Chapitre 29: Le procès.

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C’est le jour J. Et rien qu’en descendant de la voiture, mes jambes tremblent déjà. Rien n’a encore commencé, mais j’ai l’impression que tout en moi se fissure doucement, par anticipation. Mes parents, Irina et Aurélien marchent près de moi, et pourtant je me sens terriblement seule, comme si personne ne pouvait vraiment m’accompagner là où je vais.

On s’arrête sur le parvis du tribunal. Il fait froid, mais je brûle de l’intérieur.

Aurélien se place face à moi, ses yeux sérieux, presque tendres, comme s’il craignait que je me brise avant même d’entrer. Pendant toute la semaine, il m’a vue vaciller, lutter, tenter d’assembler ce qui restait de courage en moi. Il sait. Il a compris ce que tout cela réveille et dérange.

— Écoute… dit-il en s’approchant un peu, assez pour que sa voix me parvienne

clairement malgré le bruit de la rue. Il ne va sûrement pas tarder à arriver. Il sera avec son avocat, peut-être sa famille…

Je hoche la tête doucement. Mon cœur cogne. Je sens la sueur froide dans mon dos.

— Oui, je les vois… sa femme, sa fille…

Rien que ces mots, “sa femme”, “sa fille”, me coupent presque le souffle. Deux silhouettes qui, sans même le savoir, me renvoient à tout ce que j’ai perdu. À tout ce qu’il m’a pris.

— Ne les regarde pas, souffle Aurélien avec douceur. Elles sont là pour lui. Tu risques

de voir de la colère dans leurs yeux. Ça ne te fera aucun bien. Reste avec nous. Reste ici.

Il pose une main légère sur mon bras….Un appui….Un ancrage.

J’ai envie de fermer les yeux. De disparaître. De ne plus sentir ce poids dans ma poitrine qui me broie littéralement.

— J’ai peur, j’avoue en murmurant, ma voix brisée. J’ai peur que ce soit trop dur. Qu’il

mente. Que je n’arrive pas à supporter d’entendre… tout ça. Et si je perds le contrôle ? Et si je n’arrive pas à respirer ? Et si…

— Hé… doucement.

Il me coupe, mais avec cette douceur qui empêche la panique de grimper d’un cran.

— Tu commences à t’emballer. Tu ne peux pas tout prévoir. Tu vas encaisser des

choses, oui. Peut-être beaucoup. Mais tu n’es pas seule. Et si tu t’effondres, ce ne sera pas une faiblesse. Ce sera juste… la preuve que tout ça t’a marquée. Ce n’est pas honteux.

J’aimerais le croire….J’aimerais croire que s’effondrer n’est pas une défaite.

— Si tu sens que tout vacille, continue-t-il, ferme les yeux. Respire. Repense aux

exercices de la psy. Et si ça ne suffit pas, mets ta main sur la mienne. Je comprendrai tout de suite. Je demanderai une suspension s’il le faut. Je serai à côté de toi, du début à la fin. Et tes proches seront juste derrière nous.

— Oui, on sera là, confirme Irina d’une voix douce derrière moi.

Je sens leur chaleur, leur force. Mais je me sens si fragile que leur présence me donne presque envie de pleurer.

C’est à ce moment-là que lui arrive. Entouré de sa famille. Comme si de rien n’était.

Je baisse les yeux. Je sens mon ventre se tordre. Le sol trembler sous mes pieds.

Personne ne parle. Le silence qui tombe entre nous a le poids d’un couperet.

Quand ils passent à côté de nous, je retiens ma respiration sans même m’en rendre compte.
Ses pas….Sa présence….L’odeur froide de l’air qui bouge quand il avance.

Et puis c’est fini. Ils sont à l’intérieur. Aurélien pose une main dans mon dos, un geste discret, presque imperceptible.

— Allez. C’est notre tour.

Dans le hall, je croise le regard de l’autre jeune fille. Celle dont Irina m’avait parlé. Celle qu’il avait tenté d’agresser le soir d’Halloween. Son visage est tendu, inquiet, mais il y a dans ses yeux une sorte de fraternité silencieuse, une compréhension que personne d’autre ne peut avoir.

On entre tous dans la salle. La grande estrade, les juges, la hauteur du plafond… tout ça me paraît immense….Écrasant….Hostile. Je m’assois à droite, avec Aurélien à mes côtés. Je sens les battements de mon cœur jusque dans mes doigts.

À gauche, lui…Son avocat….Sa famille.

Le procureur entre, le greffier le suit, puis enfin les juges. Tout le monde se lève.

Ma respiration se bloque. Mes mains tremblent. Ma gorge brûle. Je me répète mentalement : Tiens bon. Tiens bon. Tiens bon.

Quand le président prononce les premiers mots, sa voix résonne dans la salle comme un coup de tonnerre.

— Vous pouvez vous asseoir. Si tout le monde est présent, nous allons commencer. J’invite le prévenu à se présenter à la barre.

Et à cet instant précis, j’ai l’impression que le sol s’ouvre sous mes pieds.
Que tout ce que j’ai tenté de contenir pendant cinq ans s’apprête à m’exploser en plein visage.

Jack se lève en gardant la tête basse, comme s’il portait soudain le poids de toute la salle sur ses épaules. Mais dès qu’il atteint la barre, tout change. Son dos se redresse d’un seul bloc, raide, presque agressivement parfait. Ses mains, larges, se posent avec une assurance glaciale contre le bois. Et lorsqu’il relève enfin le visage, c’est avec une insolence tranquille, un calme trop maîtrisé. Ses yeux glissent vers les juges comme s’il les jaugeait, comme s’il était sûr, profondément sûr, que rien ni personne ne pourrait réellement l’atteindre ici.

Un frisson me traverse. Je sens mes côtes se serrer, mes jambes devenir du coton. Il dégage quelque chose d’insupportablement familier : cette façon de se planter devant le monde, de s’y croire légitime, indestructible… comme autrefois. Comme quand j’étais seule face à lui.

Une seconde, j’ai l’impression que la salle rétrécit, que l’air manque. Mon regard s’échappe de lui malgré moi, glisse derrière mon épaule, cherche désespérément un ancrage. Je trouve celui de ma mère, rouge d’émotion, celui de mon père, tendu comme s’il était prêt à bondir, puis celui d’Irina… sa douceur, sa force. Leur présence m’arrache un souffle.
J’ai besoin de m’y accrocher. J’ai besoin qu’ils me disent, sans un mot, que je ne suis pas en train de faire une erreur. Que je ne rêve pas. Que j’ai raison d’être ici, même si tout en moi me hurle de fuir.

À côté de moi, Aurélien a senti mon agitation avant même que je comprenne qu’elle montait. Il pose sa main sur la mienne. Une prise légère, mais solide, presque chaude. Une bouée.

— Ne t’inquiète pas, murmure-t-il d’une voix qui semble apaiser l’air autour de moi.

Respire. Tu n’es pas obligée de le regarder. Fixe le procureur si tu préfères… ou ferme les yeux. C’est toi qui décides.

Je déglutis difficilement et hoche la tête, incapable de parler pour l’instant.
Mon cœur tape trop fort. Comme si chaque battement cognait contre une vieille porte que je tente de maintenir fermée.

Le président reprend la parole, d’un ton calme, neutre, mais implacable.

— Bonjour, Monsieur. Veuillez décliner votre identité : nom, prénom, âge et profession.

Jack inspire, légèrement. Puis sa voix, claire, posée, presque fière, résonne dans la salle.

— TANER Jack, quarante-cinq ans, agent immobilier.

La bile me remonte brutalement dans la gorge….six mots. Juste six mots. Et dès que sa voix franchit l’air — ce timbre que je reconnaîtrais entre mille — tout vacille. C’est comme une déflagration silencieuse dans ma poitrine. Ce son-là…Celui qui a hanté mes nuits.
Celui qui se glisse encore dans mes cauchemars, même quand je crois avoir verrouillé toutes les portes.

Mon cœur cogne trop fort, trop vite. Le sol semble se dérober. Les mots du tribunal s’éloignent, deviennent un bruit sourd, inutile. Il parle. Et moi, je retombe.

Je retombe au fond de ces jours là. Je retombe dans la peur qui écrase, dans la paralysie, dans l’odeur du danger. Je serre les doigts contre mon genou, pour ne pas disparaître entièrement. Mais sa voix continue. Elle traverse le présent, déchire le temps, m’arrache au fragile équilibre que j’essayais de garder. Et tout mon corps se souvient.

— Je vais maintenant vous rappeler vos droits. Vous avez le droit de vous taire.

Vous avez le droit de faire des déclarations spontanées ou de répondre aux questions qui vous seront posées. Vous avez le droit d’être assisté d’un interprète si vous ne parlez pas ou ne comprenez pas le français. Avez-vous compris les droits que je viens de vous énoncer?

— Oui, Monsieur le Président.

— Très bien, alors poursuivons.

Monsieur TANER, vous comparaissez devant cette juridiction pour les faits suivants :
-une agression sexuelle, définie comme un acte à caractère sexuel sans pénétration, commis sur la personne de Madame DUPUY Magalie, par violence, contrainte, menace ou surprise
-deux faits de viol, commis sur la même victime, les viols étant caractérisés par un acte de pénétration sexuelle, quelle qu’en soit la nature, imposé par violence, contrainte, menace ou surprise
-et une tentative d’agression sexuelle sur mineure, commise à l’encontre de Mademoiselle CHANTFETE Sandy, alors âgée de quinze ans au moment des faits.

Qu’avez-vous à répondre à ces accusations ?

— Je plaide non coupable, Monsieur le président. Toutes ces accusations ne sont que

des inventions, de simples spéculations d’une personne mécontente de ma façon de gérer un club, et qui cherche à me nuire par pure vengeance.

Je me penche vers Aurélien, incapable de contenir ce qui monte en moi. Mes mains tremblent.

— Ce n’est que le début… et j’ai déjà envie de vomir rien qu’à entendre ce qui sort de sa bouche.

Aurélien serre doucement ma main, sans un mot. Juste une pression. Suffisante pour me rappeler que je ne suis pas seule.

Jack, lui, continue, imperturbable.

— J’ai été promu à la tête du club de natation après le départ de certains dirigeants et

membres de l’équipe pédagogique. Des personnes avec qui il y avait des tensions… dont une particulièrement proche de Madame Dupuy. Elles se voient encore souvent, pour ce qu’elles appellent leurs « soirées entre filles ». Elle n’a jamais accepté ce départ, elle nous en voulait beaucoup. Et elle se retrouvait seule. J’ai dû côtoyer Madame Dupuy, qui faisait encore partie de l’équipe. Mais ce n’était que professionnel. Strictement professionnel.

Il parle avec une assurance qui me donne des sueurs froides, comme si tout était parfaitement logique, parfaitement cohérent. Comme si j’avais inventé ma propre histoire. Comme si je n’étais qu’un caprice humain assis à sa droite dans cette salle.

— Que faisiez-vous à l’époque des faits ? demande le président.

— J’étais, comme aujourd’hui, agent immobilier. Même si… évidemment, avec tout ce qu’on raconte sur moi, c’est devenu compliqué de travailler sereinement.

Il ajoute un soupir théâtral. J’ai l’impression qu’il joue sa vie sur scène, qu’il répète un rôle bien huilé.

— Diriez-vous que vous étiez très investi dans votre rôle au club ?

— Oui, Monsieur le président. Malgré mon travail et ma vie de famille, je faisais de

mon mieux pour être présent à tous les entraînements. Je discutais avec les nageuses, les membres du club, je vérifiais que tout se passait bien. Il m’arrivait même de rester dans les gradins pour travailler sur l’administratif. On me faisait confiance.

Je sens mon cœur taper dans ma gorge. Ses mots glissent, nets, précis, comme si tout avait été soigneusement préparé pour redorer une image immaculée.

— Donc à l’époque, vous étiez marié et père de famille ?

— Tout à fait. C’est encore le cas aujourd’hui. Ma femme et ma fille sont d’ailleurs

présentes. Elles n’ont jamais douté de moi. Elles savent qui je suis vraiment. Et si quelque chose s’était réellement passé… elles l’auraient vu. Je n’ai jamais trompé ma femme. Je suis quelqu’un de respectable, apprécié. Sauf peut-être de Madame Dupuy, qui me tient responsable du départ de ses amies et qui, visiblement, a décidé de me le faire payer.

Chaque mot est une gifle. Une tentative de m’effacer. De me transformer en bourreau alors que c’est lui qui m’a détruite.

— Très bien, dit enfin le président. Je n’ai plus de questions pour vous. Vous pouvez aller vous rassoir.

Jack tourne les talons avec cette assurance qui m’a toujours glacée. Avant de s’installer, il me jette un regard. Un regard lourd, insistant, comme un avertissement silencieux. Et ce petit sourire… ce sourire qui, pendant des années, a suffi à me faire paniquer.

Je baisse immédiatement les yeux. Mon souffle se coupe.

Alors je ferme les paupières. Je cherche l’air. Je repense aux exercices répétés avec la psychologue toute la semaine : respirer profondément, sentir mes pieds au sol, revenir dans mon corps. Me raccrocher à quelque chose que lui ne pourra jamais atteindre.

Je sens la main d’Aurélien sur la mienne. Un appui simple. Stable. Un fil qui me retient de l’intérieur.

Je me lève un peu dans ma tête, juste assez pour me redresser. Et je m’oblige à rester là. À tenir. À ne pas disparaître.

Parce que c’est à partir de cet instant précis—quand il a osé dire que j’étais une menteuse, que c’était lui la victime—que j’ai compris : je dois me battre pour ma propre vérité. Même si ça fait mal. Même si j’ai peur.

Je dois rester. Pour moi. Pour la femme que j’essaye encore de redevenir.

Après l’audition du prévenu, le président annonce qu’il va maintenant entendre les témoins et les experts cités dans la procédure. Son regard descend vers la liste posée devant lui.

— J’appelle madame SOLPETTE, s’il vous plaît.

Mon cœur fait un bond. J’entends son nom résonner dans la salle d’audience, avec cette solennité un peu glacée qui colle à ces lieux. Irina se lève, légèrement tendue, mais droite, déterminée. Je la vois inspirer profondément avant d’avancer jusqu’à la barre. Ses talons résonnent sur le parquet, chaque pas semble peser le poids de tout ce qu’elle s’apprête à dire.

Quand elle se place face aux juges, je remarque un léger tremblement dans ses mains, vite maîtrisé. Le président lui rappelle calmement qu’elle doit témoigner en toute sincérité. Elle répond d’une voix ferme, presque trop ferme pour masquer l’émotion qui lui serre la gorge.

À cet instant, je sens toute la pression retomber sur mes épaules. C’est comme si une partie de mon histoire se rejouait là, devant moi, mais cette fois je ne suis plus seule. Et pendant qu’elle s’apprête à parler, je sens mon cœur battre un peu plus vite — pas de peur, mais de reconnaissance. Parce que je sais que chaque mot qu’elle prononcera sera une main tendue vers moi au milieu de ce chaos judiciaire.

— Bonjour Madame. Veuillez décliner votre identité : nom, prénom, âge et profession.

— Bonjour Monsieur le président. Je suis Irina SOLPETTE, j’ai vingt-trois ans et je

suis en dernière année d’école d’ostéopathie.

— Étiez-vous présente au club au moment des faits reprochés à Monsieur TANER ?

— Oui, j’étais là en début de saison, jusqu’aux vacances de Noël. Je suis partie juste

après le gala.

— Pourquoi avoir quitté le club ?

— Pour plusieurs raisons. D’abord, la jeune femme qui devait nous entraîner avait été

remerciée juste avant le début officiel de la saison, avant même l’arrivée de Monsieur TANER. Je suis partie pour la rejoindre, pour qu’on puisse continuer à travailler ensemble et espérer présenter notre duo en compétition. Et puis… il y a eu aussi l’ambiance. Je ne m’entendais pas du tout avec Monsieur TANER. Je ne supportais pas la façon dont il favorisait certaines nageuses, toujours les mêmes, au détriment des autres.

— Comment décririez-vous son comportement de manière générale ?

— Il était… très tactile. Trop, même. À chaque entraînement, il faisait la bise à toutes

les nageuses quand elles arrivaient en maillot. Il faisait pareil avec les entraîneurs. Et souvent, il posait la main dans leur bas du dos ou sur les hanches. (Elle respire profondément.)

— Ce n’est pas un comportement que j’ai déjà vu chez d’autres responsables de club.

Pour être honnête… quelque chose chez lui me mettait mal à l’aise. Une sorte d’alerte instinctive. Un radar intérieur.

— Vous étiez donc encore au club lors des premiers faits reprochés concernant

Madame DUPUY. Avez-vous remarqué quelque chose ce jour-là ?

— Non, je n’ai pas vu ce qui s’est passé. Je faisais partie des nageuses qui attendaient

qu’on nous donne accès au bassin extérieur pendant la compétition. Quand Magalie — pardon, Madame DUPUY — est revenue, elle n’était plus du tout dans le même état qu’un peu plus tôt. Au moment des photos de groupe, elle souriait, elle rayonnait même. Mais quand je l’ai revue en bord de bassin, elle semblait… absente. Comme déconnectée. On lui a demandé si ça allait, elle nous a dit qu’elle était juste fatiguée, que la semaine avait été longue et que le bruit lui avait donné mal à la tête. Mais j’ai eu du mal à y croire. Elle tremblait légèrement, et ses yeux étaient rouges, comme si elle avait pleuré. Elle se tenait le poignet aussi, comme si elle avait vraiment mal.

— Vous a-t-elle expliqué cette blessure ?

— Oui. Elle m’a dit qu’en récupérant la caisse à roulettes, quelque chose de lourd avait

glissé et qu’elle avait voulu le retenir, mais que son poignet était mal positionné.
À ce moment-là, je n’avais aucune raison de douter d’elle.

— Madame DUPUY vous avait-elle parlé de ce qu’elle subissait ?

— Non. Pas avant qu’elle aille porter plainte.

— Elle vous en a parlé avant d’y aller ?

— Non. C’est moi qui l’ai appelée, quand j’ai été convoquée au commissariat. Je lui

ai proposé de venir à une soirée entre filles quelques jours plus tard. C’est ce soir-là qu’elle nous a raconté ce qu’il s’était vraiment passé. Mais elle est restée vague. Elle ne voulait pas entrer dans les détails, et nous ne voulions pas les entendre. C’était son intimité, sa douleur. On n’avait pas à s’y imposer. Elle nous a expliqué l’essentiel, et c’était déjà… beaucoup.

— Vous avait-elle parlé auparavant de quelque chose qui l’inquiétait ?

— Oui. Lors d’une autre soirée, juste après mon départ du club. Elle avait dit que le

comportement de Monsieur TANER lui paraissait… bizarre.

— Que voulait-elle dire par là ?

— Elle trouvait son attitude malsaine. Elle n’aimait pas la façon dont il se comportait.

Elle trouvait, tout comme moi, qu’il était trop proche, trop intrusif. Que ce n’était pas normal qu’il soit présent à quasiment tous les entraînements, sauf le mardi. Elle a surtout confirmé ce que je ressentais déjà instinctivement à son sujet.

— Très bien, merci Madame SOLPETTE. Vous pouvez regagner votre place.

Irina retourne s’asseoir. Le président annonce une suspension de séance pour quelques minutes, afin que ceux qui en ressentent le besoin puissent sortir prendre l’air.

La pause arrive comme une bouffée d’air forcée dans mes poumons. Je sais que je suis la prochaine à passer, et rien que cette idée me coupe le souffle. Mon angoisse grimpe, encore et encore — assez haut pour dépasser l’Everest, tandis que moi, je vacille au bord d’un précipice invisible. Je sors, cherchant désespérément un peu d’oxygène, un peu d’espace pour respirer. Aurélien me rejoint dehors.

— Je pense que tu l’as compris, la prochaine à passer, c’est toi. Respire. Quand tu seras à la barre, tu ne regardes que les juges. Tu attends leurs questions, et tu réponds aussi clairement que tu peux. Si les larmes coulent, laisse-les venir. Ce n’est pas un signe de faiblesse, Magalie… ça montrera juste l’impact réel, profond, que tout ça a eu sur toi.

Je hoche la tête. Je tremble. Je suis incapable de dire si c’est le froid ou la peur.

Tout le monde reprend le chemin de la salle d’audience et se rassoit. Les magistrats reviennent à leur tour. Le président me demande d’approcher. Je me lève, les jambes en coton. Avant que je parte, Irina me tend un mouchoir que je serre dans mes doigts comme une bouée.

— Madame DUPUY, approchez s’il vous plaît. Comme toutes les personnes avant vous, déclinez votre identité : nom, prénom, âge et profession.

— Oui, Monsieur le Président. DUPUY Magalie, vingt-trois ans, infirmière.

— Très bien. Madame, pourriez-vous nous raconter, avec vos mots, ce qu’il s’est passé?

— Oui, Monsieur le Président. Monsieur TANER, ici présent, a abusé de moi à plusieurs reprises.

Le juge fait signe à Jack de venir, lui aussi. Je sens son mouvement derrière moi. C’est viscéral : mon corps entier se crispe, et je me décale d’un pas pour m’éloigner de lui sans réfléchir. Je détourne le visage pour ne pas croiser ses yeux. Dès que sa présence entre dans ma bulle, tout se redéclenche : ma nuque se tend, ma respiration devient hachée. Mes mains agrippent la barre jusqu’à en blanchir.

Je sens son parfum. Cette odeur que je connais trop. Et des flashs jaillissent, violents, incontrôlables. J’entends quelqu’un parler — le juge peut-être — mais le son est étouffé, lointain. Mon corps croit que ça recommence. Un frisson me traverse la colonne comme une lame glacée. J’ai envie de vomir.

— Très bien. Quand a eu lieu la première fois, et que s’est-il passé ?

Aucune réponse ne sort. Je suis figée. Dissociée. Un arrêt sur image.

— Madame DUPUY, veuillez répondre à la question.

Je reste immobile. Morte.

— Madame DUPUY, s’il vous plaît. Nous devons avancer.

Comme un écran qui se reconnecte, tout revient d’un coup : le son, l’image, la douleur. Je respire brutalement.

— Pardon, Monsieur le Président. Pouvez-vous répéter la question ?

— Je vous ai demandé : quand a eu lieu la première fois, et que s’est-il passé ?

— La première fois… c’était en décembre 2000. Je devais aller chercher des caisses

de matériel pour les nageuses. Comme il y en avait deux, Monsieur TANER a proposé de m’accompagner. Quand nous sommes arrivés dans le local et que les portes se sont refermées, il faisait très sombre. Il m’a agrippé les épaules et m’a plaquée contre le mur. C’est là que mon poignet a heurté le mur… et que je me le suis fracturé. Il était derrière moi, je ne pouvais plus bouger. Il m’a embrassé dans le cou. Il a passé ses mains sur tout mon corps… en s’attardant sur ma poitrine. Puis il est descendu jusqu’à ma culotte. Il a introduit plusieurs doigts à l’intérieur de moi, en faisant des va-et-vient… pendant un temps que je ne saurais définir.

Mes parents… Irina… aucun d’eux ne connaissait ces détails. Je les entends étouffer un sanglot derrière moi. Le juge continue.

— Pourquoi n’avoir pas crié ?

— Parce que je ne pouvais pas. Aucun son ne sortait. J’étais paralysée par la peur. Et

même si j’avais crié, personne ne m’aurait entendue. La compétition faisait un bruit énorme. Déjà quand on s’y trouvait pour les photos, on avait du mal à s’entendre, alors là… dans un local fermé…

— Merci. La deuxième agression ?

— C’était dans ma voiture. Il est monté sans que je m’en rende compte. Il a ouvert son

pantalon, sorti son sexe, a pris ma main et l’a posée dessus… en me demandant de le caresser.

— Qu’avez-vous fait ?

— J’ai retiré ma main immédiatement. Je lui ai hurlé de sortir.

— Et l’a-t-il fait ?

— Oui. Mais avant de partir, il m’a dit : « Tu as intérêt à la fermer. Personne ne te

croira. Ce sera ta parole contre la mienne. Et qui croirait une fille qui laisse monter un homme marié dans sa voiture ?

Le juge se tourne vers lui.

— Monsieur TANER ?

— Monsieur le Président, c’est illogique. Pourquoi m’aurait-elle laissé monter dans sa

voiture si je l’avais déjà agressée ?

Je n’arrive plus à me contrôler. Je prends la parole sans permission.

— Je ne t’ai jamais laissé monter dans ma voiture ! TU es entré sans me

demander ! Et j’ai réagi justement parce qu’il y avait déjà eu une première fois !

Le juge me regarde.

— N’était-ce pas la peur d’être surprise en train d’avoir des relations sexuelles avec un

homme marié plus âgé que vous ?

Quand j’entends ces mots sortir de la bouche du juge, je reste figée. Sidérée. C’est comme si le sol se dérobait sous mes pieds. Comment peut-il croire une chose pareille ? Comment une idée aussi éloignée de la vérité peut-elle seulement traverser l’esprit de quelqu’un qui, quelques secondes plus tôt, avait entre ses mains une part de ma vie ? Mon cœur se serre, mes pensées s’emmêlent. Je sens une vague de chaleur, de honte et d’incompréhension monter en moi. Comment, dans cette salle où tout devrait être calme, juste et rationnel, on peut me prêter une intention aussi absurde, aussi blessante.

— Non, Monsieur le Président. La seule chose dont j’avais peur… c’était que tout

recommence.

— Très bien. La troisième agression ?

Je respire profondément, mais ma voix tremble.

— La troisième fois, c’était dans le local qui servait de vestiaire. Une nageuse avait

besoin d’un pince-nez. J’y suis allée seule. Il était là. Assis par terre, à faire l’inventaire. Je n’étais déjà pas à l’aise… mais quand j’ai voulu ouvrir la porte pour sortir, il m’a bloquée. Il m’a plaquée contre la porte. Il a caressé mes seins, en appuyant… plus longtemps que la première fois. Il disait que j’aimais ça, qu’il le sentait. Il m’a embrassée sur la bouche, en tentant d’y rentrer sa langue. Et ensuite… il a glissé sa main dans mon short. Il a sorti son sexe. Il l’a posé entre mes cuisses, en mimant une pénétration. Puis il a introduit ses doigts… encore…

Je vois les juges noter. J’entends ma respiration saccadée. Je revis chaque seconde.

— J’ai réussi à lui donner un coup, dans les testicules. Ça l’a surpris. Il m’a lâchée. Je

suis sortie. Je tremblais. Je pleurais. Je n’arrivais plus à respirer.

Le juge se tourne vers Jack.

— Monsieur TANER ?

— Cela ne peut pas être vrai. Il y avait deux portes, Monsieur le Président. L’une

donnait sur un couloir très fréquenté. Impossible que personne n’ait rien vu.

À chaque fois que Jack prend la parole pour déformer les faits, pour essayer de démolir ce que j’ai dit, je sens mon corps se raidir. Je n’arrive pas à me retenir : il faut que j’intervienne. C’est plus fort que moi. Je dois rétablir la vérité, la vraie. C’est ma voix contre ses mensonges, et je refuse de rester silencieuse pendant qu’il tente encore une fois de retourner l’histoire à son avantage.

— La deuxième porte était verrouillée, ce jour-là, Monsieur le Président. C’est pour ça que je n’étais pas à l’aise en entrant.

Le juge nous libère. Jack part en premier. J’attends, incapable de lâcher la barre. Mes doigts sont tétanisés. Quand il s’éloigne, je m’écarte encore, comme si l’air autour de lui brûlait.

Je retourne à ma place, par la droite, pour rejoindre les miens. Je ne veux pas qu’il voie mes yeux, rouges de larmes et de rage.

Ensuite, c’est au tour de Sandy de passer à la barre. Je sens mes mains se remettre à trembler. Je sais qu’elle va devoir revivre elle aussi ce moment, et j’ai presque aussi peur pour elle que pour moi.

— Bonjour monsieur le président. Mademoiselle CHANTEFETE Sandy, j’ai dix-sept ans et je suis étudiante. Sa voix est mince, elle tremble un peu mais elle tient debout.

— Pouvez-vous nous dire pourquoi vous êtes ici aujourd’hui ?

— Oui monsieur le président. Je suis ici aujourd’hui devant vous parce que Monsieur TANER a essayé de m’agresser. Lors d’un goûter d’Halloween, dans la mezzanine de la piscine. On était tous là-haut, on mangeait des bonbons et on buvait du jus de fruits… Puis il manquait des boissons, alors j’ai proposé à Jack de l’accompagner pour en remonter. Quand on est arrivés dans le local de réserve, il s’est penché vers moi… il a tendu les bras pour m’attraper… et il a essayé de m’embrasser.

Elle ravale sa salive. Je vois son poing se serrer. Moi, je me sens glacée. Encore cette mécanique, encore la même logique.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— Je ne me suis pas laissée faire. Je suis partie tout de suite.

Elle baisse les yeux, presque honteuse, alors qu’elle n’a rien fait de mal.

— En avez-vous parlé ?

— Oui… à une amie.

— Et ensuite ?

— Ensuite il y a eu des échanges de messages entre nous… Je suis revenue vers lui parce

que je voulais qu’on parle… de ce qui s’était passé.

Le juge relève la tête, son regard dur.

— Vous vous rendez compte que c’est un comportement déroutant, mademoiselle. Il

tente de vous agresser, et vous, vous retournez vers lui.

Cette phrase me transperce, comme un verdict avant l’heure. Sandy se fige, les yeux brillants, sans savoir quoi répondre. Le juge met fin à son intervention d’un ton sec et lui demande d’aller se rasseoir.

Elle revient à sa place, minuscule, comme si elle s’était fait gronder pour une faute qu’elle n’a jamais commise. Et moi…Je sens la peur se poser au creux de mon ventre, lourde comme une pierre.

À partir de ce moment-là, je comprends. La partie est loin d’être gagnée. Le juge n’a pas été convaincu par Sandy. Les deux autres victimes ont refusé d’être ajoutées au dossier.

Alors il ne reste que moi….Moi seule face à lui….Comme il me l’avait dit, comme il me l’avait susurré avec cette certitude écœurante tellement de fois:

« Ce sera ta parole contre la mienne. »

Et je sens que c’est exactement ce qui est en train de se jouer, là, sous mes yeux. Une solitude froide, absolue, m’envahit. Je n’ose même plus respirer.

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