Bien traiter ses prisonniers 2/2

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Je ne peux m'empêcher de chercher des poux à Maltez gentiment. Chaque jour, je trouve quelque chose pour le faire râler. Aujourd'hui, je ne lui rase qu'une moitié de visage. Hier, je lui ai donné du gel douche et du shampoing à l'odeur de fleur et de bonbons. Avant-hier, je l’ai bousculé pour qu'il tombe dans la fosse à purin. À longueur de journée, je glorifie les autres garçons, surtout Blaise, devant lui. Je le force à écouter des musiques qu'il déteste. Bien qu'il accepte d'être martyrisé sans vraiment se rebeller, il ne se laisse pas faire et cherche la bagarre verbale. Il me donne des surnoms idiots ou mielleux, piquant le "petit cœur" de Blaise. Il conteste mes ordres et propose d'autres façons de faire qui reviennent exactement au même. Quand il remet en doute ma santé mentale, j'écarquille les yeux et ouvre la bouche, prenant un air de dérangée du cerveau.

— Six mois que j'écoute en boucle la musique Kawai. Je t'assure, aucune séquelle au cerveau. Et puis... C'est moi qui ai le fusil donc tu ne peux rien faire grand chef.

Je m'éloigne en gesticulant n'importe comment et en le pointant avec mon arme. Tous ceux à proximité pleurent de rire. Damien se mord les lèvres. Il retrouve ma douce folie d'avant. Même si je viens de me moquer de lui, il me rattrape et me serre dans ses bras en embrassant mes cheveux. Aucun doute, il est devenu maso. Il semble apprécier que quelqu'un remette en cause sa position de leader. En me chuchotant une demande préalable à l'oreille, il m'agrippe par les hanches pour me porter comme un sac à patates. Ça me fait rire qu'il pense que je pourrais avoir peur de lui et me prévienne de ses bêtises. Killer nous regarde et reste perplexe. Mon chien sent que je ne suis pas en danger et ne se mêle que très peu de nos disputes. Quand il doute, il va questionner Mélia d'une léchouille pour qu'elle lui dise quoi faire. En général, elle l'envoie promener plus loin. Maltez me trimballe dans la cour, sous les fenêtres des autres gars en se vantant de m'avoir kidnappé. On se chamaille. On ne se dispute pas, ce qui fait mourir de rire les autres. Nos gamineries allègent l'ambiance et nous font oublier un peu les soucis.

En fin de première semaine, nous devons relever les pièges. Nos amis vont gérer le village pour la journée. La veille au soir, je donne mes instructions et répartis le travail. Ils me promettent de respecter les consignes de sécurité. De toute façon, s'ils nous font un coup fourré, il y a un souterrain qui n'est connu que de moi et Mélia. J'ai rempli le frigo de nourriture. Thibaut est ravi à l'idée de faire cuire de la viande au barbecue pour leur repas du midi. Les gars salivent tous d'envie, mais ça n'a rien de suspect. Cette fois, leur faim est légitime. Après les dernières informations, nous partons à l'aube. Je déverrouille la chambre Une puis je confie un pistolet à Maltez, Thibaut et le professeur. Alex préfère s'abstenir. Il n'aime pas les armes. Maltez referme le pont-levis derrière notre véhicule. Il a pour consigne de ne pas venir nous chercher si nous ne rentrons pas ce soir.

Nous avançons très vite. Tout est vide ou presque. Un seul piège, en périphérie nord de Town, a capturé deux rats dont nous ne sommes pas sûres de l'infection puisqu'ils sont assez gras et ont tenté de remonter. Je les crame quand même. De toute façon, le poison les a tués. À dix heures, nous sommes déjà dans la banlieue de Georgia. Nos deux pièges sont pleins à ras bord de cadavres. Des rats en majorité, des chiens et des chats, des pigeons et trois humains. Nouveaux brasiers. Je prends le temps de nettoyer et de finir le piège du professeur. Je laisse le mot en rayant le passage de nourriture et ceux privés, au cas où un autre groupe arriverait. Nous nous rendons à l'ancien refuge pour récupérer les affaires des gars et surtout vérifier la mort de leur assaillant. Maltez a bien visé. Nous trouvons à l'extérieur un crâne percé d'un trou au niveau du front. Le cadavre a été dévoré par les créatures.

Je prends le temps d'assainir et de remettre en sécurité ce refuge. J'ouvre les volets de l'extérieur pour faire fuir les créatures de la pièce d'entrée, ce qui me permet de mettre la musique à fond et d'éclairer toutes les pièces. J'entends quelques cris et plaintes. Il n'y a pas grand monde. C'est assez facile. Il me suffit de jeter un tout petit bout de bidoche empoisonnée puis de tuer un chien infecté venu manger. Deux chats et trois rats sont les dernières bestioles à l'intérieur. Il n'y a quasiment rien dans la maison. Les gars ont laissé beaucoup de lumière et la musique en s'enfuyant même s'ils ont changé la playlist. Nous avons encore du temps. Il n'est même pas midi. Nous fabriquons en deux grosses heures, un quatrième piège juste à côté de notre refuge. À seize heures, nous sommes déjà de retour à Town.

Sur le retour, nous nous arrêtons au supermarché de la ville pour nous ravitailler. Cette fois, on vide le rayon fringues et hygiène homme. On leur prend de tout. Je veux faire plaisir au groupe. Je récupère des poulets et des frites que nous stockions en congélation ainsi que des glaces et des chips. Une quantité astronomique de chipolatas, merguez et côtes de porc. Les garçons vont se régaler demain et dans la semaine. En moins d'une demi-heure, nous avons fini nos courses et rempli cinq caddies.

Mélia me suggère une idée. Elle a besoin d'un peu de légèreté après ces mois de tension et moi aussi. Puisque nous avons un électricien et plusieurs bricoleurs expérimentés, nous pourrions installer un jacuzzi pour se détendre. Il suffit de passer au magasin de bricolage pour récupérer le nécessaire. C'est totalement futile. Le moral des troupes va monter en flèche, surtout le mien et celui de Mélia. Je saisis les maillots de bain masculins au passage et nous partons faire de nouvelles emplettes. Nous avons largement le temps. Ma sœur me gronde avec mon obsession pour l'horloge et veut me retirer ma montre en riant. Elle sait que je ne veux pas me faire surprendre par la nuit. C'est aussi pour ça que nous ne faisons jamais nos tournées de pièges un jour couvert ou pluvieux. Toujours un jour de grand soleil.

Au magasin, nous nous séparons et récupérons une seconde camionnette pour transporter notre larcin. Nous ignorons ce qui sera nécessaire donc on vide un peu le rayon plomberie/électricité. Cela servira bien un jour ou l'autre. Nous dérobons aussi trois grandes tables de jardin et leurs chaises, des fauteuils et des parasols bariolés. Mélia déniche au fin fond de la réserve une lumière en forme de flamant rose et un hamac flashy que je valide. Fières de nous, nous rentrons prestement. Il est dix-sept heures trente soit encore deux bonnes heures de soleil.

Happy grimpe avec ma jumelle et Killer avec moi. Nous fonçons avec nos larcins vers notre village fortifié. Un gars surveille la route. Il attend un signal de notre part. J'utilise le puissant klaxon pour faire baisser le pont-levis. C'est Alex qui nous ouvre avec un grand sourire. Il profite de la hauteur du poste de guet pour observer les cultures les plus proches à la jumelle et se dresser une liste des travaux à faire dans les trois prochains mois. C'est vrai qu'à deux filles, on a délaissé certains champs qui ont besoin d'entretien. Nous avons les outils et maintenant de la main d'œuvre docile. Je le remercie de son aide dans la gestion des terres extérieures.

Maltez s'étonne de nous voir revenir avec deux véhicules. Il a installé Blaise sur une chaise en plein soleil avec un parasol. Thibaut et son père réparent avec l'électricien et le plombier à proximité visuelle les uns des autres. Les autres sont enfermés. Maltez et Blaise sont en train d'éplucher des pommes de terre pour le repas du soir. Nos consignes sont respectées. Les garçons accourent tous pour nous aider à décharger, sauf Blaise évidemment. Le déballage de nourriture et de fringues prend plus d'une demi-heure. Nos deux camionnettes sont pleines à ras bord. J'avais rallumé des frigos et des congélateurs en prévision. Ils sont tous remplis. Thibaut et Damien nous embrassent la chevelure devant l'abondance de nourriture et toutes les petites attentions que nous avons pour chacun d'eux. J'ai même trouvé le parfum puant de Damien et des skittles, le bonbon préféré de Thibaut. La distribution de fringues et de produits de beauté nous vaut à ma petite Kawai et moi une véritable ovation.

Quand nous commençons à vider la seconde camionnette, un grand éclat de rire accueille la sortie du jacuzzi et du flamant rose. Je fais mine de les obliger sous la contrainte d'une arme pour plaisanter. Je désigne le hamac rose comme futur lit de Maltez. Cette andouille accepte à condition que je vienne dormir avec lui puisque c'est un hamac double. Il ose faire semblant de me draguer et récolte une baffe derrière la tête de la part de Blaise. Notre blessé se choisit le short de bain avec des petits nounours, le moins viril de tous, mais le préféré des deux demoiselles. Thibaut prend un bleu comme son père, Alex un rouge. Maltez le noir. Nous avons choisi des modèles grands avec ficelle en prévision de la prise de poids des gars. Ils sont tous OK pour l'installation de ces futilités demain. Mélia devine juste comme toujours. Le sourire de chacun s'est agrandi devant ce futur totalement inutile mais si convivial.

Nos amis me font un compte-rendu de la journée. Toutes les tâches, et même un peu plus ont été effectuées. En faisant sortir deux par deux les hommes, et en les surveillant, nos amis se sont bien occupés de notre lieu de vie. Alex a même pris le risque de faire sortir quelques vaches et chevaux pour les faire pâturer sur notre îlot à proximité. Ils étaient motivés et ont avancé tout ce qu'ils pouvaient sur les travaux à effectuer. Grognon a même accepté que Maltez nettoie son box et lui donne à manger. Nous n'avons plus rien à faire pour aujourd'hui sauf profiter de nos amis. Les basketteurs me rendent les pistolets sans que je ne demande. Blaise fait un câlin à Mélia et se plaint d'avoir été tyrannisé par le grand dadet. Tout va bien.

Nous nous préparons à une nouvelle nuit. Le repas du soir est en cours. J'aide à l'épluchage. Mélia s'occupe de cuire des rôtis. Une délicieuse odeur emplit le mas. Exceptionnellement, et sous le contrôle de mon arme, nous permettons à tous les garçons de sortir pour manger dehors en plein air, tous ensemble, pour un moment de détente et de convivialité. Nous voulons montrer aux inconnus que nous sommes certes folles, mais plutôt sympas. C'est important qu'ils aient confiance en nous. J'écoute attentivement les discussions pour jauger nos nouveaux arrivants. Je ne perçois pas de menace flagrante.

C'est fou combien, en une semaine, ils se sont transformés. Les garçons présentent encore de gros signes de maigreur, toutefois leurs cernes ont diminuées et leurs teints sont passés du blanc blafard tirant vers le jaune à une peau rose et halée. Le manque de fruits et de légumes est comblé. Ils reprennent du poids. Maltez dort enfin profondément la nuit. Ils se sentent tous en sécurité et s'apaisent. À demi-mot, ils expliquent que leurs nerfs étaient à bout et qu'ils se disputaient souvent par épuisement mental. L'ambiance fraternelle et la complicité reviennent, fournissant des fous rires mémorables. Aujourd'hui, ils ont passé la journée à travailler, mais aussi à rire.

Blaise nous embrasse toutes les deux. Il reprend des forces. Sa blessure semble guérir. Il est un peu sentimental ce soir. Il nous remercie de ce qu'on fait, de lui avoir sauvé la vie, celle de ses potes. Je ne veux pas qu'il se mette à pleurer. Il saperait l'ambiance joyeuse. Alors, je lui mets un doigt sur la bouche, lui fait une bise sur la joue et lui dit qu'il n'aura qu'à nous remercier en nous laissant nous blottir contre lui. Mélia et moi avons besoin de réconfort amical. Six mois à deux. Quasiment deux ans sans un câlin. À presque vingt ans, une fille a besoin de câlins quotidiens. Il est notre prisonnier, condamné aux câlins forcés. Mélia s'assoit sur un de ses genoux, moi sur l'autre. On met nos bras autour de son cou et nous nous blottissons contre lui pour le couvrir de bisous. Je parviens à le faire rire de son esclavage. Les autres sourient en voyant notre trio de guimauves. Maltez et Alex compatissent des tourments de leur pote. Thibaut est jaloux. Ce moment de tendresse réconforte aussi bien Mélia que Blaise et moi.

Cette soirée remonte le moral de tout le monde. Les gars ont un lieu de vie, nous des compagnons pour nous aider au quotidien et surtout pour rire et papoter. Killer semble avoir accepté Thibaut, Alex et surtout Blaise. Happy se fait papouiller par tous. En blaguant, nous affinons le planning de la semaine prochaine ainsi que les attributions de chacun. Certains gars ont plus de facilité pour une tâche ou pour travailler avec un autre gars. D'autres sont solitaires comme moi. J'apprends que Maltez et Blaise sont les meilleurs amis du monde sauf pour bricoler où il faut les séparer sinon ils se disputent. Alex se propose de gérer tout ce qui a trait aux cultures que ce soit le potager, les serres, les vergers ou les champs, mais aussi le petit élevage des poules et des lapins. Je lui donne un plan de la région avec l'emplacement de chacune des basses-cours éparses. Happy l'appréciant et lui obéissant un peu, il pense pouvoir gérer les pâturages dans la zone proche et quasi-saine. Après un bon repas, tout le monde part se coucher, heureux.

Nous reprenons notre semaine de séquestration. Je sors avec Alex ou parfois Thibaut et Happy pour quelques heures, histoire de leur montrer les environs de notre zone de culture isolée par l'eau, les points de sécurité, les dangers potentiels et les pièges à vérifier. Il n'y a rien depuis plusieurs mois sur nos six kilomètres carrés, pas même un pigeon perdu. Quand je sors, Maltez et Killer assurent la protection de ma sœur et le professeur gère le planning. Plusieurs gars blaguent sur leur statut. Ils ne se sentent pas prisonniers mais réfugiés. Nous les laissons sortir pendant des périodes de plus en plus grandes. Ils ont tous compris la raison de leur enfermement, nous faisons tout pour le rendre le moins pénible possible. Ils acceptent sans problème nos questions et nos tests de vérification. Nous écoutons leur point de vue et intégrons leur avis et savoir dans nos décisions.

Le seul qui est prisonnier et maltraité, c'est Damien. Puisqu'il est le chef autoproclamé, il subit pour tous. Ils ont raison de ne pas le soutenir. Je malmène Maltez qui ne me le rend pas. Aussi étrange que cela puisse paraître, je deviens amie avec lui. Il ne me tape plus sur les nerfs comme avant. Je me chamaille pour rire. Nous aimons passer du temps ensemble même si on se dispute sans interruption. Je ne sais pas si c'est parce que j'ai grandi et me suis assagi où s'il a appris à contrôler son sale caractère, mais nous nous apprécions enfin.

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