, mais au moins, s’il me fait peur, j’aurai une bonne excuse pour me blottir contre lui. On prend nos places et on s’assoit. On ne voit même pas les bandes-annonces : on est trop occupés à s’embrasser et à se regarder dans les yeux.
Pendant tout le film, je reste lovée dans ses bras. Certains passages me passent totalement au-dessus, embrasser Mattéo étant bien plus intéressant. En sortant, on décide de flâner dans les rues du centre-ville pour trouver un restaurant.
— Alors, le film t’a plu ?
— Oui, beaucoup. Il fait un peu peur, mais comme ça j’avais une excuse pour me coller à toi. Et puis Anthony Hopkins est incroyable, comme d’habitude.
— C’est vrai. Mais j’avoue que ce n’est pas que le film que j’ai trouvé sympa…
Il se tourne vers moi, pose ses mains de chaque côté de mon visage, plonge son regard dans le mien et m’embrasse, là, au milieu de tout le monde, comme si nous étions seuls au monde.
— Bon, sinon, tu veux manger où ?
— Regarde celui-là : « Au bout du monde ». Il a l’air bien.
— Alors va pour « Au bout du monde ».
Après le repas, on retourne vers la voiture pour qu’il me ramène. Je n’ai aucune envie de sortir. J’aimerais arrêter le temps. La soirée était parfaite. Je suis heureuse, tellement heureuse. Mais on a promis que je rentrerais dormir à la maison. Lui aussi semble déçu.
— La prochaine fois, tu pourras venir dormir chez moi.
— Avec plaisir.
On a tellement de mal à se séparer qu’on reste une bonne demi-heure dans la voiture à parler et à s’embrasser. En tournant la tête, j’aperçois la lumière allumée chez moi. Mes parents ne dorment pas. Il est temps.
— Je crois qu’ils attendent que je rentre. Et puis ça fait une demi-heure qu’on est
garés ici… Les voisins doivent se demander ce qu’il se passe, dis-je en souriant avant de déposer un dernier baiser sur ses lèvres.
Je descends de la voiture. Avant de refermer la portière, Mattéo me propose de le revoir mardi soir, de venir à la piscine pour que l’on passe la soirée ensemble. Ça me touche qu’il ait envie de me revoir si vite. J’accepte avec un grand sourire. Je referme la porte, fais attention à ne pas glisser sur le givre, et entre dans la maison. Mattéo démarre, attend que je sois rentrée, puis repart.

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