Bien traiter ses prisonniers 1/2
Le lendemain matin, nous apportons le petit-déjeuner de bonne heure aux garçons. Ils dorment encore profondément. Maltez est le seul vraiment réveillé. Il nous serre dans ses bras à notre arrivée. Je comprends que l'adrénaline est encore dans ses veines et que le moindre bruit le tire du sommeil. Il lui faudra sûrement quelques jours pour enfin ronfler à poings fermés. Le grand dadet nous demande de ne pas déranger les gars au moins pour ce matin. Vu leur état, je ne peux qu’accepter sa requête. Je le libère pour commencer à récupérer les restes froids d'hier. Mélia reste près de Blaise et de nos amis avec Happy.
Killer en éclaireur au cas où l'un d'eux simulerait son sommeil, nous rentrons dans chaque chambre pour vider les assiettes de pâtes dans un seau que j'ai ramené. Je mettrais la bouffe au congélateur pour la donner aux poules demain. Les gars n'ont rien touché de plus, ne sortant pas du lit de la nuit tant leur fatigue est intense. Thibaut bouge avec le bruit léger de la fourchette raclant l'assiette. Lui aussi est encore sous l'emprise de l'adrénaline. Il vient me voir pour un câlin puis je l'envoie aider Mélia.
Blaise fait partie des paresseux qui n'entendent pas le moindre bruit. Notre ami souffrant n'a plus de fièvre et sa blessure présente un aspect très propre. Avec l'aide du blondinet, ma sœur change le pansement sans réveiller notre pote. Son visage est encore fortement cerné et son teint pâlot. Il a tout de même repris quelques couleurs et semble détendu. On voit qu'il se sent en sécurité et refait le plein de ses batteries. Même quelques caresses dans les cheveux ne lui font pas ouvrir les yeux.
Thibaut nous remercie pour cette nuit de sommeil profond et réparateur. La première vraie nuit sans crainte depuis plus d'un an. Une nuit sans ventre qui crie famine aussi. Nous discutons quelques minutes puis je retourne vers les chambres avec Maltez. Nous distribuons nos vivres le plus calmement possible. Le grand dadet entre dans chaque cellule et dépose sur la table un solide repas. Le pain frais, les confitures, les fruits, les œufs et les crêpes arrachent quelques larmes de joie à ceux qui ouvrent les yeux. Ou plutôt, les narines. C'est l'odeur qui réveille les gars un à un. J'ai même fait du bacon frit pour Maltez, en guise de demande de pardon. Mélia et moi sommes couvertes de remerciements. Nous prenons notre petit-déjeuner dans la chambre Une avec les quatre basketteurs et le professeur. Mélia donne de nouveau la becquée à Blaise puis elle se blottit dans ses bras quelques instants. Elle nous rejoint à table pour déjeuner avec nous en s'asseyant sur les genoux de Thibaut pendant qu'il mange. Moi, je mets mes bras sur les épaules d'Alex qui me fait un bisou sur la main.
La nourriture est laissée sur place pour les futures fringales. Mélia conseille à ces messieurs de privilégier les fruits et quelques légumes comme les carottes ou les tomates cocktails pour les vitamines. Nous avons amené des livres et d'autres occupations comme des petits objets à réparer, des fruits ou légumes à éplucher pour les repas, des selles à graisser, des tas de petites choses utiles et chronophages. Par groupe de six, nous les laissons sortir sous surveillance pour se dégourdir les jambes et prendre l'air, se doucher à l'eau chaude aussi chacun leur tour. Nous en profitons pour aérer chaque chambre une à une. En commençant par nos amis, nous leur permettons d'aller à la réserve pour se choisir quelques vêtements rien qu'à eux. Je souris en voyant le professeur prendre deux chemises et un pantalon de costume parmi d'autres habits plus pratiques. Il a besoin de retrouver un peu de la classe qui le caractérisait avant.
À midi, nous leur redonnons à manger. Cette fois, ce sont des haricots verts et steaks hachés. En posant quelques questions, nous commençons à discuter des aptitudes et connaissances de chacun. Nous leur expliquons les différents travaux à effectuer quotidiennement et ceux de réparation urgente. Ils se proposent volontiers et se répartissent le boulot sans que je n'aie besoin de trancher. Les gars se connaissent bien et se respectent tous. Nous établissons rapidement un planning pour les jours à venir. Ils comprennent que nous ne sommes que deux filles et deux chiens pour gérer tout cela. Aucun ne fait de remarques désobligeantes ou dérangeantes. Aucun n'a de regard lubrique. Je surveille attentivement, mais ne perçois pas la moindre menace. Bien au contraire, ils ont tendance à vouloir nous protéger comme des grands frères ou des oncles, surtout la douce et gentille Mélia.
Chaque jour, en petits groupes, ils nous aident de leur mieux. L'un d'eux, électricien, a réparé le raccordement aux panneaux photovoltaïques. Le plombier a réparé la fuite du ballon d'eau chaude principal et détartré chacun des ballons des chambres de l'infirmerie. Ils ont donc en moins de quarante-huit heures le droit à une douche chaude en libre disposition, ce qui nous attire leur sympathie. Le professeur nous dresse un inventaire des stocks internes du village précis et méticuleux. Il trie aussi les boîtes de conserve et denrées périssables en fonction des dates de péremption.
Bien que blessé, Blaise participe au travail, principalement en épluchant ou surveillant les plats pour la cuisine. Bizarrement, Killer le colle. Soit mon chien s'est pris d'affection pour lui, soit il protège Mélia qui est souvent fourrée sur les genoux du blessé. Happy semble préférer Thibaut et Alex quand je ne le prends pas pour m'aider à gérer les troupeaux. Nous avons d'ailleurs décidé avec ma sœur qu'elle resterait au village et que je gérerais les animaux extérieurs seule, avec Grognon ou un véhicule. Exceptionnellement, tous les ponts-levis restent relevés et je délaisse aussi les cultures pour quinze jours.
Lors de leurs sorties de cellule, les garçons nous aident dans toutes les tâches internes comme nourrir les animaux, nettoyer les écuries, réparer des outils, ramasser les récoltes ou entretenir les potagers. Mis à part nos cinq amis, je ne donne pas trop d'informations sur le fonctionnement du mas. En revanche, nos amis et surtout Blaise sont au courant de tout. Le côté pipelette de ma sœur est ravi d'avoir enfin des oreilles pour l'écouter. Notre pote est souvent seul avec elle et Killer. Les moments de soins sont des pauses privilégiées entre mon double et Blaise. Je les laisse très souvent tous les deux, fuyant surtout les discussions à propos de personnages de bandes dessinées manga dont je veux tout ignorer. J'aime les entendre rire et les voir se câliner amicalement.
Mélia et moi transmettons à tous les données collectées sur la bactérie et nos moyens de lutte. Page par page, nous montrons nos recherches à Monsieur Noguerra et ceux qui ont des bases de biologie. Même si je trouve que ce n'est toujours pas assez, les gars sont heureux d'en apprendre autant et de se sentir quelque part sacrément en sécurité grâce aux protections de notre village fortifié.
C'est l'occasion de redemander pardon à Blaise pour le chalumeau, de dire que c'est la seule solution dont on dispose à aujourd'hui. Il nous pardonne sans aucun souci. Notre ami n'a aucune rancune contre nous. Il sait que nous n'avions pas le choix, que nous l'avons demandé pour protéger sa vie et celles des autres. À ses yeux, nous sommes ses héroïnes, celles qui offrent enfin une possibilité durable de survie. Sa blessure est nettoyée et vérifiée deux fois par jour. Elle a un très bel aspect, aucune pourriture, aucune boursouflure douteuse. Il est celui que nous surveillons de plus près. C'est aussi celui qu'on chouchoute à la moindre occasion. Il nous le rend bien. Cela lui fait du bien de nous câliner. Il ne le dit pas et nous n'osons pas lui demander. Nous pensons tous à Sarah et au reste du lycée.
Les autres garçons se vérifient chaque soir et ils n'ont rien d'après nos amis. Quotidiennement, nous procédons à des petits tests, plus ou moins discrètement. C'est souvent l'occasion pour moi de casser les pieds à Damien. J'invente de nouvelles tortures sous le prétexte de vérifier qu'il est sain. Des trucs rigolos qui allègent l'ambiance et me valent quelques coups de pieds aux fesses de ma jumelle. Le grand dadet subit les tests de réflexes ou les questions de culture générale insolite comme la capitale du Guatemala. Monsieur Noguerra m'attrape souvent à demander des choses dont j'ignore totalement la réponse, juste pour mettre en défaut Maltez et lui faire subir d'autres tests idiots sous prétexte de mauvaises réponses. De belles occasions de rire et de rassurer nos nouveaux prisonniers.
Nous restons méfiantes envers les inconnus. Après tout, on est deux filles au milieu de vingt-huit garçons. Pour l'instant, ils sont enfermés cependant bientôt si tout va bien, ils seront libres. Ils n'ont pas vu de filles depuis un an minimum. Ils ont l'air de mecs bien. Je reste sur mes gardes et ne lâche jamais mon arme. Killer suit Mélia à la trace. Nous continuerons même après les quinze jours de quarantaine. Nos amis nous ont promis de veiller sur nous. Thibaut, qui a deviné mes craintes, vient me parler à l'oreille pour me tranquilliser. Les hormones des gars sont au repos. Ils ne pensent qu'à survivre. Et si un jour elles se réveillent, les poings de Maltez, Alex, Blaise ou les siens défonceront les dents du gars avant même qu'il ne pense à faire quelque chose. Je rigole quand il rajoute que c'est une mesure préventive et dissuasive avant l'arme de destruction massive que je suis. Mon ami tente de dissiper mes craintes pour la sécurité de mon double d'amour.
Un jour que Maltez surprend nos chuchotages avec le blondinet, il se dirige illico vers chaque cellule et prévient les gars un par un. Mélia et moi sommes sous sa protection, celle de Blaise, d'Alex, du professeur et de Thibaut. On est leurs petites sœurs de cœur. Le premier qui dérape, il lui brise les os un par un à coup-de-poing. Je souris à son coté protecteur. C'est moi qui ai les armes pourtant, il continue de me protéger. Ce n'est pas qu'il nous prend pour de faibles filles. C'est sa façon de montrer qu'il tient à nous. Alors, je ne dis rien. Thibaut, Alex et Blaise, qui sont pourtant des non-violents, confirment les propos du grand dadet et assurent qu'ils massacreront quiconque embêterait leurs amies. Le professeur Noguerra a été plus mesuré dans ses propos, toutefois, il a montré l'affection et la tendresse qu'il a pour ses deux élèves les plus atypiques.
Le grand dadet a vraiment une âme de leader. Le groupe le respecte et le suit malgré son jeune âge. Le professeur et nos trois autres amis sont aussi très appréciés. Ils me semblent tous assez solidaires, le genre de liens que l'on a quand on a affronté la mort ensemble. La bande virile est composée de potes, d'étudiants et de quelques hommes qui se sont retrouvés dans la même galère de survie, se serrant les coudes. Aucun ne me paraît dangereux. Toutefois, la protection de Maltez est un atout sécurité non-négligeable. Il est dissuasif ce qui évite quelques discussions ou contestations.
Un quotidien se met en place doucement. Nous apprenons à nous connaître. Les aptitudes de chacun sont exploitées. Le boulot est réparti équitablement, en respectant les préférences personnelles. En évoquant leurs futures fonctions, je sens une vague d'espoir gagner les membres du groupe. Ils comprennent que même si je suis un brin autoritaire, j'ai l'intention de leur donner une vraie place au sein du village et un droit de s'exprimer. Une visite des chambres du mas principal est aussi source de plaisir. Elles sont belles et spacieuses. Le lieu est sûr. Il y a de la nourriture, des vêtements, de l'eau potable, des médicaments et des armes. Les stocks sont suffisants pour tenir un bon moment et un réapprovisionnement à proximité ou via des cultures ou de l'élevage est prévu.
Les gars prennent conscience qu'ils peuvent enfin souffler et reprendre des forces. Ils profitent de véritables nuits de sommeil sans la moindre peur d'être attaqués, sans le moindre bruit sauf des oies impatientes de sortir au lever du soleil. Le lieu permet de se poser durablement. Il est prévu pour la survie sur le long terme, parfaitement bien pensé et aménagé. Ils ne semblent pas se formaliser de notre légère folie. La tenue Kawai de Mélia les fait plutôt sourire avec bienveillance. Mes remarques loufoques ou totalement flippantes aussi. Je crois qu'ils ont compris que notre bizarrerie nous a permis de tenir aussi longtemps seules.
Au bout de cinq jours, Mélia fait une remarque blagueuse sur leurs looks de barbu. Ils n'ont pas vu de rasoir depuis un bail. Ma sœur est encore trop attachée à la mode et à l'aspect physique. Lorsque je propose de raser certains d'entre eux en jouant avec mon canif d'un sourire sadique, c'est Blaise qui ouvre le bal. C'est le seul qui n'a pas peur de me voir approcher un couteau aiguisé de sa gorge. Je m'occupe de la barbe. Mélia s’attelle à la coupe de cheveux. Ma jumelle coupe avec un ciseau le plus gros des cheveux et de la barbe. Puis, avec la tondeuse des chevaux, elle lui raccourcit les cheveux très proprement. Les côtés sont coupés à quelques millimètres, le haut de la tête est laissé long d'une dizaine de centimètres. Une coupe à la mode. Assis sur une chaise penchée en arrière, moi assise sur la table derrière, sa tête sur mes cuisses, je débarrasse Blaise de sa broussaille. Il est rasé de très près, sans une seule coupure. Mélia et moi, nous nous extasions sur la beauté de Blaise, surtout pour faire râler Damien. Il a repris un visage juvénile qui dévoile ses fossettes et son immense sourire.
Tous nous demandent un rafraîchissement de look en voyant le résultat plus que satisfaisant. Alors, un par un, et en désinfectant nos outils entre chaque gars, ils se placent dans le salon improvisé et demandent des coupes. Ils en ont marre de leurs barbes informes et des dreadlocks dans les cheveux. Maintenant qu'ils goûtent au savon et à l'eau chaude au quotidien, ils veulent reprendre le contrôle de leurs présentations. Nos habits en bon état, permettent déjà une différenciation de style. Nos prisonniers reprennent des couleurs grâce à la nourriture et un visage agréable grâce aux doigts de fée de ma chérie d'amour et à ma précision avec des outils tranchants.

Annotations