chapitre 13: Appels incessants.
Les semaines passent, mais Jack ne me lâche pas. Il n’a plus eu l’occasion de se retrouver dans une pièce seule avec moi, Ariane s’en est assurée. Et j’avoue que ça me fait du bien. J’ai un peu plus la sensation d’être en sécurité dans ce lieu qui ne devrait pas être un endroit dangereux mais plutôt un lieu de convivialité et de détente.
Malheureusement, il a trouvé un autre moyen pour satisfaire son pouvoir de supériorité et me faire comprendre qu’il ne lâchera pas l’affaire. En effet, il recommence à m’appeler régulièrement, à tout moment de la journée, souvent pendant ma pause de midi, ou alors il m’envoie des messages jour et nuit. Il m’appelle aussi le soir dès que je quitte la piscine à la fin des entraînements, mais jamais quand il me voit partir avec Mattéo. Ces coups de fil, c’est toujours dans le but de me donner rendez-vous sous des prétextes bidons, soi-disant pour le club. Quand j’ai le malheur de ne pas décrocher, il insiste, rappelle plusieurs fois de suite puis il finit par me laisser des messages sur mon répondeur que j’efface dans la foulée sans même les écouter.
Aujourd’hui, alors que je me trouve chez Mattéo, dans sa chambre, posée sur son lit, mon téléphone sonne. Je vois apparaître le nom de Jack sur l’écran. Heureusement Mattéo s’est absenté. Je décide comme à chaque fois de ne pas répondre, je n’en peux plus de tout ce harcèlement, j’aimerais vraiment qu’il me foute la paix, qu’il oublie que j’existe et qu’il me laisse vivre ma vie tranquillement. La situation m’agace tellement que je prends mon téléphone et le jette à l’autre bout du lit, tout en extériorisant mon ressenti.
— Tu me saoules, PUTAIN, FOUS-MOI LA PAIX à la fin. C’est le moment que choisit Mattéo pour revenir dans la pièce, comme par hasard.
— Tu m’as dit quelque chose ?
L’occasion est trop bonne, je me lance et décide de lui parler.
— Non, ce n’est pas à toi que je parlais. C’est à mon portable.
— Hein ? Tu as un souci ?
— C’est Jack.
— Jack ? De la piscine ?
— Oui. Il me harcèle… Il n’arrête pas de m’appeler.
— Pourquoi il t’appelle? Qu’est-ce qu’il te veut? Ça dure depuis combien de temps ?
— Ça fait quelques mois. À chaque fois, c’est pour me proposer des rendez-vous
avec lui, soi-disant pour parler du club, de mon équipe…
— Et ?
— Et je sais que ce sont des excuses bidons, je ne le sens pas, ce type. Je n’ai pas
envie de me retrouver seule dans une pièce avec lui.
— Magalie, est-ce qu’il s’est déjà passé quelque chose entre vous deux ?
— Non ! Pourquoi tu me demandes ça ?
— Alors comment tu sais que ses propositions sont malsaines ?
— Parce que je te l’ai dit, je ne le sens pas. Il est trop tactile, trop proche des filles,
toujours en train de les toucher, à leur mettre une main sur l’épaule ou sur le dos. Toujours à me coller, à être dans mes pattes.
Il n’arrive pas à avoir les informations qu’il veut ; malgré ses efforts et ses questions, je ne lâche rien. Il décide alors de jouer franc jeu et de me dire ce qu’il a sur le cœur, ce qui lui tourne dans la tête depuis que je l’ai planté sur ce parking sans un mot, sans explication.
— Magalie, il faut que je te dise un truc. Depuis l’autre fois où tu as décidé de rentrer directement chez toi après l’entraînement sans même me dire au revoir, je me pose des questions.
— Des questions sur quoi ?
— Bah depuis ce jour, j’ai remarqué que quand tu dors à la maison, tu fais pas mal de cauchemars. Tu t’agites, tu sembles paniquée et tu cries comme si, dans ces mauvais rêves, on te faisait du mal. Qu’on te faisait des choses que tu ne voulais pas. Et on m’a rapporté que ce soir-là, pendant l’entraînement, tu as fait une crise d’angoisse.
— Et ?
— Une ou deux fois, tu as dit le prénom Jack pendant tes cauchemars. Alors quand je vois comment tu réagis à ses appels, ce que tu penses de lui, plus les cauchemars. Le fait que depuis ce soir-là c’est le calme plat de notre côté — ce que je peux tout à fait comprendre, et loin de moi l’idée de te mettre la pression pour ça ou de te faire culpabiliser — je m’interroge, et en vrai surtout je m’inquiète, parce que j’ai aussi l’impression que tu continues à perdre du poids. Ça fait beaucoup de choses qui vont dans le même sens et qui me font dire que peut-être — je dis bien peut-être — il y a quelque chose qui te ronge de l’intérieur et dont tu ne veux pas, ou que tu n’oses pas, me parler. Mais sache que je serai toujours là pour toi. Et j’accepte tes choix. Mais maintenant que je suis là avec toi, je veux te protéger si tu en as besoin et je n’accepterai pas que quelqu’un te fasse du mal.
« C’est trop tard, le mal est fait de toute façon, tu ne peux plus rien faire pour moi. » C’est le moment que choisit ma petite voix intérieure pour faire son apparition ; elle a toujours un commentaire approprié, celle-là.
Après ce beau discours qui m’a particulièrement touchée, j’aimerais beaucoup lui parler, mais je ne sais pas comment faire, ni par où commencer. Dois-je tout lui dire ? Rentrer dans les détails ? Mais si je le fais, il ne voudra plus me toucher. Il n’arrivera peut-être même plus à me regarder en face, à supporter ma présence à ses côtés. Est-ce qu’il sera toujours capable de me prendre dans ses bras ? Tant de questions qui tournent dans ma tête, tant de questions auxquelles je n’ai aucune réponse, aucune certitude. Alors non, je ne prendrai pas le risque de tout faire exploser, pas aujourd’hui, pas maintenant, pas à lui. Je vais continuer à garder pour moi tout ce mal qui me ronge. J’arriverai un jour, je l’espère, à sortir la tête de l’eau et à raconter mon histoire, à lui dire la vérité ; je le lui dois.
Je me réfugie dans ses bras, tout contre lui, comme si sa présence seule pouvait apaiser le chaos en moi. je lui dit qu’il a appelé pendant qu’il était monté mais que je n’ai pas voulu décrocher. Je sens Mattéo se crisper. Il me repousse doucement pour se dégager, puis il se met à faire les cent pas. Je lui dis aussi que souvent, dans ces cas-là, Jack ne se contente pas d’un appel, mais qu’il insiste et qu’il rappelle. Mattéo me prend gentiment le téléphone des mains et le regarde de plus près ; il trouve le moyen d’enregistrer la conversation lors d’un appel. Il me montre comment faire. Et comme je m’y attendais, il ne tarde pas à rappeler. Après un petit moment d’hésitation et une angoisse grandissante, je finis par décrocher sous les yeux et les oreilles de Mattéo, qui compte rester avec moi pour ne pas en manquer une miette.
Mattéo espère que Jack va se trahir, qu’en me pensant seul il va donner des détails sur ce qui se passe entre nous, et qu’ainsi il pourra avoir les réponses aux questions qu’il se pose depuis l’autre soir.
Je décroche et mets en route l’enregistrement.
— Allô ?
— Ah, enfin tu me réponds. C’est Jack, j’espère que tu vas bien ?
Il prend une voix plus posée que d’habitude, plus suave, plus séducteur.
— Je t’appelle parce qu’il faudrait absolument que je te voie rapidement, j’en ai terriblement besoin. Ce soir, ça
serait super, si tu peux ? Je voudrais qu’on discute en tête à tête de ce que tu comptes faire l’année prochaine.
Le son de sa voix me glace les veines, ses paroles me donnent la nausée, j’ai la tête qui tourne, la boule au ventre, des frissons, les mains qui tremblent. Je le laisse parler sans vraiment réussir à faire autrement, mes yeux sont accrochés à ceux de Mattéo, que je vois bouillonner et qui semble impatient de connaître la suite. D’un coup, je me dis qu’il faut que je prenne sur moi, que j’essaie de le faire parler, de le faire se trahir.
— Pourquoi tu veux me voir seule si c’est pour parler du club ?
— Parce que cette conversation ne concerne que toi et ton avenir, les autres
n’ont pas besoin d’être présents pour aborder cette question. Alors, je peux te voir ce soir ?
— Pourquoi aussi rapidement ? En quoi c’est si urgent ?
— On s’approche de la fin de l’année. Promis, je serai rapide. Ça ne nous prendra
pas longtemps. C’est l’histoire de dix minutes, il ne devrait pas m’en falloir plus pour conclure.
Je comprends la double ambiguïté dans ses paroles. À cet instant, je ne suis même pas sûre qu’il parle du sujet principal ; pour moi, je suis certaine qu’il ne s’agit que de sous-entendus salaces et pervers. Mais quelqu’un d’extérieur, qui n’entendrait que ça sans connaître le contexte, n’y verrait rien de mal. Je me ressaisis trente secondes pour pouvoir lui répondre sans qu’il entende dans ma voix à quel point il a réussi à me déstabiliser.
— Non, il est hors de question que je reste seule avec toi.
— C’est dommage, j’avais bloqué un créneau rien que pour toi. En plus, on s’est
déjà retrouvés seuls, toi et moi, ça ne serait pas nouveau. De quoi tu as peur ? Je vois Mattéo avoir du mal à se retenir ; il fulmine, se mord le poing. Il n’aime pas trop la tournure que prend la conversation.
— J’entends du bruit derrière toi, tu n’es pas toute seule ? Tu es avec qui ?
Monsieur Muscle ?
— En effet, je ne suis pas seule. Mattéo est là avec moi, et il a tout entendu. J’ai
même tout enregistré.
— Enregistré ?
Rapidement, il se rattrape et reprend une voix claire, une voix sûre de lui, la voix qu’il utilise dans la vie de tous les jours pour réussir une vente ou obtenir tout ce qu’il veut.
— Enregistré quoi ? Je te proposais juste qu’on fasse le point sur la saison future. Il
n’y a rien dans cette conversation de déplacé ou autre, mais si tu joues à ça, pas de souci. Mais méfie-toi : à ce petit jeu, je suis le plus fort. Tu ne peux rien contre moi, tu ne peux rien prouver. Ce ne sont que des appels d’un dirigeant à une de ses entraîneuses bénévoles. Sur ce, il raccroche.
J’ai envie de pleurer mais je me retiens, je ne veux pas montrer à Mattéo mes faiblesses. Les mains encore toutes tremblantes, je vérifie l’enregistrement. Ça a fonctionné, mais les dernières paroles de Jack résonnent dans ma tête. Il a raison, je n’ai rien contre lui, c’est sa parole contre la mienne. Il n’a rien avoué durant cet appel, il a su choisir ses mots pour ne rien divulguer de ce qu’il m’a fait. Je n’ai jamais rien raconté de ce qu’il s’était passé, à personne, et si je parle maintenant, des mois, des semaines après les faits, personne ne va me croire. Lui pourra dire que je veux juste le piéger et que l’enregistrement ne prouve rien, à part qu’il a la preuve que je veux essayer de lui nuire. C’est un homme apprécié de tout le club, de tous les dirigeants, parce qu’il est toujours présent, toujours disponible, chaleureux, père de famille, avenant. Personne ne me croira : on dira que je me fais des films, des fantasmes. Que c’est moi qui ai dû vouloir l’aguicher dans mes tenues frivoles que je porte au bord du bassin pour les entraînements. Que c’est moi qui ai dû vouloir lui faire des avances, qu’il les a refusées et que du coup je raconte tout cela pour me venger de lui. Que je suis vexée qu’il m’ait rejetée. Il a été prudent, il n’a rien dit de réellement compromettant durant l’appel. Je le sais. Alors finalement, cet enregistrement ne sert à rien : il va rester dans un coin du téléphone et je ne vais pas l’utiliser.
Une fois l’appel terminé, Mattéo me prend dans ses bras et me serre fort, pourtant je n’ai toujours pas le courage de lui raconter tout le reste de l’histoire. Il sent bien que quelque chose ne va pas. Il me regarde, mais je suis dans mes pensées, je semble comme éteinte.
Alors que je suis toujours dans ses bras, il le sent : je suis tendue, je frissonne, je tremble de tout mon être, de toute mon âme. Il ne veut pas me lâcher. Je sais qu’il aimerait que je lui parle, que je lui raconte tout.
Dans sa tête à lui aussi, les questions fusent. « Qu’est-ce que Jack a pu lui faire de si affreux pour qu’elle soit dans cet état de stress quasi permanent en sa présence ? Est-ce qu’il la fait chanter parce qu’il lui a fait des avances, et qu’elle y a cédé une fois et le regrette maintenant parce que c’est un homme marié et elle une fille bien ? Est-ce qu’il a fait pire que ça ? Est-ce qu’il est allé jusqu’à la violer ? » Les idées défilent à une vitesse folle dans la tête de Mattéo ; il va devenir fou. Il se dit que s’il découvre que c’est de ça qu’il s’agit, il va avoir du mal à se contrôler et à s’empêcher de ne pas lui casser la gueule, et en effet il pourrait y avoir un blessé.

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