chapitre 17: Le gala de fin d'année.
C’est la fin du mois de juin. La fin d’une saison. Sans doute la dernière. Il y a quelques jours, j’ai reçu les résultats de mes concours. Je n’ai pas été surprise en les découvrant : je suis dernière sur liste d’attente pour l’école d’auxiliaire de puériculture. Autant dire qu’il faudrait un miracle pour que je puisse intégrer cette formation. Tout comme je n’ai pas été étonnée de découvrir que je ne suis même pas sur liste complémentaire pour le concours d’éducatrice de jeunes enfants : je n’ai tout simplement pas été retenue.
En revanche, il y a une bonne nouvelle : je suis sur la liste principale pour l’école d’infirmière. Alors c’est décidé, dans quelques mois, je serai étudiante infirmière. Mamie, je marche dans tes pas… et j’espère que, là-haut, tu es fière de moi.
Après avoir ouvert tous les courriers, je me suis précipitée sur mon téléphone pour annoncer la nouvelle à Mattéo.
— Salut mon chéri, je ne te dérange pas ?
— Non, pas du tout. Ça va ? À t’entendre, tu as l’air heureuse.
— Oui, je le suis. Je viens de recevoir les résultats de mes concours.
— Et alors ? Tu les as tous, c’est ça ? Tu ne sais même plus lequel choisir ?
— Pas exactement.
— Vu ta voix, tu ne vas pas me dire que tu n’en as aucun.
— Non plus. En fait, je n’en ai pas trois, je n’en ai même pas deux. Donc pas de dilemme : j’irai là où j’ai réussi à avoir une place.
— Vas-y, fais-moi plaisir, dis-moi laquelle.
— L’année prochaine… tiens-toi bien : tu sortiras avec une étudiante infirmière.
— Oh la classe ! Surtout quand on connaît les clichés sur les infirmières… Je vais enfin savoir si elles portent quelque chose sous leurs blouses.
— Il y a intérêt ! Je n’ai pas l’intention de me balader à poil dans tout l’hôpital.
Mattéo est sincèrement heureux pour moi. Il sait à quel point j’ai travaillé cette année. Et il se dit qu’au final, infirmière, c’est peut-être ce qui m’offrira le plus d’opportunités plus tard. Trois ans et demi d’études, c’est long, mais il sera là.
Il a aussi une nouvelle à m’annoncer.
— C’est super pour toi. Au fait, moi aussi je voulais t’appeler.
— Ah bon ? Les grands esprits se rencontrent. Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai reçu un courrier aujourd’hui. Je suis pris en deuxième année d’école de kiné.
J’aurai quelques matières de première année à rattraper, mais je gagne un an. Et j’ai mes résultats de partiels : j’ai ma licence.
— Trop bien, félicitations ! Dit donc… Et si on allait fêter tout ça ce soir ? Un petit
resto en amoureux ?
— Volontiers. Prépare-toi, je passe te chercher dans deux heures. Bisous.
C’est la dernière ligne droite pour préparer le gala. Les membres du bureau, les dirigeants et les entraîneurs sont réunis dans une salle annexe, sur le parking de la piscine. J’avais prévenu Mattéo que je rentrerais tard, il m’a proposé de préparer le repas pour qu’on puisse manger ensemble.
En arrivant, j’aperçois Ariane. Elle me fait signe de venir m’asseoir à côté d’elle. Elle tient à rester proche, autant pour garder un œil sur moi que pour s’assurer que Jack ne s’approche pas de moi.
La réunion commence. La maquette du programme passe de main en main. Quand elle arrive entre mes doigts, je m’arrête net. La deuxième partie me pose problème : mes trois ballets y figurent, mais surtout… deux d’entre eux se suivent.
— Excusez-moi, j’ai un souci avec le programme.
— Lequel ? demande Jack, qui a réussi à s’asseoir juste à côté de moi.
— J’ai deux ballets qui s’enchaînent. Dans celui sur l’Italie, je participe avec les filles. Mais juste après, il y a mon solo sur la Grèce. Je ne vois pas comment je peux sortir de l’eau, me changer et reprendre mon souffle en deux minutes.
— C’est logique, réplique Lorène. L’Italie et la Grèce se suivent dans l’histoire, c’est cohérent.
— Je comprends, mais matériellement, c’est impossible.
— Oui, ça paraît compliqué, intervient Ariane.
— On ne va pas tout changer pour mademoiselle, grogne Lorène.
— Non, en effet, on ne change pas l’ordre, conclut Jack. Mais on va rallonger la pause. Je trouverai une solution pour occuper le public. Je donnerai de ma personne pour toi si il le faut. Tu n’auras qu’à me faire signe quand tu seras prête.
Sa main se pose sur la mienne, et son regard s’ancre dans le mien, trop intensément. Ses paroles, certaines ambiguës, m’arrachent un frisson de malaise. J’essaie discrètement de retirer ma main et de me rapprocher d’Ariane.
La réunion se termine. Tout le monde range ses affaires. Jack s’approche de moi.
— Magalie, je peux t’accompagner jusqu’à ta voiture ? On pourra profiter d’être seuls, toi et moi, pour parler de tes deux ballets.
Mon cœur s’emballe immédiatement. Le bourdonnement revient dans mes oreilles. Je sens mon visage pâlir.
Ariane le remarque tout de suite et intervient, sa présence me rassurant aussitôt
— Ne te dérange pas, Jack. David et moi avons promis à Mattéo de la raccompagner. On en reparlera au prochain entraînement. Bonne soirée.
Elle m’attrape par le bras et m’entraîne dehors. Une fois arrivées à ma voiture, je la remercie. Sans elle… j’aurais peut-être vécu une nouvelle agression. Jack n’aurait jamais lâché. Et, pire encore, je comprends à présent qu’Ariane a des doutes. Peut-être même plus que des doutes.
Ça y est, on y est : ce soir, c’est enfin le gala de fin d’année. Les nageuses arrivent par vagues. Les entraîneurs les accueillent dans les vestiaires et font les dernières retouches. Elles vérifient que tout le monde a bien les cheveux tirés en chignon, collés à la gélatine — plus efficace que la laque, et surtout une tenue parfaite dans l’eau, même froide. C’est ce qui permet aux nageuses, qui ne portent pas de bonnet, d’éviter les mèches dans les yeux à la fin d’un ballet. Et ça tient toute la soirée. La seule manière de l’enlever, c’est une douche à l’eau chaude.
Une fois les coiffures validées, elles passent au maquillage, évidemment waterproof, pour éviter l’effet panda.
Elles vérifient les tenues : chaque ballet a son maillot à paillettes et perles, assorti au thème ou aux musiques.
Dans mon équipe, plusieurs maillots ont été créés :
pour la country, un chapeau de cowboy, un lasso, des notes de musique, une guitare.
pour le ballet sur l’Italie, un drapeau revisité en cœurs vert, blanc et rouge ;
pour mon solo, j’ai simplement repassé les motifs existants que je trouvais particulièrement beaux.
Quand tout le monde est prête, j’envoie l’équipe vers le coin de rassemblement, près de la pataugeoire. Il faut organiser le défilé de début de gala : toutes les nageuses les unes derrière les autres, par ordre de taille, en commençant par la plus petite.
De mon côté, je tente de m’organiser. Sous mon short et mon tee-shirt du club, j’ai déjà enfilé le maillot Italie. Je me dirige vers le vestiaire des entraîneurs pour y déposer le matériel dont j’aurai besoin pour me changer rapidement entre les deux ballets. Le but : gagner du temps pour reprendre mon souffle avant d’enchaîner, pendant que Jack meublera au micro.
Mais lorsque je pose la main sur la poignée du local, une vague d’appréhension me serre la gorge et le ventre.
Qu’est-ce que… qui vais-je trouver derrière cette porte ?
Mes mains tremblent.
J’ouvre, juste la tête d’abord, pour vérifier que personne n’est à l’intérieur. Une fois sûre, je dépose mes affaires et ressors aussitôt. Je ne supporte plus l’idée d’être seule dans ce local, ni dans aucune pièce de cette piscine. Pas avec Jack qui rôde dans les parages.
Par curiosité, je décide de descendre vers le bassin pour voir l’ambiance qui s’installe.
Les gradins se remplissent, les places assises sont presque toutes prises. Certaines personnes restent debout tout en haut, le long de la barrière. Parmi elles, je vois Mattéo.
Tout de suite, je me sens mieux.
Dès que mes yeux se posent sur lui, mon anxiété retombe. Mon cœur ralentit, ma respiration se calme.
J’aimerais aller le voir, me réfugier dans ses bras, lui voler un bisou ou deux. Passer cette première partie du spectacle contre lui, appuyés ensemble sur la rambarde.
Montrer à tout le monde que c’est mon copain.
Montrer surtout à Jack que Mattéo est là. Qu’il me protège.
Mais je ne peux pas. Je suis entraîneur, j’ai la responsabilité de mon équipe.
Je remonte les escaliers, traverse le local et reviens vers les vestiaires collectifs pour retrouver mes nageuses.
— Coucou les filles, ça va ? Tout le monde va bien ?
— Ça va… enfin je parle pour moi. Mais j’ai pas l’impression que ce soit le cas pour
Alicia et Laura.
— Eh, les filles ! Faut sourire !
— On veut bien, Mag, mais c’est pas possible ! On flippe complètement. Tu as vu le
monde qu’il y a ? C’est encore plus rempli que pour le gala de Noël.
— Pas de panique. Imaginez qu’ils sont tous… soit à poil, soit en pyjama. Je vous
laisse choisir ce qui vous détendra le plus. Ça va le faire. Le but, c’est de vous faire plaisir, d’en profiter. Comme si c’était la dernière fois que vous nagiez. Et surtout, n’oubliez pas : on ne vous lâche pas. Toute l’équipe est là pour vous, moralement et physiquement. C’est le moment d’en profiter et de s’éclater. On ne nagera peut-être plus jamais toutes ensemble. C’est maintenant ou jamais. Le plus important, c’est de passer une bonne soirée.
Ça y est. Les portes de la piscine sont fermées. Le spectacle peut commencer.
Jack prend le micro et lance le coup d’envoi :
— Bonsoir mesdames, messieurs ! Merci d’être venus aussi nombreux, comme chaque année, ça fait plaisir. Le gala de ce soir se déroulera en deux parties. Dans la première, vous découvrirez les ballets présentés en compétition. Et dans la deuxième, on essayera de se balader dans différents pays en compagnie de nos globe-trotteurs. Comme vous pouvez le voir dans le fond, il y a pas mal de drapeaux. Ils ont tous été réalisés par les nageuses. Nous aurons aussi une charmante hôtesse de l’air… Bon, je pense que les nageuses sont prêtes ? On va pouvoir commencer. Maestro, musique!
La musique du madison retentit dans toute la piscine, et la chorégraphie du défilé démarre. La première à apparaître est la plus petite du club, une petite puce de sept ans. Et ça y est, le défilé est lancé. Toutes les autres suivent, les unes après les autres, sortant des coulisses avec un sourire jusqu’aux oreilles. Elles portent toutes le tee-shirt violet du club, leur prénom floqué dans le dos, et tiennent des ballons bleus dans les mains. Les entraîneurs aussi ont intégré le défilé, au milieu des nageuses.
C’est à mon tour de sortir. J’avance fièrement, légèrement crispée par le stress mais toujours souriante. Lorsque je m’arrête à côté de la nageuse précédente, je me tourne vers les gradins, le regard droit, et c’est là que je les entends : les cris d’encouragement. Je reconnais tout de suite les voix de Jenny, Irina et Lucia. Irina et Lucia ont quitté le club après Noël pour rejoindre Jenny, afin de travailler leur duo pour les compétitions. Je ne les vois pas, mais je sais qu’elles sont là. Et puis j’entends aussi les « waouh » de Mattéo. Ça me fait sourire encore plus fort. Lui, je sais exactement où il est. Je lance mon regard dans sa direction, capte ses yeux… et je découvre qu’ils étaient déjà rivés sur moi.
Quand la dernière nageuse s’installe au bord du bassin, une ola est lancée. Elle part d’un bout du groupe, progresse jusqu’à parcourir tout le public. Un deuxième tour suit, puis la première nageuse se remet en marche, suivie par toutes les autres qui retournent aux coulisses.
Pendant que les nageuses du premier ballet se mettent en place, Jack reprend le micro :
— Le premier ballet, c’est l’équipe entraînée par Lorène qui va vous le présenter. On
va leur laisser le temps de se préparer… Ok, on est partis ! Accrochez-vous, ça va décoiffer.
Un silence se fait dans toute la piscine. Elles peuvent se concentrer. Puis la musique démarre. La soirée est lancée.
Les ballets s’enchaînent. Après le huitième, l’entracte commence : le public sort prendre l’air, boire un verre ou manger un morceau préparé par le club sur la mezzanine.
Je me dirige vers les gradins pour retrouver mes ferventes supportrices. On se prend toutes dans les bras, sous le regard bienveillant de Mattéo qui nous rejoint.
— Dis donc, c’est quoi ça ? lâche Jenny.
— Ça quoi ?
— Tu as vu comment tu es maigre ! Qu’est-ce qui s’est passé ? La dernière fois, tu étais déjà fine, mais là… tu vas perdre un os !
— Tu es sûre que tu vas bien ? demande Irina, très inquiète.
— Oui, oui, ça va très bien. Ne vous en faites pas. Je suis très heureuse en ce moment. D’ailleurs… accrochez-vous, je dois vous présenter quelqu’un. Celui grâce à qui je vais si bien.
Je me blottis contre Mattéo, que j’avais vu arriver de loin.
— Les filles, je vous présente Mattéo, mon petit ami depuis presque six mois.
— Enchantées, Mattéo.
— Mattéo, voici Jenny, mon entraîneur jusqu’à cette année, Irina, ma meilleure amie,
et Lucia, une amie nageuse. Elles font un duo ensemble.
— Vous étiez au club en début d’année, non ?
— Oui, répond Lucia. On était dans son équipe. Mais des problèmes avec la nouvelle
direction nous ont fait quitter le navire. On a dû laisser notre capitaine derrière nous… alors on est venues ce soir pour se faire pardonner et la soutenir.
— Et c’est efficace, dis-je. Pendant le défilé je n’entendais que vous quatre. Oui,
Mattéo, inutile de me regarder comme ça : toi aussi je t’ai entendu.
— J’avoue, dit-il en souriant. Je me suis chauffé, j’ai joué la pom-pom girl. Tu viens ?
On sort un peu tous les deux ?
— Oui volontiers. À tout à l’heure les filles, merci d’être venues.
— Avec plaisir, ma belle ! Et ça leur montre qu’ils ne peuvent pas se débarrasser de
nous comme ça.
— Mattéo, ravie de t’avoir rencontré. Nourris-la un peu, s’il te plaît. Au prochain coup
de vent, elle s’envole !
— Promis, répond-il en riant. J’y veille. Bonne soirée les filles.
Leurs regards et leurs sourires me confirment ce qu’elles pensent de lui… et que j’ai vraiment fait le bon choix.
On sort quelques minutes prendre l’air. Mattéo m’attire contre lui, m’enlace et me serre fort.
— Je crois, mademoiselle, que j’ai fait mouche auprès de ton cercle rapproché.
— Oui, je te confirme. Elles t’ont adopté direct.
— Et j’ai un secret à te dire…
Il approche ses lèvres de mon oreille, murmure :
— Je crois que je suis vraiment en train de tomber amoureux de toi.
— Tu veux que je t’en dise un aussi ?
— Vas-y, dis toujours.
— Moi… je n’en crois rien. Je suis sûre.
Nos lèvres se rejoignent enfin. Dehors, sous la lune, dans cette douceur presque estivale, on s’embrasse comme dans un film.
Ce beau moment ne dure pas longtemps : on nous appelle pour la reprise de la soirée. Chacun retourne à sa place. Jack reprend le micro.
— Alors, cher public, la deuxième partie du spectacle va pouvoir commencer. Je vous laisse en compagnie de ma belle hôtesse. C’est la belle Alexandra qui va vous faire voyager à travers tous ces pays. Nous allons suivre deux globe-trotteurs et le voyage va commencer dans quelques secondes.
Alexandra reprend le micro et, de sa voix légère et un peu ralentie, commence son histoire:
— Votre attention s’il vous plaît. Les passagers voyageant sur la compagnie à
destination de Nashville sont attendus à l’embarquement. Pendant leurs deux mois de vacances, Daniel et Rolande vont faire le tour du monde. Ils commencent par l’Amérique du Nord, une excellente occasion pour Rolande, qui adore la country.
La deuxième partie débute avec l’un de mes trois ballets : celui des cowboys… enfin, surtout des cowgirls. La musique country éclate dans toute la piscine, réveille les endormis et relance l’ambiance. Quand je vois comment le public s’enflamme, ça me rassure sur mon choix : je suis sûre qu’elles vont tout déchirer.
Depuis les coulisses, je les regarde nager. Je suis très fière du ballet qu’elles présentent, mais aussi de ce que j’ai réussi à accomplir cette année en tant qu’entraîneur, pour la toute première fois. J’ai adoré entraîner, et j’aurais aimé continuer encore quelques années. Mais Jack a brisé toutes mes envies, tous mes projets. Je ne veux pas rester dans cette ambiance, avec la hantise qu’il surgisse pour m’agresser encore une fois.
Les filles sont bien ensemble, elles s’amusent, et ça se voit à l’énorme sourire que je devine sur leurs visages malgré la difficulté du ballet.
Quand elles terminent, elles sortent discrètement pour laisser la place au groupe suivant. Tout s’enchaîne très vite.
Arrive enfin le moment du ballet d’équipe. Le stress monte, mais je ne dois rien laisser paraître : je dois être forte pour elles. Nous sommes toutes en place, prêtes. Alexandra poursuit son histoire :
— Nos vacanciers sont fatigués, mais malgré tout, ils décident de voyager de nuit pour arriver en Italie, le pays des amoureux.
Nous nous installons au bord du bassin. La musique démarre. Nous exécutons les pas de danse comme à la répétition : quelques portés, puis Alicia et Laura plongent. Leur partie commence, pendant que nous restons assises au bord du bassin pour les regarder et les encourager.
La musique indique que c’est à notre tour. Nous nous levons et plongeons toutes en même temps. Nous nous regroupons au milieu du bassin et entamons la fin de la chorégraphie ensemble.
La musique s’arrête. Les applaudissements fusent. Les filles rejoignent la sortie côté pataugeoire pour retourner aux vestiaires. Et moi, au même moment, je pars dans le sens opposé pour rejoindre le vestiaire des entraîneurs, où j’ai laissé mes affaires.
Mattéo, qui connaissait la difficulté de la manœuvre, me rejoint. Au loin, j’entends Alexandra continuer son histoire :
— Après un tour en Italie, nos globe-trotteurs décident d’aller faire un tour en Grèce et, pour les encourager, un karaoké s’improvise !
Jack récupère le micro. À lui d’occuper la foule.
— Qu’est-ce qu’elle a dit, notre hôtesse de l’air ? Un karaoké dans le public s’improvise !
Jack met à profit ses talents d’ancien moniteur de colonies de vacances pour occuper le public et me laisser le temps de me changer.
Je n’avais pas pu m’entraîner à la manœuvre, mais je trouve que je m’en suis bien sortie. Il faut dire que Mattéo m’a beaucoup aidée, et surtout, qu’il est resté très professionnel malgré le spectacle qui se déroulait sous ses yeux pendant que j’enfilais mon nouveau maillot.
Une fois prête, nous nous retrouvons en haut des escaliers. Mattéo me prend dans ses bras, pose ses mains de chaque côté de mon visage et plonge son regard dans le mien jusqu’à ce que mon cœur ralentisse et que ma respiration redevienne calme. Il est adorable. Tout en douceur, il dépose un premier baiser juste sur ma bouche, puis un second, plus long encore, sur mon front, comme pour me donner tout le courage qu’il peut.
Je me détache doucement de lui, me tourne et descends les escaliers une marche après l’autre. Mattéo garde ses mains sur mes épaules jusqu’au dernier moment.
Arrivée en bas, je croise le regard de Jack. Je lui fais signe que je suis prête. Il m’adresse un sourire qui me glace. J’en ai des frissons dans tout le corps. C’est ce même sourire… celui que j’ai déjà vu trop de fois. Celui que je trouve malsain. Parce que je sais ce qu’il cache. Je suis la seule à savoir. Pour moi, il n’a pas la même signification que pour les autres.
Je souffle pour calmer mon cœur, chasse mes pensées et me concentre sur ce que je dois faire. Avant que je quitte le couloir, Mattéo me masse légèrement les épaules et m’embrasse dans le cou. Puis il part rejoindre sa place dans les gradins.
Jack me fait un signe de tête pour savoir s’il peut mettre fin au karaoké. Je réapparais et m’installe au bord du bassin, face aux gradins.
Jenny crie encore pour m’encourager. Je connais ce cri par cœur : je l’entends depuis des années.
La musique retentit. Le ballet commence. J’oublie tout. Je ne pense plus qu’à nager, à m’évader pendant les trois minutes du montage audio. J’exécute les figures. Je prends du plaisir.
À cet instant, il n’y a plus rien d’autre. Je nage pour moi. Pour me libérer de ce poids qui m’écrase, qui m’empoisonne depuis des mois. J’ai peut-être perdu dix kilos, oui. Mais le poids que je porte dans ma tête — celui du mensonge, de la culpabilité, de la honte, du dégoût, de la colère — celui-là est bien plus lourd que ce que les autres voient. Les kilos envolés sont devenus des kilos dans mon esprit. Mais là, dans l’eau, tout est léger. Mon corps. Mon esprit.
La musique s’arrête. Les applaudissements éclatent. Et moi… je lâche prise.
Je suis épuisée, physiquement et mentalement. J’ai tout donné. Je sors du bassin et m’effondre dans les vestiaires, seule. Je pleure. Je crie dans ma serviette. J’extériorise enfin. Si je pouvais, je frapperais dans un sac de boxe ou j’enverrais voler des objets. Tout ce que je retiens depuis des mois, j’ai besoin de le faire sortir. Mais personne ne doit voir ça.
Une fois calmée, je me sèche, remets le pantalon avec lequel je suis arrivée, mon débardeur en dentelle et, par-dessus, le tee-shirt du club. C’est fini. Je ne nagerai plus.
C’était ma dernière fois. Je suis la seule à le savoir. Je n’en ai parlé à personne, même pas à Mattéo. Je compte mettre Jack devant le fait accompli, le déstabiliser, le mettre mal à l’aise, peut-être même lui faire perdre ses moyens, comme lui a su me les faire perdre maintes fois cette année. Ce sera ma petite vengeance à moi.
Quand tous les ballets sont terminés, que le gala touche à sa fin, les entraîneurs se regroupent au bord du bassin, près de Jack. Il nous adresse un petit mot à chacune.
Quand arrive mon tour, il colle son torse contre mon dos, son sexe contre ma fesse droite, et passe son bras autour de ma taille. Tous ses gestes me font tressaillir ; je me raidis instantanément. Il s’apprête à annoncer à tout le monde ce qu’il croit être mes projets pour l’année suivante quand je me penche à son oreille pour murmurer :
— Par contre, sache que je ne compte pas revenir entraîner l’année prochaine. Surtout
si TOI tu restes, espèce de violeur. Ne compte pas sur moi. Allez, bonne annonce : c’est à toi, ils attendent.
— Euh… malheureusement, Magalie ne sera pas des nôtres l’année prochaine. Elle a
décidé de quitter le club pour des raisons qui ne regardent qu’elle. J’avoue que je suis surpris, ce n’est pas ce que je m’apprêtais à vous annoncer. Bon… donc, bonne continuation à toi.
Il approche encore son visage du mien et me pose une bise sur la joue.
En éloignant légèrement le micro de sa bouche, il murmure :
— C’est dommage… J’aurais bien aimé continuer à partager nos petits moments d’intimité dans les recoins de cette piscine. On ne les a pas tous faits, tu sais. Il en reste plein d’autres. Mais je ne me fais pas de souci : je sais que tu reviendras vers moi quand mon sexe te manquera trop et que monsieur muscle ne te satisfera plus. Moi, je ne t’oublierai pas… je vais continuer à penser à toi chaque nuit.
En entendant ces mots — ces horreurs — qu’il ose me glisser là, devant tout le monde, même si personne ne semble les percevoir, je vacille. Je tremble. J’ai la nausée. Mes yeux, pleins de terreur et d’effroi, croisent ceux de Mattéo.
Dans les gradins, Mattéo ne peut pas intervenir. Mais il n’a pas manqué une seule seconde du comportement de Jack, ni surtout de ma réaction. Il ne sait pas ce que Jack m’a soufflé à l’oreille, mais il a parfaitement compris le S.O.S. que mes yeux lui lançaient.
Il a été surpris, lui aussi, par l’annonce de mon départ : nous n’en avions jamais parlé. Mais après avoir assisté à cette scène, il comprend beaucoup de choses… même s’il attendra une confirmation.
Une fois les discours achevés et la soirée officiellement clôturée, je récupère mes affaires et le retrouve dans le hall. Il me serre dans ses bras, aussi fort qu’il peut, comme pour me rassurer : il a senti que j’en avais besoin. Avec délicatesse, il relève mon menton pour plonger à nouveau son regard dans le mien.
— Ça va ? Tu n’avais pas l’air bien, pendant les discours. J’ai eu l’impression de te voir frémir.
— Oui… je ne sais pas, d’un coup, une bouffée de panique m’a envahie.
— Je suis désolé, je ne pouvais pas intervenir devant tout le monde. Mais je suis là, maintenant. Au fait… pourquoi tu as décidé de tout lâcher ?
— Cette année a été très dure. Même si je t’ai rencontré — et j’avoue, c’est l’un des rares points positifs — je ne me sens pas capable de recommencer. Je vais y laisser ma peau. Vous vous êtes tous mis d’accord pour me dire que si je continue je vais perdre un os… alors pour ma santé, physique et psychique, j’arrête. Et puis l’année prochaine, avec les stages et les horaires compliqués de l’hôpital, je ne pourrai pas assurer une présence correcte. Ce ne serait pas juste pour les nageuses. Elles ont besoin de quelqu’un qui sera là tout le temps. Et ça ne peut pas être moi.
— Tu as raison. Il faut prendre soin de toi. Et… Jack t’a dit quoi, à la fin ?
— Oh, rien… Il me souhaitait bon courage pour la suite.
Je ne sais pas si ma dernière réponse le convainc. Même moi, en la prononçant, je n’étais pas très convaincue. Il m’embrasse sur le front, et nous quittons la piscine, collés l’un à l’autre, jusqu’au parking.
Je lui propose de venir dormir chez moi. Maintenant que les travaux de ma chambre sont terminés, j’ai envie de lui montrer. Il accepte.
On monte chacun dans nos voitures, et il me suit jusqu’à la maison.

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