chapitre 14: L'heure des écrits a sonné.
Notre histoire se poursuit. Même si j’ai décidé de ne rien lui dire, il accepte mes choix et continue d’être présent pour moi. Certains samedis soir, on change de département pour aller passer la soirée chez des amis à lui qu’il connaît depuis plusieurs années. Cette grande bande a l’habitude de se voir assez régulièrement. Chaque année, ils vont même faire une semaine de ski ensemble.
J’accroche tout de suite avec tout le monde. Il faut dire qu’ils ont été adorables avec moi, surtout les filles, et que j’ai été super bien intégrée. Même si, au final, ils sont tous plus vieux que moi. Moi, la jeune étudiante qui ne sait pas encore ce qu’elle va faire dans la vie, face à des adultes déjà ancrés dans une routine « métro, boulot, dodo ». Aucun d’eux n’est encore marié ou avec des enfants, ils profitent tous de leur jeunesse qui s’échappe au fil des années qui passent. Souvent, pendant ces soirées, les bouteilles de vin se vident en refaisant le monde. J’ai donc pris l’habitude de ramener la voiture et son propriétaire à bon port. Mattéo fait l’aller et moi le retour. Les choses étaient claires dès notre premier rendez-vous, je savais où je mettais les pieds et ça me convient tout à fait comme ça.
Je préfère ne pas boire et pouvoir garder le contrôle. Rester maître de mes gestes et de mes paroles. Je ne veux pas prendre le risque d’avouer à Mattéo, ou devant tout le monde, tout ce que je retiens fermement à l’intérieur. Je ne veux pas que Mattéo découvre toute l’histoire alors que je suis saoule et donc plus ouverte à la discussion. Je dois vraiment garder le contrôle de moi-même quelles que soient les circonstances. C’est un combat de tous les instants.
D’autres soirs encore, on passe la soirée chez Pascal et sa femme Sonia. Des soirées entre couples, à discuter, manger. Elles se finissent souvent en soirées jeux de société. Sonia a accouché il y a quelques semaines. Elle et moi, on passe donc pas mal de temps à s’occuper de cette petite fille. Je la prends souvent dans les bras, j’aime beaucoup pouvoir lui donner son biberon et jouer avec elle. Elle est magnifique, me fait énormément de sourires et je savoure ces moments, qui me transportent ailleurs, loin de toutes les parties sombres de ma vie. Je sais que Mattéo m’observe faire de loin.
Je sais que Mattéo pense que j’ai choisi le bon chemin. Il me l’a déjà dit, et je le vois dans ses yeux : il croit que je suis faite pour m’occuper des autres. Parfois, je surprends aussi son regard lorsqu’il me voit avec ma nièce… comme s’il m’imaginait déjà maman. Il ne me le dit pas clairement, mais je le sens. Et… ça me touche.
Pourtant, on est encore jeunes. Moi, tout juste dix-neuf ans. Lui, presque vingt-trois. On a des projets plein la tête, des études à reprendre, un avenir à construire. Ce n’est pas le moment de penser à ça. Mais ça ne l’empêche pas de sourire en me regardant jouer avec la petite, comme si ça lui confirmait quelque chose d’important à ses yeux : que je suis bien dans ma famille… et que je peux être heureuse.
Et quand je suis heureuse, il me regarde comme si j’étais la plus belle chose qu’il ait jamais vue. Il ne me parle jamais de Jack. Je sais qu’il se pose des questions, qu’il n’a pas oublié ces appels et ce malaise que j’avais tenté de cacher. Quand il est à la piscine, je sens qu’il surveille, qu’il ne me quitte pas vraiment du regard quand Jack rôde dans les parages.
Il essaie de comprendre, mais il n’a aucune certitude. Juste une inquiétude qui grandit en silence. La même qui me ronge.
L’heure des concours d’entrée en école de formation arrive pour moi. Comme j’ai l’intention de m’y rendre seule avec ma propre voiture, je m’octroie la veille une soirée et une nuit dans les bras de Mattéo, ce qui me permet de recharger les batteries. Les batteries de confiance en soi, de bien-être et de bonheur. Le premier concours, c’est celui pour être auxiliaire de puériculture.
J’arrive sur le lieu du concours, me gare et descends de ma voiture. Après avoir vérifié plusieurs fois que j’ai bien en ma possession ma carte d’identité et ma convocation, je jette un œil à l’adresse et à l’heure. Je referme la voiture et pars en direction du grand bâtiment qui se dresse devant moi. Déjà un grand nombre de candidats sont présents et attendent eux aussi de pouvoir rentrer. Quelques-uns se connaissent et discutent pour passer le temps. D’autres révisent une dernière fois, les annales à la main. Il y en a qui fument leur clope, il paraît que ça détend. Ou d’autres encore qui écoutent de la musique. En tout cas, chacun y va de sa propre technique pour essayer de ne pas stresser. Essayer, tout est dit, car malgré tout ça, le stress est quand même présent.
L’heure a sonné, les portes s’ouvrent. Tout le monde rentre dans le bâtiment, étudie les panneaux. Les candidats dont le nom de famille commence de la lettre A à O vont dans la salle à droite, de la lettre P à Z dans celle de gauche.
Une fois rentrée dans la salle, j’arpente les rangées afin de trouver mon nom inscrit sur une table. Une fois trouvé, je m’installe, sors mes affaires, en faisant attention à ce que ma carte d’identité et ma convocation soient bien visibles sur le côté de la table. Je pose devant moi mon stylo, différents surligneurs, un blanco, un crayon de papier, une gomme, et surtout l’essentiel : une bouteille d’eau et un petit en-cas sucré en cas de coup de barre. Au programme : culture générale, mathématiques et biologie.
Une fois que tout le monde est installé, les portes se ferment. Les sujets sont distribués face cachée sur les tables par un surveillant, pendant que deux autres font le tour des candidats pour vérifier les papiers d’identités et les convocations. Au même moment, une feuille d’émargement à signer passe de main en main.
Toutes les vérifications sont faites, les examinateurs s’installent sur leur estrade face aux candidats et l’épreuve peut commencer.
— Vous pouvez retourner les sujets, disent-ils en chœur.
C’est donc parti pour trois heures de lecture, d’écriture et de réflexion. Au bout d’une heure, les premiers candidats rendent leurs copies et sortent de la salle. Je reste concentrée sur la mienne. Je termine juste avant le temps imparti, rassemble mes affaires, les fourre dans mon sac, me lève, vais rendre ma copie et sors.
Une fois à l’extérieur, je respire une grande bouffée d’air frais, et marche jusqu’à ma voiture en prenant le temps d’admirer à gauche, à droite, la vie qui m’entoure, les oiseaux qui chantent en cette fin de printemps. Une fois installée au volant de ma voiture, avant même de démarrer, je prends un peu de temps pour envoyer un message collectif à mes parents et à Mattéo :
Ça y est, c’est fini, je peux souffler, c’est passé.
Les réponses ne se font pas attendre.
Ça s’est bien passé ? Maman.
Ça va, j’ai pris mon temps mais j’ai pu tout faire.
Je vois ensuite s’afficher un message de mon père.
Et un de moins.
Tu rentres à la maison ce soir ?
Mattéo, lui, ne me répond pas tout de suite, je ne lui en tiens pas rigueur, je sais qu’à cette heure-ci il doit être en cours. Je prends donc la direction de la maison. Je me pose sur le canapé et allume la télévision, histoire de regarder une série pour me détendre et penser à autre chose. Je zappe de chaîne en chaîne et tombe sur une rediffusion du Hit Machine.
Vers midi, un nouveau message s’affiche sur l’écran de mon téléphone.
Moi aussi j’ai fini ma journée. Tu veux qu’on se retrouve chez moi ?
Je rapporte à manger et on se pose ensemble tout l’après-midi ? On pourra même
aller ensemble à la piscine ce soir.
Avec plaisir, je suis déjà chez moi. Je me prépare, récupère mes affaires
et je viens te rejoindre.
Viens, je t’attends avec plaisir. Tu veux que je te prenne quoi ?
Ça dépend, tu vas où ?
Chez le chinois à côté de la fac.
Je prendrais bien des nems au porc, des bouchées vapeur
et des nouilles sautées aux légumes.
Très bien mademoiselle, bon choix. Et avec ça vous souhaitez
un petit dessert peut-être ?
Je ne sais pas, il n’y en a pas un déjà d’offert
avec la livraison ?
Si, c’est tout à fait possible. Selon votre envie bien entendu.
Rien d’autre alors, merci, sinon ça sera trop .
Quand j’arrive devant chez lui, il est déjà là. Je fais le tour de la maison en direction de la dépendance. Il a déjà installé tout le repas dans le salon sur la petite table basse devant la télé. Il m’accueille en me prenant fort dans ses bras. M’embrasse amoureusement. Il prend ma main dans la sienne, enlace nos doigts et me conduit jusqu’au canapé. On mange devant un film qu’on aime beaucoup tous les deux : Un homme d’exception. Dès que j’ai fini mon repas, je décide de me mettre à l’aise pour regarder la fin du film. Je retire mes chaussures, ramène mes pieds sur le canapé et vais me lover dans ses bras.
Mattéo remarque tout de suite que quelque chose en moi a changé. C’est léger, presque imperceptible, mais lui le voit : une façon de respirer un peu plus calmement, un regard qui ne fuit pas, une petite ouverture que je n’avais plus depuis longtemps. Il m’observe en silence, sans brusquerie, juste avec cette attention constante qui n’appartient qu’à lui.
Il approche sa main de mon visage et relève doucement mon menton pour capter mon regard. Quand nos yeux se croisent, il m’embrasse, d’abord très doucement, comme pour vérifier que j’en ai vraiment envie. Ses lèvres sont chaudes et étonnamment rassurantes. Je me surprends à répondre immédiatement à son baiser. Je n’ai pas envie de m’éloigner ; au contraire, je sens une chaleur douce se diffuser en moi, une envie calme, non forcée, presque apaisante.
Ses mains glissent sur mes hanches, sur mes côtes. Il n’insiste jamais trop longtemps. Il attend. Il sent toujours quand je me referme, quand quelque chose en moi se crispe. Mais aujourd’hui, rien ne se crispe. Alors il continue, sans précipitation.
Je glisse mes doigts dans ses cheveux et je le rapproche de moi. C’est moi qui approfondis le baiser cette fois. Mes lèvres s’entrouvrent, les siennes aussi, et nos souffles se mélangent. Je sens mon cœur accélérer, non pas par peur, mais parce qu’un mouvement naturel nous porte tous les deux vers plus de proximité.
Je me retrouve assise sur lui, mes jambes entourant sa taille. Sa respiration se fait plus profonde. Il pose ses mains sur ma taille, me soutient, me laisse choisir le rythme, l’intensité. Je sens son désir contre moi, mais il reste parfaitement immobile, attendant le moindre signe.
Je passe mes bras autour de son cou, et c’est moi qui bouge légèrement les hanches vers lui. À partir de cet instant, il comprend que je suis prête à aller plus loin.
Il glisse ses mains sous mon débardeur, remonte lentement jusqu’à l’attache de mon soutien-gorge qu’il ouvre d’un geste délicat. Son regard se pose sur moi avec une douceur qui me serre la gorge. Il m’embrasse dans le cou, juste là où la peau est sensible, et un frisson me traverse.
Il retire mon sous-vêtement sous ma jupe, sans jamais quitter mon regard. Puis, quand il se libère de son pantalon, je sens son souffle trembler un peu, comme si l’émotion le submergeait, lui aussi.
Quand il entre en moi, c’est avec une lenteur infinie. Il guette ma respiration, mes yeux, la moindre tension. Nos corps trouvent rapidement un rythme calme, profond, presque silencieux. Rien n’est brusqué. Tout est dans la tendresse, dans la chaleur d’un moment que je n’avais plus ressenti depuis longtemps.
Je pose mes mains sur son torse, je sens ses muscles se contracter sous mes doigts. Quand je me redresse légèrement, il m’embrasse la poitrine avec des baisers qui m’arrachent un souffle, un vrai. Je me sens vivante. Je me sens présente. Je me sens-là.
Et tout au long de nos mouvements, nos regards se cherchent. Il y a quelque chose de réparateur dans cette façon qu’il a de me regarder, comme si j’étais entière, intacte, aimée.
Quand le plaisir nous traverse enfin, ce n’est pas un éclat violent, mais une vague chaude qui nous enveloppe et nous laisse tous les deux essoufflés, mais paisibles.
Je m’allonge contre lui, ma joue posée sur son torse. J’écoute son cœur, rapide au début, puis qui ralentit peu à peu. Il passe un bras autour de moi et me garde contre lui, sans un mot.
Dans la chaleur de son corps contre le mien, pour la première fois depuis longtemps, je sens une paix fragile m’envahir. Et je m’endors là, tout contre lui, sans lutter.
Je vois bien que ça le rassure. Il croit que je vais mieux. Je ne me réveille plus toutes les nuits en sursaut, tremblante et en larmes… alors pour lui, c’est un signe que tout redevient normal. Il me retrouve comme avant, dit-il parfois : plus souriante, plus détendue, même si les concours approchent et que je devrais être un peu plus stressée.
Et quelque part… ça me fait du bien qu’il le pense.
Mais au fond, il sait que quelque chose cloche encore. Même s’il n’en parle pas, même s’il me laisse ce silence comme un refuge. Je vois passer, dans ses yeux, la question qu’il n’ose jamais poser.
Jack.
Il attend que je lui dise ce qui se passe. Que je me confie. Que je lui fasse confiance.
Mais chaque mot que je pourrais prononcer se bloque dans ma gorge. Je ne suis toujours pas prête. Pas encore.
Quelques jours plus tard, c’est le moment du deuxième concours d’entrée : celui pour l’école d’éducateur de jeunes enfants. Je revis une fois de plus la même chose, le même stress, les mêmes rituels avant que l’examen ne commence. Pour celui-là, je ne sais pas trop en quoi ce métier consiste, mais tant que je peux trouver un travail où je serai auprès d’enfants, je tente ma chance.
Depuis toute petite, dès qu’il y avait un bébé ou un jeune enfant dans la même pièce que moi, je me précipitais pour y aller et demandais toujours si je pouvais m’en occuper. Et c’est la même chose ces derniers temps avec Chloé, la nièce de Mattéo. Dès qu’on est chez Sonia et Pascal, je ne peux pas m’empêcher de vouloir la prendre. Pourtant, je ne me sens pas du tout prête à en avoir, mais ceux des autres, je m’en occupe volontiers. Je sors confiante aussi de ce concours. Reste plus qu’à attendre les résultats et à savoir si je peux passer l’étape suivante, celle que je redoute le plus : celle de l’épreuve orale devant jury. Je rentre à la maison pour me reposer car demain c’est le dernier concours. Celui que je présente un peu par dépit : le concours d’infirmière.
J’ai suivi les conseils de mon grand-père, parti depuis peu, qui m’avait demandé l’année dernière, quand j’ai foiré mes oraux, pourquoi je ne tentais pas celui d’infirmière. Il m’avait dit que j’étais largement assez douée pour le réussir et que ça serait dommage de passer à côté. Il savait de quoi il parlait : ma grand-mère, sa défunte femme, était infirmière militaire quand ils étaient jeunes. Il savait que les conditions de ce travail n’étaient pas faciles, mais il savait aussi que sa petite-fille pouvait avoir les épaules assez solides pour y faire face. Il croyait beaucoup en moi et en mes capacités à venir en aide aux autres.
Le lendemain, je me rends donc à ce dernier concours. Toujours autant de candidats autour de moi. Quelques têtes connues. Des filles avec qui j’étais au lycée et que je n’avais pas revues depuis un an.
— Eh salut Doria, tu vas bien ?
— Très bien et toi ?
— Ça va, un peu stressée. Tu en as tenté d’autres ?
— Oui, j’ai tenté d’autres écoles dans d’autres régions autour. Et toi ?
— Ah moi je suis restée dans la région mais par contre j’ai tenté d’autres spécialités.
— Ah oui lesquelles ?
— La semaine dernière j’ai fait le concours de l’école d’auxiliaire de puériculture et hier celui d’éducateur de jeunes enfants.
— Ah joli, bon je te souhaite bon courage alors.
— Merci, toi aussi, bonne chance.
Le rituel est de nouveau le même mais l’épreuve est légèrement différente. Je vais avoir une heure et demie pour la culture générale, une pause puis de nouveau une heure et demie pour les tests psychotechniques. Il faut un minimum de points aux tests psychotechniques pour pouvoir passer l’oral.
Une fois l’épreuve terminée, je sors, discute avec certaines personnes, puis repars à ma voiture.
Maintenant, il n’y a plus qu’à faire preuve de patience en attendant les résultats.
Pendant ce temps-là, je vais reprendre mon rythme et mes allers-retours à la fac que j’avais un peu mis de côté.
Malheureusement, en raison de mon absence pour préparer et passer mes concours, je n’ai pas pu me présenter au seul partiel que je voulais vraiment passer : celui de logique. Mais quand je retourne à la fac le lendemain, Pierre et Laurent me sautent dans les bras pour m’accueillir et me remercient chaleureusement.
— Salut toi ! Alors ces concours ? lui demande Alex.
— Bah écoute, c’était intense. J’en ai fait deux, deux jours de suite. Mais maintenant c’est fini, il n’y a plus qu’à attendre les résultats. Et vous, le partiel de logique ?
— Au top ! D’ailleurs merci à toi. Si on n’avait pas révisé avec toi, on se serait sûrement plantés. On te doit une fière chandelle.
— C’était avec plaisir. Si j’arrive à avoir mes écrits, ça m’aura aussi servie de réviser avec vous les gars. Par contre, je suis super déçue d’avoir loupé ce partiel. J’aurais au moins pu avoir une bonne note sur ce semestre. Ça aurait remonté ma moyenne, leur dis-je en rigolant.

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