Chapitre 30: C'est au tour des réquisitions.

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Maintenant que les juges ont entendu l’ensemble des intervenants, le président donne la parole au procureur de la République. Celui-ci se lève pour présenter son avis sur le dossier. On dit alors qu’il prend ses réquisitions.

— Merci, Monsieur le président. Permettez-moi, dans un premier temps, de rappeler les faits et les charges retenues à l’encontre de Monsieur TANER. Il est poursuivi pour agression sexuelle sans pénétration, commise sur la personne de Madame DUPUY Magalie, par violence, contrainte, menace ou surprise. Il est également poursuivi pour deux faits de viol, toujours au préjudice de Madame DUPUY. Enfin, il lui est reproché une tentative d’agression sexuelle sur mineur, concernant Mademoiselle CHANTEFETE Sandy, alors âgée de quinze ans au moment des faits.

En m’appuyant sur les conclusions des experts qui ont examiné et entendu Madame DUPUY, je peux affirmer que ces agressions ont eu un impact majeur sur cette jeune femme, tout juste majeure à l’époque. Les experts font état d’un syndrome de stress post-traumatique, entraînant notamment des crises de panique. Ils relèvent également qu’au cours de l’année des faits, Madame DUPUY a connu une perte de poids très importante, au point de frôler une hospitalisation d’office en service psychiatrique. À l’heure actuelle, elle nécessite toujours un suivi psychologique et psychiatrique.

Et même aujourd’hui, ici, devant vous, certains éléments ne trompent pas. J’ai pu observer, Monsieur le président, tout au long de cette audience, l’incapacité manifeste de Madame DUPUY à supporter la proximité de l’homme qu’elle accuse. Lorsque vous avez appelé Monsieur TANER à comparaître à ses côtés, elle a eu un mouvement de recul immédiat, cherchant à s’éloigner autant que possible, incapable de le regarder. Elle a attendu qu’il regagne sa place pour pouvoir rejoindre la sienne. Ce comportement, Monsieur le président, est révélateur d’une peur profonde, d’une réaction authentique que nul ne peut simuler. À aucun moment cette jeune femme n’a joué un rôle ou cherché à orienter ses réactions.

Concernant les déclarations de Mademoiselle CHANTEFETE, je me montrerai plus mesuré. Je n’ai aucune raison de mettre en doute sa parole, d’autant qu’elle ignorait tout de ce qu’avait subi Madame DUPUY quelques années auparavant : elle ne pouvait donc inventer des faits si proches dans leur nature. Toutefois, les échanges de messages intervenus entre elle et le prévenu après les faits qu’elle relate appellent des interrogations.

En conséquence, pour les faits reprochés à l’encontre de Madame DUPUY, je requiers l’application des dispositions du Code pénal, articles 222-27 à 222-31. Je sollicite une peine de cinq ans d’emprisonnement assortis du sursis, ainsi qu’une amende de soixante-quinze mille euros. J’ajoute une injonction de soins dans le cadre d’un suivi socio-judiciaire, ainsi qu’une interdiction définitive d’exercer une activité impliquant un contact avec des mineurs.

Ce sera tout, Monsieur le président.

— Merci, Monsieur le procureur de la République. Je donne maintenant la parole à

l’avocat de la défense.

C’est au tour de l’avocat de Jack de présenter sa plaidoirie.

— Monsieur le président, messieurs les juges, monsieur le procureur de la République. Je me tiens aujourd’hui devant vous pour défendre un homme dont l’existence entière a été broyée par ces accusations. Un père de famille irréprochable, marié depuis vingt ans à la même femme, engagé, apprécié, respecté de tous ceux qui le connaissent et travaillent avec lui. Un homme que cette affaire a littéralement détruit.

Son arrestation publique, devant les membres du club, a été une humiliation profonde. Depuis, les nuits blanches se succèdent, son travail s’en trouve affecté, son équilibre familial mis en péril. Monsieur TANER exerce une profession où l’image, la confiance et la réputation sont essentielles : ces allégations, qu’il conteste fermement, ont suffi à le plonger dans une spirale dont il peine à sortir.

J’ajoute que les faits invoqués par Madame DUPUY ne résistent pas à l’analyse. Comme il l’a expliqué devant vous, ces accusations sont matériellement impossibles. L’endroit était fréquenté, animé, traversé en permanence par de nombreuses personnes. Rien ne peut se produire de la manière décrite sans qu’au moins un témoin ne voie ou n’entende quoi que ce soit. Or, aucun témoignage direct ne vient confirmer ses propos. Pas le moindre élément objectif. Rien.

Dans ces conditions, et parce que la justice ne peut s’appuyer sur des suppositions ni sur un récit isolé, je demande l’acquittement pur et simple de mon client. Cela signifie reconnaître juridiquement qu’il n’est pas coupable des faits reprochés.

— Merci, monsieur l’avocat de la défense. Monsieur TANER, levez-vous. Avez-vous quelque chose à ajouter avant que nous nous retirions pour délibérer ?

— Oui, monsieur le président. Je voudrais d’abord dire que j’aime ma femme et ma fille, et que jamais je ne leur ferais du mal. Tout ce que nous vivons depuis des années les atteint profondément, et je ne peux qu’être désolé de les entraîner malgré moi dans cette épreuve. Je veux que justice soit rendue, mais pas au prix de condamner un innocent. Je l’ai dit, je le redis : je ne suis pas coupable. Oui, je suis tactile, peut-être trop parfois, mais jamais je ne ferais de mal à une femme. Et encore moins à une jeune fille de l’âge de ma propre enfant.

Messieurs les juges, j’ai confiance dans votre discernement. J’espère que vous saurez prendre la décision la plus juste.

Et je voudrais m’adresser à Madame DUPUY… Magalie. Je suis désolé que tu aies eu besoin d’aller jusque-là pour apaiser un orgueil blessé. Désolé que tu aies pu imaginer qu’inventer une histoire aussi grave pourrait t’apporter une quelconque réparation. Je t’ai toujours respectée, j’ai toujours été attentif à toi, à ce dont tu avais besoin. Il serait temps, vraiment, que tu dises la vérité. Que tu dises à tous ici ce qu’il s’est réellement passé.

En entendant ces mots, quelque chose se déchire en moi. Les larmes montent sans que je puisse les retenir, un haut-le-cœur remonte violemment, me serre la gorge. J’ai envie de fuir, de sortir en courant pour aller vomir ce minuscule petit-déjeuner — le seul que j’ai réussi à avaler aujourd’hui. Il y a quelques minutes encore, en écoutant le réquisitoire du procureur, j’avais senti une lueur d’espoir, quelque chose de solide à quoi me raccrocher. J’ai cru, peut-être pour la première fois depuis des années, que je pourrais gagner cette guerre, être enfin crue, enfin entendue. Mais les mots de Jack, ceux de son avocat, viennent tout balayer. Me réduisent en miettes. Je me sens anéantie, minuscule, impuissante. Et si les juges se rangeaient à son côté ? Et s’il était acquitté ? Alors j’aurais parlé pour rien. J’aurais revécu tout ça, encore et encore, pour que trois juges me disent qu’ils ne me croient pas. Que cet homme, ce charmeur, ce père de famille si présentable, ne peut pas être le monstre que je décris. Les « si » tournent, s’entrechoquent, m’étouffent….Et si les deux autres filles avaient porté plainte ?...Et si elles avaient eu la force de venir témoigner ?...Et s’il s’en sort sans rien — est-ce qu’il recommencera ? Tout semble m’échapper, glisser hors de ma portée.

— L’audience est suspendue, annonce le président.

Les juges disparaissent dans la salle de délibéré. Une pièce close, inviolable, où personne ne peut entrer. Un espace où mon destin va se jouer à huis clos, entre trois personnes seulement.

Dehors, l’air a un goût métallique. Deux clans se font face, raides, silencieux, se jaugeant du regard. Personne n’est serein. Personne n’oserait affirmer qu’il a raison. On fume, on boit un peu d’eau, on fait les cent pas pour empêcher la panique de nous ronger vivants.
Moi, je suis à bout. Je n’entends plus ce que mon entourage essaie de me dire, comme si le son passait à travers moi sans me toucher. Je n’arrive pas à regarder les autres. Je n’arrive plus à respirer normalement.

Et puis soudain, sans raison précise, quelque chose — un pressentiment, une vibration étrange — me traverse. Je relève la tête. Un visage me vient en tête : Mattéo.
Est-ce qu’il sait que le procès a lieu aujourd’hui ? Est-ce que son absence est intentionnelle?
On n’est plus ensemble, on ne s’est pas parlé depuis des années. Il ne me doit rien.
Mais malgré tout… j’aurais voulu qu’il soit là. Qu’il y ait plus de monde autour de moi. Pas pour les juges, mais pour ne pas me sentir si fragile, si exposée, si seule face à l’autre clan. Ils doivent bien se dire, en nous voyant si peu nombreux, que je ne suis pas vraiment soutenue.

Je continue de chercher du regard, poussée par cette sensation étrange que je ne m’explique pas. Et là, je l’aperçois. Ou plutôt… je crois que c’est lui. Assis sur un muret, un peu à l’écart, le visage penché sur son téléphone. Plus je m’approche, plus le doute disparaît : c’est bien lui. Il est là. Devant le tribunal.

Était-il présent dans la salle pendant l’audience ? J’essaie de me souvenir, mais tout est flou. Comme si, depuis ce matin, j’avais avancé avec des œillères, incapable de voir quoi que ce soit d’autre que mon propre chaos intérieur.

Une fois arrivée à sa hauteur, il relève la tête de son téléphone et son sourire me percute de plein fouet. Ce sourire-là… je croyais l’avoir oublié. Mais non : il me traverse, me ramollit les genoux, fait fondre toute cette peur qui me colle depuis des heures. En un seul sourire, il apaise le chaos qui me broie la poitrine.

— Salut.

— Salut Mattéo… tu es venu ?

— Oui. Je voulais être là pour toi. Et puis… j’avais besoin de comprendre. De savoir ce que cet enfoiré t’avait fait pendant qu’on était ensemble. J’ai pensé m’asseoir avec tes parents et Irina, que tu puisses me voir. Et puis au dernier moment je suis allé au fond de la salle. Je me suis dit… après la façon dont on s’est quittés, ta famille n’avait peut-être pas envie de me voir. Toi non plus.

— Tu es resté tout le long de l’audience ?

— Oui. J’ai tout entendu. Tout. Surtout ce que tu as dit à la barre.

Je sens ma gorge se serrer.

— Je suis désolée, Mattéo… je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça. J’avais honte, je…

Il se lève d’un geste rapide, comme si mes mots l’avaient giflé. Il s’approche, doucement mais sans hésiter, et pose ses deux mains sur mon visage. Ses paumes sont chaudes. Il me relève le menton, ancre son regard dans le mien — mes yeux brûlants, trempés.

— Non. Non, attends. Tu n’as pas à t’excuser. Pas une seule seconde. Ce salaud t’a détruite, il t’a volé ta paix, il t’a brisée à des endroits que je n’avais même pas imaginés. Bien sûr que tu ne pouvais pas m’en parler. Bien sûr. Et maintenant… tout ce que tu as vécu… putain…

Sa voix se fissure. Ses doigts tremblent légèrement contre mes joues.

— Je comprends tellement de choses maintenant. Tous ces moments où tu te refermais

d’un coup. Ceux où tu te collais à moi comme si tu cherchais un refuge. Les fois où je ne pouvais même pas te toucher sans que tu sursautes. Et tes cauchemars… J’ai été con. Con de ne pas comprendre. Con d’avoir minimisé quand David m’avait parlé. Quand j’ai entendu ta déclaration… j’ai cru que j’allais me lever, traverser la salle et lui fracasser la tête contre le mur. Il mérite pas de respirer le même air que toi. Je suis venu parce que… j’avais besoin d’être là. Pour toi.

Sa sincérité me traverse comme une lame chaude.

— Donc toi… tu me crois ?

— Bien sûr que je te crois. Comment je pourrais ne pas te croire ? Tout ce que tu as

montré aujourd’hui… personne ne peut jouer ça. La peur que tu avais… la façon dont tu reculais dès qu’il approchait… c’était réel, viscéral. J’avais envie de te prendre dans mes bras. De te protéger. Exactement comme avant. Comme quand on était nous.

Il inspire profondément, et je sens son pouce caresser ma joue, presque malgré lui.

— Si un jour ça ne va pas… si tu as besoin de parler… ou juste d’être avec quelqu’un…

je serai là. Toujours. Tu as énormément compté pour moi. Et tu comptes encore.

Je baisse les yeux un instant, le temps de respirer, mais il les rattrape du bout des doigts.

— Et crois-moi, ajoute-t-il, la mâchoire serrée, ce type mérite que je lui fasse ravaler toutes les horreurs qu’il t’a faites. Je ne comprends même pas comment ton père tient encore debout sans lui exploser la tête.

— Il en meurt d’envie… mais il sait que ça me ferait du tort. Que ça donnerait à Jack une excuse, un moyen de s’en sortir. Alors il encaisse. Pour moi. Et s’il te plaît… toi aussi… garde ton envie pour toi. Même si… même si ça me touche de savoir que tu ressens ça.

Il ne répond pas. Il me regarde. Longuement. Intensément. Comme si tout ce qu’on n’a jamais réussi à se dire était en train de se dire dans ce silence-là.

Puis son visage s’adoucit. Il m’attire un peu plus près, juste assez pour déposer un baiser sur mon front, lent, tendre, presque sacré. Mon cœur se fissure et se reconstruit en même temps.

Pendant une seconde, je redeviens la fille qu’il a aimée, celle qui riait dans ses bras, celle qui se sentait protégée. Pendant une seconde, le monde autour disparaît.

Il finit par lâcher ma main… mais seulement quand il n’a vraiment plus le choix, ses doigts glissant sur les miens comme s’ils regrettaient de devoir me laisser partir.

Je pars retrouver Irina. Elle m’attend un peu plus loin, les bras croisés, le regard perdu vers l’extérieur comme si elle cherchait à deviner ce qui venait de se passer.

— Je rêve ou c’est Mattéo, là-bas ? me demande-t-elle dès que j’approche.

— Non, tu ne rêves pas… c’est bien lui.

Elle cligne des yeux, surprise, presque déstabilisée.

— Mais… qu’est-ce qu’il fait là ?

— Il est venu pour le procès. Il avait besoin de réponses. Et, apparemment… une très

mauvaise envie de casser la gueule à Jack.

Irina arque un sourcil, déjà prête à imaginer la scène.

— Et… ?

Je souffle. Mon cœur bat encore trop vite, comme si le simple fait de repenser à lui réveillait tout ce que j’essaye d’enfouir depuis des années.

— Et je lui ai interdit de le faire. Il… il m’a dit que je comptais toujours pour lui. Et il m’a embrassé le front.

Le dire à voix haute me fait quelque chose. Comme si les mots eux-mêmes avaient un goût trop fort, trop chargé de souvenirs.

Irina m’observe sans rien dire pendant quelques secondes, puis :

— Tu vas te remettre avec lui ?

Je secoue la tête.

— Non. Je suis avec Rafael. Et on est bien ensemble. C’est un mec bien… il est doux,

stable, présent. Et je l’aime. Mattéo… Mattéo, c’est autre chose. C’est… le chaos. C’est quelqu’un qui me bouleverse trop, tout le temps, et qui disparaît dès que ça devient sérieux. Même si je ressens encore quelque chose pour lui, je ne peux pas foutre en l’air une relation qui me rend vraiment heureuse juste parce que Mattéo revient quand tout brûle autour de moi. Il repartira. Je le sais. Je le connais.

Irina sourit doucement, un sourire de sœur, de soutien, de certitude. Puis elle m’attire contre elle. Son étreinte me fait du bien : elle me ramène à moi, à ce que je suis maintenant, pas à celle que j’étais avec lui.

On reste enlacées quelques secondes. Juste le temps de retrouver un souffle un peu plus calme.

— Allez, dit-elle en passant son bras autour de mes épaules. On y retourne.

Je hoche la tête.

Et ensemble, on se redirige vers le tribunal, là où tout va se jouer. Là où les battements de mon cœur doivent laisser place à la vérité.

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