chapitre 26: une nouvelle fois la vie reprend son cour.

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L’enquête suit son cours, et comme me l’a dit la juge d’instruction, toute cette histoire peut prendre du temps… des mois, peut-être même des années avant qu’une date de procès ne soit fixée. Alors, puisqu’il ne se passe plus rien de concret pour moi pour le moment, j’essaie tant bien que mal de reprendre le fil de ma vie.

Je vois régulièrement Irina : des soirées entre filles, des sorties en boîte, des repas improvisés à la maison. On ne parle jamais de l’affaire, ni de Jack. Irina évite aussi soigneusement le sujet « Mattéo ». Je sens qu’elle aimerait que je réussisse à tourner la page, mais ça fait beaucoup de pages à tourner en même temps, et je ne peux pas les affronter toutes d’un coup. Alors elle me laisse prendre mon propre rythme. Elle garde simplement un œil sur moi, prête à me rattraper si je vacille. Elle tente de me ramener à la surface quand elle me voit dériver, de me faire penser à autre chose, d’occuper mon esprit… même si, parfois, j’ai l’impression que rien ne fonctionne.

À l’IFSI, c’est plus compliqué. Les filles m’ayant tourné le dos, je me retrouve seule, dans un coin de la salle. La promotion s’est vidée avec les redoublements et les abandons ; nous ne sommes plus que quarante. J’ai désormais énormément de mal à aller vers les autres. Toutes ces relations brisées – amicales, amoureuses – m’ont vaccinée. J’ai l’impression que je ne saurai plus jamais m’investir dans quoi que ce soit.

Je suis devenue une sorte d’automate : je viens en cours, je m’installe à l’écart, je prends mes notes, et le midi je reste dans la salle, seule avec mon ordinateur. Je mange ma gamelle en retapant mes cours. Tout est mécanique, répétitif. Ma vie n’a plus vraiment de goût : je mange et je bois par nécessité, pour ne pas dépérir ou finir enfermée en psychiatrie. Je vis parce qu’on attend de moi que je continue de me battre. Mais moi… parfois je ne sais même plus si j’en ai envie. Je m’accroche malgré tout, parce qu’au fond, peut-être que les autres ont raison, peut-être que la vie vaut encore la peine. Peut-être que le karma finira par tourner. Pour l’instant, j’ai du mal à y croire. Je suis comme Saint-Thomas : je ne crois que ce que je vois. Et ce que je vois aujourd’hui… c’est plutôt merdique.

Pendant certains stages, j’arrive tout de même à nouer quelques liens avec d’autres étudiants. Des liens légers, fragiles, sans lendemain. Je n’ai plus la force, plus le courage de m’investir davantage. Et puis dans quelques mois, on aura tous nos diplômes – ou pas. De toute façon je ne les reverrai sûrement pas : je n’ai aucune envie de travailler dans les hôpitaux liés à l’institut. Je préfère me rapprocher de chez moi. Et qui sait… peut-être que je pourrai travailler en Suisse et vivre avec ma sœur. Il paraît que les conditions sont bien meilleures là-bas.

Certains cours sont devenus difficiles à suivre, surtout ceux de psychiatrie. Je me projette trop. Je fais des transferts entre ce que les intervenants – souvent des médecins spécialisés – décrivent, et ce que moi je vis. Le module sur les psychoses a été le pire. J’étais présente parce que les cours sont obligatoires, je prenais des notes parce que je suis consciencieuse… mais intérieurement, j’étais ailleurs. Mon corps était assis dans l’amphi, mais mon esprit avait déjà fui loin d’ici. J’étais là sans être là. Et personne ne le remarquait. Personne ne faisait attention à cette jeune femme que j’étais, un peu perdue, assise au fond de la salle, le regard vide, le visage impassible.

En parallèle, je continue mon suivi avec le docteur SMANI et, surtout, je vois une fois par semaine la psychologue madame ATMANI. Lors de ces rendez-vous, on discute beaucoup des émotions qui me traversent. Elle essaie aussi de me donner des pistes, des exercices de respiration, des stratégies pour apprivoiser mes angoisses, pour ne plus me laisser submerger à chaque vague qui me tombe dessus.

Le jour de l’évaluation du module de psychiatrie, ça a été une catastrophe. Je me suis laissée happer par mon vécu actuel, j’ai répondu aux questions avec mes tripes, avec ma douleur, au lieu de garder la distance nécessaire. Quand les résultats tombent et que je découvre que je n’ai pas la moyenne, ça ne me surprend même pas. C’est la première fois depuis le début de ma formation que je dois passer un rattrapage. Je décide donc de replonger sérieusement dans mes cours, de faire tout mon possible pour valider ce module.

Béatrice vient me voir aussi, pour prendre de mes nouvelles, pour savoir comment je tiens le coup. Elle continue de garder un œil sur moi. Elle voit bien que je dépéris. Je ne sais pas si elle fait tout ça parce que je suis son étudiante, ou si c’est un peu pour ma mère — parce qu’elle sait qu’elle s’inquiète, qu’elle a peur pour moi. Peut-être que ça la rassure de se dire qu’elle peut intervenir si je faiblis, qu’elle peut me rattraper avant que je tombe.

Ce qui est sûr, par contre, c’est que je prends un vrai plaisir à m’investir dans mes stages, surtout ceux en lien avec les enfants. Je m’épanouis grâce à eux. Mon objectif premier a toujours été de travailler auprès des plus petits, alors je fais tout pour que mes stages se rapprochent de ce projet.

C’est comme ça que j’enchaîne deux stages en pédiatrie, puis un autre aux urgences pédiatriques. J’ai aussi la chance de passer un mois en PMI, un lieu où se croisent tellement de métiers différents autour de l’enfant : j’y découvre des univers nouveaux avec émerveillement.
Je peux aussi ajouter à mon CV deux stages en néonatologie et un dernier en réanimation néonatale, durant lequel je passerai la partie pratique de mon diplôme.

Les enfants sont incroyables. Ils ont cette capacité magique à nous redonner le sourire en un clin d’œil… quand les adultes, eux, l’ont parfois piétiné, brisé et enterré.
Tous ces stages me confortent dans mon choix de carrière. Le plus difficile maintenant, ce sera de choisir dans quel service je voudrais travailler plus tard. Pendant ces vingt-quatre mois, le panel s’est tellement élargi… et je suis certaine que je n’ai pas encore tout vu. Il me reste encore tellement à découvrir.

C’est grâce à cette idée — cette lumière-là au bout du chemin — que je continue d’avancer. C’est pour ça que je me bats chaque jour pour ne pas sombrer. Les enfants me raccrochent à la vie, même quand moi je doute encore de vouloir la traverser.

Au cours de ma troisième année, je fais la connaissance d’un garçon qui va, sans le savoir, devenir une respiration dans ma vie. Il s’appelle Rafael. Deuxième année pour devenir maïeuticien — sage-femme, comme on dit habituellement. Il vient de Bretagne, il vit seul dans un petit studio sur le campus. Grand, blond, les yeux verts.

Je me souviens que ce jour-là, j’avais fui ma salle de classe pour m’installer sous un arbre, mon refuge improvisé depuis quelques semaines. L’air s’adoucissait, la lumière aussi, et j’essayais de laisser mon esprit respirer en même temps que mes poumons. Je traverse le campus, le nez dans mes notes, quand je percute presque quelqu’un.

— Oh, désolée ! je m’exclame, relevant la tête.

Lui aussi relève les yeux et sourit, un peu gêné :

— C’est moi, désolé… je n’avais pas regardé devant moi.

Il a ce genre de sourire qui met tout de suite à l’aise, ni trop confiant, ni trop forcé. Je remarque ses yeux attentifs, la façon dont il tient ses affaires contre lui, comme s’il était à la fois pressé et un peu sur la défensive.

— Tu es en quelle année ? me demande-t-il, pour lancer la conversation.

Je sens que sa voix est calme, posée, et je me surprends à répondre presque sans réfléchir. Rapidement, la conversation glisse vers nos cours, nos emplois du temps, et je découvre qu’il est étudiant sage-femme, sur le même campus que moi. C’est un peu surprenant, mais je trouve ça rassurant de voir quelqu’un concentré sur ses études, sérieux et en même temps accessible.

— Si jamais tu veux réviser ensemble ou échanger des cours, propose-t-il, je ne suis pas contre.

Je hoche la tête, étonnée par ma propre spontanéité. Il a ce quelque chose qui rend les choses simples et naturelles. En quelques minutes, le hasard de cette collision devient le début d’une conversation qui ne me semble ni forcée ni inconfortable.

Quand nous nous séparons, je ne peux m’empêcher de repenser à son sourire, à la facilité de notre échange. Pour une fois, je n’ai pas besoin de me protéger.

Et c’est comme ça que tout a commencé. Lentement, simplement. Le midi suivant, je le retrouve près de la fontaine du campus. Il est assis sur un banc, un carnet ouvert sur les genoux. Je m’approche, un peu nerveuse, mais dès qu’il me voit, il sourit et me fait signe.

— Viens t’asseoir, me dit-il.

Je m’assois à côté de lui, pas trop près, mais assez pour que nos épaules se frôlent. Nous ouvrons nos notes, et rapidement, la conversation glisse vers nos cours. Il me parle de son stage en maternité, de ses rencontres avec des familles, et je suis fascinée par la façon dont il décrit son quotidien, avec autant de sérieux et de curiosité.

— Et toi ? me demande-t-il doucement. Comment tu trouves les cours cette année ?

Je baisse les yeux sur mes notes, un peu gênée, puis je relève la tête :

— C’est… intense. Parfois j’ai l’impression de ne jamais avoir fini, mais je commence à m’y habituer.

Il hoche la tête, compréhensif.

— Oui, je comprends… moi aussi au début j’étais complètement perdu. Mais on s’habitue. Et puis… ajoute-t-il avec un petit sourire, ce n’est pas juste les cours, c’est tout ce qu’on apprend sur nous-mêmes.

Je sens un petit frisson parcourir mon dos. Il a raison. Et sa présence rend les choses plus légères. Il y a quelque chose de rassurant chez lui, un calme qui me permet de respirer un peu, de parler sans me retenir.

Nous passons une bonne demi-heure à échanger, à comparer nos méthodes, à rire des petites galères du campus. Et pour la première fois depuis longtemps, je me sens… normale. Juste Magalie, assise sur ce banc, en train de discuter avec quelqu’un qui semble vouloir écouter, vraiment écouter.

Quand il se lève pour partir, il me sourit encore une fois :

— On se retrouve ici demain ?

Je hoche la tête, un peu surprise de ma propre impatience à le revoir.

— Oui… avec plaisir.

Et alors qu’il s’éloigne, je me rends compte que je n’ai pas pensé une seule fois à tout le reste… juste à lui, et à cette sensation étrange de légèreté qui m’accompagne.

.

Avec Rafael, tout est fluide. Je sens quelque chose en moi se remettre en mouvement, comme si mes émotions se réveillaient doucement après avoir été étouffées trop longtemps. Quand il rit à mes blagues, même les plus nulles, je sens mes épaules se détendre. Quand il pose sa main sur la mienne, je respire plus facilement, comme si son toucher pouvait calmer le chaos intérieur qui m’habite.

Il ne force jamais rien. Il est là, juste là, avec sa douceur tranquille, et ça suffit pour que je me sente en sécurité. Là où j’ai été secouée, blessée, il pose de la tendresse, comme un baume invisible sur mes plaies que je croyais incurables.

Je glisse vers lui presque sans m’en rendre compte. À ses côtés, la vie semble moins lourde, moins menaçante. Il panse mes blessures sans même savoir qu’elles existent. Il me rappelle ce que c’est… d’être simplement bien.

Nos journées se mêlent à nos nuits. Je passe des heures chez lui, on révise ensemble en se taquinant, on rit de nos maladresses, on se surprend à se lancer des regards complices à travers la pièce. On se soutient, on se tient debout l’un pour l’autre, comme deux apprentis adultes qui apprennent à ne pas se perdre dans le tumulte du monde.

Notre histoire avance plus vite que toutes celles que j’ai connues. Peut-être parce qu’elle est simple, peut-être parce qu’elle est douce, peut-être parce que j’en ai désespérément besoin. Quand il entre en troisième année et qu’il ne me reste plus que trois mois de stage avant la fin de ma formation, on décide de s’installer ensemble. Quatre mois à peine… et pourtant tout semble naturel, comme si c’était la suite logique de tout ce que nous sommes déjà.

J’apprends enfin à vivre loin de mes parents. À respirer par moi-même. À faire des choix pour moi seule. Rafael est là, à chaque pas, à chaque maladresse, à chaque rire, à chaque silence partagé. Il ne me brusque jamais, il m’accompagne. On rit, on se chamaille, on s’adore… et je peux enfin le dire : on s’aime.

Et pourtant… dans un coin de moi, un secret reste tapi. Mon passé, ce poids invisible qui me ronge encore parfois. Rafael ne sait rien. Rien du tout. Et parfois, quand je sens sa main se poser sur la mienne, je me demande combien de temps je pourrai encore garder ce silence… sans tout briser.

Je n’ai pas la force d’ouvrir cette porte-là. Pas encore. J’ai trop peur que tout ce que j’essaie de reconstruire s’effondre si je la franchis trop tôt. Je ne suis pas prête à revivre la douleur de voir quelqu’un s’éloigner après avoir entrevu ce que je porte derrière mon sourire.

Alors je garde tout sous scellé. Peut-être que c’est égoïste. Peut-être que c’est lâche. Mais je n’arrive pas à faire autrement. Je sais qu’un jour, il faudra que je parle.

Mais pas maintenant. Pas tant que je parviens encore à maintenir ce fragile équilibre entre ce que je suis et ce que j’essaie de devenir.

La fin de ma formation est enfin là. Avec mon mémoire — Le jeu et le soin en pédiatrie — un sujet qui m’a tenue debout dans les moments où je doutais le plus. Et puis arrive enfin la journée des résultats. On est tous là, agglutinés devant le tableau d’affichage, le cœur battant à tout rompre.

Rafael est derrière moi, ses bras autour de ma taille, son menton posé contre mes cheveux, comme pour empêcher ma tête de se perdre. Je tremble. Je crois même que j’ai un peu froid alors qu’il fait presque chaud.

La directrice arrive, volontairement lente, volontairement cruelle, savourant notre anxiété comme une vieille habitude institutionnelle. Quand elle accroche enfin les feuilles, le groupe se jette dessus. Moi, j’attends. J’ai besoin d’une seconde. Besoin de retenir ma respiration une dernière fois. Les cris autour de moi se mêlent aux pleurs.

Tatiana, Coline et Marie sautent de joie. Je ressens un vrai soulagement pour elles, malgré tout.

Puis Rafael glisse sa main dans la mienne et m’entraîne vers les listes. Je lis… et je ne vois rien. Mon nom n’est pas là. Pas dans les admis. Pas dans les recalés. Juste… nulle part. La panique me monte comme une vague glacée. Tout devient flou. Je sens le sol basculer sous mes pieds. Rafael tente de me serrer plus fort, mais je sens que je m’éloigne déjà, perdue dans un vertige que je n’avais jamais connu.

— Rafael… je comprends pas… je… je suis pas sur la liste…

Il se penche, il sourit doucement — ce sourire qui dénoue mes nerfs mieux que n’importe quoi d’autre.

— Regarde, mon cœur. Tout en haut.

Je relève les yeux. Et je vois mon nom. Tout en haut… Major de promo. L’émotion me percute d’un coup, trop fort, trop vite. Comme si toute la tension accumulée depuis des mois s’arrachait de ma poitrine d’un seul souffle. Rafael me serre contre lui. Je sens mes jambes trembler, mes mains se cramponner à lui. Et pour la première fois depuis longtemps, je crois que peut-être… vraiment peut-être… j’ai le droit d’espérer quelque chose de beau.

Rafael me tient encore contre lui, et je sens son souffle contre ma joue. Les bruits autour de nous s’effacent peu à peu. Les cris de joie, les rires, les pas précipités… tout devient flou, secondaire. Il n’y a que lui et moi, et ce moment suspendu où je peux enfin respirer.

— Tu as fait ça… toi, me murmure-t-il. Tu as travaillé pour ça, tu l’as mérité.

Je ferme les yeux un instant, laissant mes larmes couler sans honte. Il ne dit rien d’autre, il n’a pas besoin de le faire. Sa présence suffit à me dire que tout ce que j’ai traversé n’était pas vain. Que mes efforts, mes doutes, mes nuits blanches, valent ce sourire qu’il m’offre.

— Merci, je souffle. Merci d’être là.

Il sourit et me serre un peu plus fort, comme pour m’ancrer dans ce bonheur que j’ai cru hors de portée. Je me sens légère, comme si un poids immense venait de se détacher de mes épaules.

Pour la première fois depuis longtemps, je souris vraiment. Et je me surprends à penser que, peut-être, l’avenir pourrait être doux. Que je pourrais construire quelque chose de beau, sans peur, sans ombre. Avec lui.

Et dans ce banc au milieu du campus, entourés de rires et de feuilles qui volent, je crois que j’ai enfin le droit de rêver.

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