chapitre 12: Une troisième fois.

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Le jeudi suivant, on arrive plus amoureux que jamais, bras dessus, bras dessous jusque dans le hall de la piscine. Pour passer la porte du couloir, Mattéo me laisse passer devant lui. Tout en discutant et en rigolant l’un avec l’autre, on rentre dans le vestiaire. On se change ensemble. Mais au moment où j’enfile mon short et mon débardeur, Mattéo, qui profite du spectacle, m’interpelle, surpris mais surtout avec un peu d’inquiétude dans la voix.

— Dis donc, c’est moi ou tu as perdu du poids ?

— Je ne sais pas, je ne me rends pas compte. Pourtant je mange des sandwichs tous les midis, des restaurants et des fast-foods régulièrement avec toi. On ne peut pas dire que je fasse super attention à ce que je mange. Mais en même temps, je fais dix heures de piscine par semaine, plus un peu de sport avec toi de temps en temps. Je me permets de rajouter avec un petit clin d’œil malicieux pour détendre l’atmosphère.

— Ouais, fais gaffe quand même, tu vas finir par t’envoler ou perdre un os.

On dépose nos sacs l’un à côté de l’autre dans un coin du vestiaire. Avant de passer la porte et d’atteindre le bassin, Mattéo pose un baiser sur mes lèvres en tenant mon visage entre ses deux mains.

— Tu m’en accordes un petit dernier pour la route ?

— Si tu es sage, tu en auras plein d’autres après.

— Alors, hâte que l’entraînement se termine, le rendez-vous est pris. Je te souhaite un bon entraînement, beauté.

Alors que la séance a commencé, une nageuse de Mattéo vient à ma rencontre.

— Bonjour, excuse-moi de te déranger, mais Mattéo m’a dit que tu pourrais me donner

un pince-nez, pour m’aider à nager.

— Oui, pas de souci. Tu as de quoi le payer ? C’est deux euros.

— Oui, tiens.

— Parfait, merci. Attends-moi là, je vais le récupérer dans le local. Je reviens.

J’attends que les filles soient toutes regroupées vers moi pour les informer.
— Les filles, je dois aller chercher du matériel dans la réserve pour une nageuse de la Sportive. Je ne serai pas longue. Vous continuez l’échauffement, et si jamais vous l’avez terminé avant que je revienne, bossez sur les figures du ballet : hauteur et précision.

Puis je me tourne vers Ariane pour lui dire où je vais et pour m’assurer que quelqu’un puisse surveiller qu’elles ne font pas n’importe quoi en mon absence.

— Ariane, je dois m’absenter deux minutes pour prendre quelque chose au vestiaire. Tu peux garder un œil sur mes nageuses ? Elles ont de quoi s’occuper.

— Oui, pas de souci, vas-y.

Je quitte donc le bassin pour ce qui devrait être l’histoire de deux-trois minutes. Je monte les escaliers dans le petit couloir qui mène au local, puis je pousse la porte. En rentrant, je me rends compte qu’il y a de la lumière et je m’aperçois que le local n’est pas vide. Assis par terre devant le placard de réserve : Jack. Il fait l’inventaire du matériel. Il semble concentré. Mon mot d’ordre : faire vite, le déranger le moins possible. La deuxième porte du local est fermée à clé ; en effet, le verrou semble tourné vers le haut, signe que la porte est verrouillée, alors qu’elle ne l’est jamais d’habitude.

— Ah ! Désolée, je croyais qu’il n’y avait personne. Je ne vais pas te déranger longtemps. Je viens juste déposer de l’argent dans la caisse et récupérer un pince-nez. Tu peux continuer ce que tu faisais. Ne fais pas attention à moi.

— Ah, mais tu ne me déranges pas. Tu ne me déranges jamais, même. C’est toujours un plaisir de te voir.

— Jack, arrête ça, s’il te plaît.

— Quoi, tu ne vas pas me dire que maintenant que tu es avec monsieur Muscle, je ne t’intéresse plus ?

— Alors, de une, ma vie privée ne te regarde pas : je sors avec qui je veux, et Mattéo est un garçon très bien. Et de deux, tu ne m’as jamais intéressé. C’est toi qui te fais des films tout seul.

— Je ne me fais pas de film. Tu m’allumes dans tes tenues sexy au bord du bassin à chaque entraînement, et je peux te dire aussi que, de ce que j’ai vu la première fois dans le local matériel, tu avais du désir.

— Je t’arrête tout de suite dans tes fantasmes : ce qui s’est passé dans ce local s’appelle une agression. À aucun moment tu n’as eu mon consentement. À aucun moment je n’ai éprouvé un quelconque plaisir. J’étais tétanisée et dégoûtée, parce que je vais te le dire clairement : quand je te vois, j’ai envie de vomir. Tu me dégoûtes, me répugnes et me fais peur. Rien que le fait d’être avec toi, là, seule dans cette pièce, me fout la trouille. Alors je vais vite prendre ce dont j’ai besoin et me tirer très vite d’ici.

Quand je me rapproche de lui pour pouvoir atteindre le placard, mon estomac se noue, mes mains deviennent moites, elles tremblent, ce qui n’est pas pour me faciliter la tâche. Je suis obligée de m’accroupir pour pouvoir récupérer la caisse où est gardé l’argent, tout en essayant de rester le plus éloignée possible de lui. Je l’ouvre, mais avec difficulté ; mes mains tremblent de plus en plus, l’argent me glisse des mains. Je la rattrape et finis par réussir à la déposer à sa place. Après avoir remis la caisse en place dans le placard, je tends la main pour récupérer la boîte à pince-nez et en attrape un. Je veux vraiment faire vite. Je sens que je suis trop près de lui, l’odeur entêtante de son parfum m’agresse les narines et, surtout, je veux rester seule avec lui le moins longtemps possible. Je sens l’angoisse qui arrive, la nausée qui monte. La peur me prend aux tripes. Des flashs des deux agressions précédentes se bousculent dans ma tête. La petite voix dans ma tête refait son apparition ; je sens ma panique dans son intonation quand elle me dit : « Sors vite de là !! » Je sens que le regard insistant de Jack est posé sur moi. Je peux limite l’entendre penser. Des pensées salaces, j’en suis certaine. Je me redresse vite, me retourne sans me poser de question et me dirige vers la porte pour sortir de là le plus vite possible. J’ai l’impression d’avoir mis les pieds en enfer, sous le regard cruel de Satan qui n’attend plus que son casse-croûte.

En arrivant juste devant la porte, alors que je viens à peine de poser ma main droite sur la poignée, je me sens poussée contre celle-ci. « Trop tard, tu n’as pas été assez rapide », me dit ma petite voix intérieure. Jack est arrivé par derrière pour me bloquer une nouvelle fois, la fois de trop. À ce moment-là, je comprends que ça va recommencer, que ça ne s’est jamais arrêté. Il y pensait encore et toujours ; malgré la distance qu’il avait mise, il attendait juste une nouvelle occasion de se retrouver seul avec moi. Il pose sa main sur mon épaule gauche, l’agrippe et utilise toute sa force pour me retourner violemment et me plaque le dos contre la porte, ma main droite toujours bloquée sur la poignée de cette dernière. Cette fois-ci, c’est en face à face que ça se passe, il prend confiance. Il me regarde ; je le vois passer sa langue sur ses lèvres en finissant par se les pincer entre les dents. Il colle sa bouche sur la mienne, essaye d’y rentrer sa langue, mais je maintiens la mienne bien fermée. J’ai envie de vomir. Il descend son visage vers mon cou, qu’il embrasse et lèche aussi, tout en bloquant ma main gauche vers le bas, contre la porte. Tout mon corps se paralyse une nouvelle fois sous l’effet de surprise. « Il faut que tu cries », me répète en boucle ma conscience. Alors je l’écoute et j’essaye, j’essaye encore ; j’ouvre la bouche, mais c’est coincé, coincé au fond, et aucun air ne sort. Comme quand on est aphone, la peur a comme paralysé mes cordes vocales. Je continue de forcer et force encore, mais toujours rien, sauf des larmes qui coulent le long de mes joues jusque dans mon cou, parce que je sais très bien ce qui va se passer, je l’ai déjà vécu. Et j’espérais ne plus jamais le revivre.

Pendant ce temps, Jack continue de m’embrasser dans le cou, mais je parviens à tourner la tête, sans m’arrêter, de droite à gauche, en disant du seul filet de voix qui réussit à sortir de ma gorge mon non-consentement à la scène qui est en train de se produire.

— Non, non, s’il te plaît, arrête, lâche-moi. Je ne veux pas.

— Oh, mais c’est que tu te débats aujourd’hui. Vas-y, continue, ça m’excite encore plus, j’aime quand tu me résiste. Plus tu t’agites comme ça contre moi, plus tu le sens comme ça la fait durcir, je vais finir par être à l’étroit dans mon pantalon. Si tu continues, je vais devoir le retirer pour la laisser respirer et, qui sait, peut-être t’y faire goûter, ça serait vraiment trop bon. Malgré ce que tu m’as dit, je suis sûr que tu aimerais mieux la sentir, là, en toi, bien profonde. Je suis convaincu qu’elle te donnerait plus de plaisir que celle du mec qui te sert de copain. Les vrais hommes comme moi ont plus d’expérience pour donner du plaisir aux jeunes femmes dans ton genre.

Il continue de me bloquer un peu plus fort contre la porte. Je réprime des haut-le-cœur, j’ai la nausée, envie de vomir. Je frissonne de peur et non de plaisir, comme il pourrait le croire. Avec son autre main, il me caresse, la pose d’abord sur ma poitrine.

— C’est toujours aussi bon. Je ne m’en lasse pas. Je pense tout le temps à toi. Je rêve toutes les nuits de te malaxer les seins comme je le fais maintenant, de te prendre dans toutes les positions possibles et de te faire hurler de plaisir. Ils sont fermes, j’aime ça. Ahh ! C’est trop bon ! Il en a de la chance, monsieur muscles. Je pourrais jouir rien qu’en te caressant tellement c’est bon.

Tout en poussant un petit soupir, il resserre sa main sur mon sein gauche. Puis la descend le long de mon ventre, continue de descendre encore plus bas. Il la fait glisser le long de mes fesses.

— Légèrement plus mince que dans mon souvenir. Il faut dire que ça commençait à

faire trop longtemps.

— ARRÊTE… s’il te plaît, lâche-moi. Je ne veux pas que tu me touches. Laisse-moi partir, je ne dirai rien mais laisse-moi.

— Oh, ça j’en suis sûr que tu ne diras rien. Mais tu ne peux pas me laisser en plan

comme ça. Tu sens comme j’ai envie de toi. Tu vois tout l’effet que tu me fais, c’est de plus en plus difficile à contrôler, j’ai tellement envie de toi que je vais finir par exploser. Il faut que tu assumes. Tu me rends complètement fou. J’ai envie de t’entendre crier de plaisir pour moi. J’ai besoin d’assouvir tous ces fantasmes qui hantent chacune de mes nuits depuis la première fois.

Il introduit sa main dans mon short. Il me caresse l’entrejambe, mais on est loin des caresses sensuelles de Mattéo. Il sort sa main pour l’introduire dans son pantalon à lui, ressort son pénis durci qu’il caresse en même temps. Il s’en sert pour me caresser l’intérieur des cuisses en se masturbant et en reproduisant une pénétration par-dessus mon short. Cette fois ci, il prend son temps, il sait que personne ne viendra nous interrompre. Il fait durer son plaisir. Très rapidement, il introduit ses doigts à l’intérieur de moi, me souillant une fois de plus. Me brisant de l’intérieur. Je pleure, cette fois-ci je n’arrive pas à retenir mes larmes. Je peux voir son visage prendre des traits de plaisir, d’excitation : il prend son pied, pas moi. Il en vient à poser sa main droite sur mon cou pour me bloquer un peu plus, pour m’empêcher de bouger la tête et pouvoir m’embrasser de nouveau.

Je sens venir en moi d’un coup une rage, une colère en plus du dégoût qu’il me procure, et ma conscience s’en mêle. « Allez, ne le laisse pas continuer, utilise toute ta rage pour la transformer en force et ouvre cette putain de porte, sors de là tout de suite, sauve ta vie maintenant, il ne doit pas gagner », hurle-t-elle. D’une force que je ne saurais expliquer, et avec l’aide de mon genou droit, je lui colle un coup assez violant, direct dans son entrejambe. Il se plie de douleur. Il lâche son étreinte et je me retourne face à la porte, je tire dessus pour l’ouvrir en manquant malheureusement de lui la foutre dans la gueule, ça aurait pu être sympa. Alors que je m’apprête à descendre les escaliers, la porte derrière moi claque et je l’entends râler de l’autre côté. Moi, je prends une grande inspiration, souffle un grand coup, essuie mes larmes avec mes deux mains et dévale les escaliers à vive allure, pour être sûre qu’il ne me rattrape pas.

Quand j’arrive au bord du bassin, la lumière m’aveugle, je suis dans un état second, je n’ai plus de force au fond de moi, j’ai donné tout ce que j’avais pour réussir à sortir. Alors je m’avance vers la nageuse et lui tends rapidement le pince-nez pour ne pas qu’elle ne puisse voir dans quel état je me trouve. Ça m’arrange, elle repart dans la foulée.
Je m’écroule sur le plongeoir en serrant mon corps le plus possible contre moi. Je suis assise avec les genoux recroquevillés contre ma poitrine. À l’intérieur de moi-même, je me sens sale, tout me dégoûte. Je voudrais m’enfuir, ne pas rester là, autour de tout ce monde qui rit sans savoir ce qui se passe dans cette piscine de l’enfer. J’ai toujours envie de vomir. Je tremble de tout mon corps, les larmes coulent de nouveau le long de mes joues. Cette fois-ci, je n’arrive pas à les arrêter, elles viennent par flots, à l’intérieur de moi c’est comme si une digue avait cédé et que les vagues de larmes inondaient tout sur leur passage sans que je puisse faire quoi que ce soit, impuissante une nouvelle fois dans toute cette histoire.

Deux nageuses de mon équipe remarquent que quelque chose ne va pas, que je ne semble pas dans mon état normal.

— Magalie, eh Magalie, tu vas bien ?

— Magalie, qu’est-ce qui se passe ?

— Tu nous entends ? Pourquoi tu ne réponds pas ?

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Mais tu pleures ? dit cette dernière en sortant de l’eau pour venir me rejoindre et me prendre dans ses bras.

Mais au moindre contact, je sursaute ; les filles peuvent lire la peur et l’angoisse dans mes yeux, en plus des larmes qui en sortent.
Elles commencent doucement à paniquer en se demandant ce qui a bien pu m’arriver pendant le laps de temps où je me suis absentée. Avant que je ne parte, j’étais heureuse et souriante, calme et détendue. Elles me disaient même que j’avais l’air amoureuse.
L’une d’elles jette un coup d’œil vers le bassin extérieur : Mattéo est toujours là-bas, il nous tourne le dos, il est concentré sur son entraînement et ses nageurs, face à son bassin ; ça ne peut donc pas être lui la cause de ce mal-être.

— Magalie, parle-nous s’il te plaît ?

— Dis-nous ce qui t’arrive ?

— Tu commences à nous faire vraiment peur. Tu as l’air complètement paniquée. Parle

nous.

Mais j’en suis incapable, les larmes coulent de plus en plus. Ariane, qui est installée sur la ligne d’eau juste à côté, finit par tourner la tête, attirée par une agitation inhabituelle sur sa gauche. Elle m’aperçoit, recroquevillée sur moi-même, entourée de toutes mes nageuses qui sont sorties de l’eau et qui semblent inquiètes. Elle se dirige vers l’attroupement et, quand elle voit l’état dans lequel je me trouve, elle se rapproche encore un peu plus et tente de me parler tout en demandant aux filles de retourner dans l’eau.

— Magalie, qu’est-ce qui s’est passé ?
À ce moment-là, je prends sur moi, je dois reformer la digue en moi, retenir de nouveau les vagues de honte, de peur et de dégoût. Je parviens à articuler quelques mots que j’espère être suffisants pour ne plus attirer l’attention et que rien ne se sache. Jack est encore dans les parages ; s’il voit que j’ai parlé, c’en est fini pour moi, je peux dire adieu à tout ça. À Mattéo, à mon équipe et à tout le travail que j’ai accompli depuis plusieurs mois.

— Rien. C’est bon, ça va aller !

— Magalie, tu n’as vraiment pas l’air bien, tu trembles, tu respires vite, à la limite de la crise de panique. Il s’est passé quelque chose dans le local ? C’est Mattéo ? Il t’a fait du mal ?

— Non, non, Mattéo n’a rien fait. Il est dehors, il entraîne. Il ne doit surtout pas savoir.

— Savoir quoi, Magalie ? Qu’est-ce qu’il s’est passé là-dedans pour que tu

reviennes dans un tel état ?
Merde, ça ne marche pas, impossible de la faire décrocher, Ariane semble vraiment inquiète pour moi, ça va être compliqué de garder tout ça, mais il le faut vraiment.

— C’est rien. Je ne veux pas en parler. Ça va aller, c’est fini de toute façon.

— Mais Magalie, si quelqu’un t’a fait du mal, tu dois me le dire. Pour être dans cet état, ça doit être grave, ce qu’il s’est passé. Tu ne veux vraiment pas que j’aille chercher Mattéo ? Il arrivera peut-être plus facilement que moi à te calmer.

— NON ! Je ne veux pas en parler, je ne veux pas qu’il sache, sinon ça va dégénérer et il risque d’y avoir des blessés. Je vais réussir à me calmer toute seule, je sais comment faire. Je l’ai déjà fait. Il faut juste que j’arrive à reprendre ma respiration, mes larmes vont arrêter de couler et ça ira.

— Attends, comment ça tu sais comment faire, tu l’as déjà fait ? C’est pas la première fois que ça arrive ?

— Non. Mais s’il te plaît Ariane, on peut arrêter d’en parler et finir l’entraînement.

Je tente tant bien que mal de me calmer, je respire à nouveau un grand coup. Je ne veux pas que toute la piscine soit alertée. J’aimerais pouvoir sortir prendre l’air, mais je ne veux plus être toute seule, je ne veux pas prendre de nouveau le risque de le recroiser et que cela se reproduise encore et encore. Je ne le supporterais pas. Je ne tiendrais pas. Et je crois que si une personne de plus me demande ce qui se passe, je vais réellement m’effondrer et tout risque de sortir en flot comme un tsunami. Ça va être une véritable inondation, je vais me noyer et tout perdre. Si Mattéo l’apprend, est-ce qu’il va me croire ? Je ne veux pas prendre le risque de faire couler notre histoire naissante. C’est mon pilier, mon refuge en pleine tempête, mon phare dans la nuit, mon soleil en hiver. Il m’éclaire et me réchauffe ; c’est en partie grâce à lui que je tiens le coup et que je ne sombre pas. Près de lui, je suis bien et je me sens en sécurité, même si je pensais qu’il ne pourrait rien m’arriver à ses côtés. Sa présence ce soir n’a rien pu empêcher. Jack est trop démoniaque et Mattéo n’avait pas les armes pour ce combat. Combat dont il ne sait rien d’ailleurs, et c’est beaucoup mieux comme ça. Je me sens tellement mal à l’heure actuelle que je ne veux pas qu’il sache, je ne veux pas risquer de lire du dégoût dans ses yeux, car moi je me sens souillée et tout de suite maintenant pas digne de lui. Si je le perds, je perds pied et je m’écroule.

Comme Ariane comprend qu’elle n’arrivera pas à avoir plus d’informations, elle me prend dans ses bras pour essayer de me calmer. Je ne sursaute pas, je sais que le geste vient d’elle. Ça me fait même du bien de sentir que je ne suis pas seule et que quelqu’un s’inquiète pour moi. D’un coup, j’entends des pas lourds descendre les escaliers derrière moi. J’ai un nouveau frisson qui me parcourt l’ensemble de la colonne vertébrale. Je sais que c’est Jack qui arrive. Je repousse gentiment Ariane. À ce moment, elle le voit à son tour sortir du couloir en bas des escaliers, il nous regarde. Quand leurs regards se croisent, Ariane a un frisson qui lui parcourt tout le corps elle aussi. Elle a un mauvais pressentiment. Elle voit son regard inquiet de ce qu’il observe, avec un petit côté malsain. Elle me chuchote à l’oreille :

— C’est Jack ?

Je ne préfère pas répondre, il ne faut pas que je craque maintenant, mais en apercevant mon regard plein de panique, elle comprend. Comme je refuse de parler, elle est démunie, elle ne peut rien faire. Elle aussi a une petite voix dans la tête qui intervient quand ça lui chante : « Qu’est-ce que cet homme a bien pu lui faire ? ».

Une fois que je semble plus calme, que mes larmes ont arrêté de couler et que j’ai repris une respiration normale, on retourne toutes les deux à nos entraînements. Mes nageuses, qui ont assisté à toute la scène, ont bien compris qu’il s’était passé quelque chose d’anormal. Elles ont décidé de finir l’entraînement seules, sans m’interpeller. J’ai attendu la fin de ce dernier comme j’ai pu, complètement déconnectée, mais un peu plus calme et détendue, en apparence.

À la fin de l’entraînement, j’attends, les yeux encore légèrement rougis, que Mattéo arrive à mon niveau, afin d’aller dans le vestiaire avec lui. Je ne me sens pas capable d’y rentrer seule, mais je l’évite quand il se rapproche de moi pour me déposer un baiser sur la joue.

— Ça a été ton entraînement ?

— Oui, oui.

Je n’ai pas vraiment envie de parler ce soir, ni de m’éterniser ici. Je voudrais pouvoir fuir très vite et ne pas risquer de recroiser Jack. On se change, et avant de nous diriger vers le hall, Mattéo retourne au bord du bassin pour dire au revoir à David, son co-entraîneur.

En arrivant en bas des escaliers, mon regard croise celui d’Ariane, qui est en pleine discussion avec David. Rien de bien anormal dans un couple, mais là, j’ai la sensation de les interrompre. J’ai l’impression de voir un lapin pris dans les phares d’une voiture. Un enfant surpris en train de faire une bêtise ou quelque chose qu’on lui avait interdit, et je comprends le contenu de la conversation. Mattéo dit au revoir à David en lui serrant la main et puis on part tous les deux.

Ariane se sent mal, car elle sait que j’ai compris de quoi ils parlaient tous les deux. Mais pour elle l’affaire est trop grave. Elle en a trop sur le cœur, elle a besoin de le partager avec quelqu’un, elle doit vider son sac. Elle veut connaître l’avis de David sur la situation. Elle est complètement perdue et elle aimerait beaucoup pouvoir faire quelque chose.

— Qu’est-ce que tu me racontes ?

— Je te dis qu’il s’est passé quelque chose là-haut dans le vestiaire, pendant la séance, entre Magalie et Jack. Et vu l’état dans lequel je l’ai trouvée quand elle est revenue, c’était pas réciproque. Je ne sais pas ce qu’il lui a fait, mais quand elle est revenue au bord du bassin, elle était toute paniquée, muette et mal dans sa peau. Et à ce que j’ai compris, c’est pas la première fois.

— Qu’est-ce qui te fait croire que c’est Jack qui était avec elle là-haut ?

— Parce que, pendant que je tentais de la calmer et qu’elle était dans mes bras, il est sorti du couloir qui monte au local, donc c’est qu’il devait y être. Et si tu avais vu son regard, il m’a fait froid dans le dos. En plus, s’il n’avait rien eu à se reprocher, il serait venu aussi voir ce qu’il lui arrivait. Il est toujours collé à nous, et surtout à elle.

— Qu’est-ce que tu veux faire ?

— Je n’en sais rien. Elle ne veut pas me parler. Elle ne m’a pas dit clairement ni en détail ce qu’il s’était passé. Elle ne veut pas non plus que Mattéo soit au courant de ce qui est arrivé. Je suis coincée. J’ai aucune preuve. Je ne peux pas aller parler à sa place. La seule chose que je peux faire, c’est rester vigilante et faire en sorte qu’elle ne soit plus jamais seule avec lui. Et tu as compris, tu ne dis rien à ton pote. Mattéo ne doit pas savoir.

— Alors pourquoi tu me l’as dit ?!

— Je devais vider mon sac et je voulais ton avis.

— C’est pas simple ce que tu me demandes, la petite amie de mon pote va mal, elle a sûrement subi des choses affreuses, et je ne peux pas lui dire. Peut-être que s’il savait, il pourrait l’aider à parler pour ne pas que ça recommence.

— Non, elle m’a dit que s’il était mis au courant, il pourrait y avoir des blessés.

— À ce point ?! Mais putain, qu’est-ce qu’il lui a fait, l’enfoiré ?

Le long du chemin jusqu’au parking, je suis toujours muette. Je n’entends même pas ce que peut me raconter Mattéo qui avance à côté de moi. Je me tiens à distance de lui. Je ne veux pas qu’il me touche, je ne le supporterais pas. Je sais très bien qu’il n’y est pour rien, qu’il ne me veut pas de mal, mais je me sens tellement sale que c’est plus fort que moi : je m’éloigne, je mets de la distance entre nous deux. Dans ma tête, ça cogite, je dois trouver une excuse pour partir. On avait prévu de passer la soirée ensemble, mais il faut absolument que je rentre très vite chez moi. Comment lui expliquer sans lui faire de peine ? Je réfléchis tellement que je ne me rends pas compte que le chemin jusqu’à nos voitures est terminé. Alors je me tourne vers lui, le regarde droit dans les yeux, mais je ne me rapproche pas. Au contraire, je recule quand lui fait un pas vers moi. Je tends le bras pour imposer de la distance entre nous deux.

— Désolé, je ne me sens pas très bien ce soir. Je crois que je vais rentrer chez moi directement finalement. Je ne sais pas ce qui m’arrive d’un coup mais je suis très fatiguée, j’ai dû choper quelque chose. Je ferais mieux d’aller vite me coucher. Bonne nuit !

Je m’écarte encore plus de lui. Étonné, un peu choqué, il essaye de comprendre, m’interroge du regard, je vois de la tristesse et de l’incompréhension dans ses yeux. Il est bouche bée, ne trouve rien à dire. Il ne force pas les choses, voit que mes yeux sont un peu rouges et qu’en effet je n’ai pas l’air très en forme. Je me retourne et je pars sans même lui dire au revoir. Je monte dans ma voiture et démarre sans lui lancer un dernier regard.

Mattéo reste seul sur le parking. Figé, comme s’il avait perdu connaissance du monde autour. Il ne comprend pas… et c’est normal. Il ne pouvait pas s’attendre à une fin de soirée pareille. Il m’a vue arriver près de lui, heureuse, dans ses bras, amoureuse.
Et maintenant… je prends le large, je m’éloigne de lui sans un mot, sans même un regard. Il doit se demander ce qui s’est passé pendant l’entraînement. S’il a fait un faux pas, dit un mot de trop. Mais non. Rien de tout cela n’est de sa faute.

Il se souviens aussi de ces deux regards — David et Ariane — qui se sont posés sur moi quand nous sommes passés. Des regards lourds de silence, d’inquiétude. J’ai tout vu… mais Mattéo aussi. Il comprendra qu’il n’a rien à se reprocher. Un jour. Quand je trouverai enfin la force de parler.. Il a la sensation que son copain sait quelque chose que lui ne sait pas. Il se dit qu’il devrait peut-être l’appeler pour en avoir le cœur net, peut-être qu’il se fait juste des films et que les amoureux ne parlaient pas de nous. Mais il a vraiment envie, vraiment besoin de comprendre pourquoi un tel revirement de situation dans notre relation amoureuse.

Quand il arrive chez lui, il décide d’abord de m’envoyer un message.

Tu es rentrée ?
Tu peux me dire ce qu’il se passe
parce qu’en y réfléchissant bien,
j’ai pas l’impression que ce soit
un coup de froid le problème.
J’ai fait quelque chose de mal ?
Tu comptes me larguer ?
Qu’est-ce qui t’arrive ma chérie, en une soirée tu as complètement changé.
Tu sais que tu peux me parler,
je suis là pour toi.
Je veux pouvoir t’aider et te protéger
si quelque chose ne va pas.
Mais pour cela il faut que tu me parles.

Au bout de dix minutes, aucune réponse. Il décide d’envoyer un dernier message. Il n’insistera pas plus après ce message, il se dit qu’il fera silence radio et qu’il me laissera faire le premier pas quand j’irais mieux.

Bon bah je te souhaite quand même
une bonne nuit.
Je pense fort à toi
et tu me manques déjà.
Reviens-moi vite.


Toujours sans aucune réponse, il décide d’appeler David.

— Salut, mec, c’est moi.

— Salut Mattéo, qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi tu m’appelles à cette heure-là ?

— Écoute, tu vas peut-être trouver ça con, tu vas peut-être me dire que je me fais des

films, mais j’ai une question à te poser.

— Ola, tu me fais peur, vas-y, dis-moi.

— De quoi vous parliez avec Ariane tout à l’heure quand je suis venu te dire au revoir ?

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Parce que j’ai bien senti que j’avais interrompu une discussion importante. Je n’y

ai pas prêté plus que ça attention, mais ensuite sur le parking il s’est passé quelque chose de bizarre et je me dis que peut-être toi, tu sais pourquoi.

— De quoi tu parles ? Il s’est passé quoi ?

— Magalie m’a jeté.

— Elle t’a largué ?

— Non, mais j’ai l’impression que c’est tout comme. Elle marchait à un kilomètre de

moi, elle avait l’air complètement ailleurs. Quand je lui parlais, je ne suis même pas sûr qu’elle m’entendait. Et quand on est arrivés à nos voitures, elle m’a dit qu’elle voulait rentrer chez elle tout de suite, elle s’est retournée et elle est partie sans même me dire au revoir, sans même m’embrasser. Et j’ai remarqué qu’elle avait les yeux rouges. Je lui ai envoyé un message pour savoir, j’ai aucune réponse.

— Bon écoute, gars, tu le gardes pour toi, sinon Ariane va me défoncer. Elle m’a fait

jurer de ne pas t’en parler. Quand tu nous as vus, elle venait de me dire qu’elle était un peu inquiète pour ta copine. Et une fois que vous êtes partis, elle m’a expliqué que pendant l’entraînement elle l’a retrouvée sur son plongeoir complètement paniquée, en larmes et incapable de parler.

— Et elle t’a dit autre chose ?

— Elle pense qu’il s’est passé quelque chose dans le vestiaire quand elle y est allée

pour récupérer le pince-nez de ta nageuse.

— Passé quoi ? Il y avait qui dans le vestiaire ?

— Elle n’en est pas sûre parce que Magalie n’a rien voulu lui dire, mais elle pense que

Jack était avec elle là-haut. Magalie lui a dit qu’elle ne voulait pas que tu sois au courant parce qu’elle avait peur que si tu apprenais ce qui s’était passé, il y ait un blessé.

— Oh putain. C’est quoi ce bordel ! Ils couchent ensemble tous les deux ?

— Non, je ne pense pas que ce soit ça. Elle n’a pas l’air du genre à courir deux lièvres

à la fois, ta copine. Par contre, vu ce que m’a décrit Ariane, si Jack y est pour quelque chose, ce n’était pas réciproque. Et gros, on est d’accord, tu gardes ça pour toi ?

— Je vais essayer, mais je ne te promets rien.

De mon côté, une fois que j’arrive à la maison, je file à toute vitesse dans la salle de bain sans même prendre le temps de dire un mot à mes parents. Je me déshabille, j’en arrive au point où je voudrais arracher mes vêtements, les déchirer, les brûler. Je ne sais pas si je serais capable de les remettre un jour. Si j’arriverais à me sentir bien de nouveau avec ces vêtements sur le dos. Tout ce que ce monstre a pu toucher, tout ce qu’il a pu sentir, je voudrais pouvoir m’en débarrasser. Toutes ces affaires qui portent maintenant son odeur à lui. Cette odeur que je sens en continu sur mon corps, ce corps qui ne m’appartient plus. Ce corps qu’il a souillé, profané. Qu’il meurtrit, encore et encore, une nouvelle fois, une fois de plus à chaque agression. Je rentre sous la douche et fais couler l’eau, de l’eau bouillante, pour retirer toutes les saletés. Je la laisse couler de très longues minutes.
Puis je me savonne le corps un nombre de fois indéterminé. Je frotte une à une toutes les parties qu’il a touchées avec une telle frénésie que ma peau devient toute rouge. Je frotte sans vraiment m’en rendre compte, jusqu’à me faire saigner. Malgré ça, j’ai toujours l’impression de sentir ses mains sur moi, et à l’intérieur de moi. La nausée me reprend. Je me précipite en dehors de la douche pour vomir. Par chance, les toilettes sont dans la même pièce juste à la sortie de cette dernière. Je pleure, je crie, j’essaie désespérément de respirer, mais j’étouffe. À cet instant, je voudrais mourir pour que plus jamais il ne puisse recommencer. Je voudrais m’endormir et ne plus me réveiller, pour ne plus revivre ça. Si cela devait encore arriver, je suis sûre que je n’y survivrais pas. Il m’a tout pris : mon innocence, ma joie de vivre, ma confiance en l’être humain. À cause de lui, de ce qu’il a fait ce soir, j’ai peut-être perdu l’homme que j’aime, un homme qui ne demande qu’à m’aider et à m’aimer.

Mais à cause de tout cela, je l’ai planté sans aucune explication, sans aucun geste tendre, aucune attention, sur un parking. Et je me suis enfuie. Je n’étais plus capable de faire face à la situation et c’est la seule chose que j’ai su faire. Je ne pouvais pas supporter qu’il me regarde avec ses yeux qui disent je t’aime. Je ne pouvais pas supporter qu’il me touche, qu’il touche ce corps qui n’est plus le mien. Une fois que j’arrive à me calmer, je m’habille et je pars m’enfermer dans ma chambre. Je regarde le papier peint et, de rage, je tire dessus pour le retirer. J’extériorise tout ce que j’enfouis à l’intérieur de moi-même depuis des mois. Tout ce que je garde et dont je ne peux parler à personne, toute cette colère ressort contre ce papier peint qui, disons-le, je ne peux plus le voir même en peinture.

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