chapitre 15: Quelque chose ne va pas!
La fin de l’année scolaire approche. On est à la veille des partiels de première année de licence et je prends enfin la décision de quitter la fac. Aujourd’hui, c’est mon dernier jour. Dernière fois que je passe autant d’heures dans les transports en commun juste pour aller poser mon cul sur une chaise et fixer le vide. Le dernier cours vient de se terminer. Je me dirige vers les garçons pour leur dire au revoir. J’ai eu beaucoup de chance de les rencontrer dès la rentrée, et d’accrocher aussi vite avec eux. Ce sont eux qui m’ont motivée à continuer de venir, à me lever chaque matin rien que pour les retrouver, pour rire et oublier le reste. Ils ont été, sans le savoir, ma parenthèse enchantée de l’année : un espace d’air, une échappée, un moyen de décompresser. Ils ont été géniaux. Et même s’ils ne le sauront jamais, ils m’ont, eux aussi, un peu sauvée à leur manière. J’appréhendais ce moment toute la journée et, maintenant qu’on y est, j’ai presque envie de pleurer. Oui, je suis peut-être un peu trop émotive.
— Bon, les gars… merci pour cette année. Et bonne chance pour les partiels demain.
— Quoi ? Tu ne viens pas ?
— Bah non. À quoi ça sert ? De toute façon, je ne validerai pas mon année. Ça ne vaut franchement pas le coup de faire deux heures et demie de transport pour rendre copie blanche, en sachant pertinemment que c’est foutu. Et puis j’ai mes oraux à préparer.
Quelques jours plus tôt, les résultats étaient tombés : trois écoles, trois convocations. Une surprise inespérée.
— Tu es sûre ?
— Certaine. Bonne continuation. Je vous souhaite vraiment le meilleur pour la
suite. J’ai adoré passer cette année avec vous. Si j’ai continué à venir, c’était pour vous. Je ne voulais pas vous lâcher. Je suis ravie de vous avoir rencontrés.
— Tu vas nous manquer. Bonne chance pour tes oraux, déchire tout.
Pierre et Laurent me prennent dans leurs bras .Maintenant, c’est à moi de jouer. Hors de question de perdre encore une année.
À la piscine, le rythme s’intensifie aussi. Les équipes multiplient les entraînements. Depuis quelques semaines et à l’approche du gala de fin d’année, je profite systématiquement du créneau du mardi soir pour aller dans l’eau avec mes nageuses. Je m’échauffe avec elles, les guide, les corrige sur les figures qui leur posent problème. Et j’en profite surtout pour travailler mon propre ballet. C’est décidé : pour le gala, je présenterai un solo. La première et la dernière fois. Après l’année que je viens de vivre, je ne me sens pas capable de continuer. Et il est hors de question que je reste dans un club où ce monstre déambule encore dans les couloirs. Si je suis restée, c’était pour les filles. Elles avaient besoin de moi. Mais il faudra qu’ils trouvent quelqu’un d’autre : je laisse ma place et je ne me retournerai pas.
Lors du gala, pendant trois minutes, je serai seule à nager. Seule devant tout le monde. Seule dans cet immense bassin avec lequel je ne ferai qu’un. Seule avec la musique. Rien d’autre n’existera que ce moment où je pourrai enfin montrer de quoi je suis capable.
En plus, depuis peu, Mattéo a ouvert un créneau supplémentaire pour ses nageurs, en vue des compétitions qui s’enchaînent. On se voit donc plus souvent. On commence même à parler vacances. On regarde où on aimerait partir. Rien n’est encore décidé.
À la maison, ma chambre prend forme. J’ai fini de retirer tout le papier peint. Bizarrement, j’avais envie de tout repeindre ; ça me repose. Le soir, je mets de la musique, j’enfile ma tenue spéciale travaux – un vieux jean troué, un pantalon taché de teinture, un tee-shirt déformé – et je peins. Gris et blanc, des couleurs sobres. Ça rend la pièce moderne, épurée.
Au milieu, un lit en fer forgé noir, un grand dressing, un petit bureau sous la fenêtre pour pouvoir regarder dehors quand mes pensées s’échappent. Avec mon père, on a même changé la porte vers la salle de bain pour une porte coulissante, opaque mais laissant passer la lumière.
Un soir, perchée sur mon marchepied, la porte grande ouverte, ma mère arrive pour m’appeler à table. Elle s’arrête net en me voyant.
— Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ?
— Non, pourquoi tu me demandes ça ?
— J’ai remarqué que certains soirs, quand tu rentres de la piscine, tu n’es pas en
forme. Parfois tu montes directement, tu ne manges pas, on ne te revoit plus.
Je cherche déjà quoi inventer. Cette année, je mens à tout le monde. Je déteste ça.
— Ne t’inquiète pas, on travaille beaucoup pour le gala, c’est tout.
— Tu continues à maigrir à vue d’œil. Je te préviens : si tu perds encore, je
t’hospitalise. Ce n’est pas normal d’être aussi maigre.
— Mais je t’assure que je mange. Tu peux demander à Mattéo.
— Est-ce que tu te fais vomir ?
— Non, maman, jamais de la vie.
— Alors pourquoi tu maigris autant ?
— Je n’en sais rien. Je ne m’en rends pas compte. Mattéo me l’a dit aussi… mais je
te jure que je mange. Quand je rentre et que je vais me coucher sans dîner, c’est juste que je suis épuisée et que je n’ai pas faim. Et ça n’est arrivé que deux ou trois fois dans l’année.
— Est-ce que Mattéo te fait du mal ?
— Non, pas du tout. Au contraire. Il est doux, compréhensif, il fait attention à moi.
Je te le jure : il ne me fera jamais de mal.
C’est là que je comprends vraiment que ma mère s’inquiète. Et malgré ça, je n’arrive toujours pas à lui dire la vérité. À lui parler du mal qui me ronge, de ce qui m’a fait perdre dix kilos en neuf mois.
Je me suis pesée il y a quelques jours, juste par curiosité, et moi aussi j’ai eu peur : cinquante kilos. Je suis toute frêle. Je sais que je dois reprendre, mais je n’y arrive pas. Et surtout, je ne veux pas finir en hôpital psychiatrique. Elle me menace pour me faire réagir, et ça marche… mais je suis perdue.
Je ne veux pas qu’elle croit que je suis anorexique : ce n’est pas le cas. Je mange. Je ne me fais pas vomir.
Mais tant que je côtoierai Jack… tant que je vivrai avec la peur de le croiser, ou pire, d’être de nouveau coincée avec lui… tant que toute mon énergie servira à tenir debout à la piscine…je ne pourrai jamais reprendre du poids, malgré tous les efforts que je ferais.

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