Réinventer le quotidien 1/2
Ellipse de huit jours.
Deux semaines se sont passées depuis l'arrivée des garçons. Aucun d'entre eux ne présente de blessures ou de comportements suspects. Au contraire, ils sont chaque jour en meilleure santé. Chez plusieurs, les côtes ne sont plus visibles et les bleus épars ont disparu. Les gars ont réparé et rangé bon nombre de choses au sein du mas lors de leurs sorties. Ma sœur et moi avons pu libérer du temps pour d'autres tâches. Notre moral est en hausse d'enfin ne plus être seules. Nous effectuons aujourd'hui notre seconde tournée de piégeage. Aucune capture autour du mas, de la forêt et au sein de Town n'est détectée. Si les garçons sont tous sains, nous allons bientôt pouvoir effectuer les contrôles en même temps que d'autres tâches comme le ravitaillement ou le pâturage des animaux. C'est motivant.
En milieu de matinée, Mélia, les chiens et moi sommes déjà à Georgia pour le nettoyage des quatre pièges bien remplis, mais aucun humanoïde. Nous en construisons un cinquième et transformons une banque et une boulangerie en nouveaux refuges grâce à leurs grilles métalliques. Un gros quartier au Sud de la ville est maintenant hostile aux créatures avec notre vacarme et nos lumières. C'est une zone commerciale. Les néons des façades et les haut-parleurs déjà installés nous ont grandement facilité la tâche. Le second quartier au Sud-Est en cours de nettoyage. L'idée est d'accéder au centre-ville pour atteindre le poste de surveillance et le contrôle de l'éclairage public. Atteindre ces lieux nous aidera fortement à reprendre le contrôle de la ville.
En traversant à travers champs par l'Ouest, nous accédons au Nord de la ville en la contournant. J'ai vu sur la carte la présence d'un énorme pont-levis que nous pouvons relever. Nous nous y rendons et utilisons la machinerie pour couper ce gros point d'entrée pour les créatures. Il nous faut encore poser des sas sur les autres voies d'accès. Pour le Nord et l'Ouest, ce sera facile via les ponts assez proches. L'Est est une plaine assez grande. Il va falloir remonter plus loin pour trouver les rivières et fermer un par un les passages. Ce sera pour une prochaine fois. Cette ville est encore dangereuse et la nuit ne va plus tarder.
On progresse plutôt pas mal en termes de nettoyage. Quasiment tout le Sud de la ville est allumé et hostile aux créatures par la présence de musique forte. En discutant avec ma jumelle, nous sommes d'accord sur un point. Nos piégeages sont pleins certes, mais les infestés sont en sale état et affamés. Ils sont très sensibles à nos techniques dissuasives et fuient rapidement les zones éclairées et bruyantes. Comme nous avons presque entièrement sécurisé le sud, ils s'enfuient vers le nord, l'est et l'ouest. Nous les repoussons sans trop de problèmes. Si nous arrivons à accélérer le rythme maintenant que nous sommes plus nombreux, nous devrions assainir Georgia en un mois une fois les accès verrouillés. C'est encourageant.
La semaine prochaine, si tout va bien, Mélia restera au mas et j'irais avec Mal... Damien et un autre gars. Les autres garçons pouvant gérer Town et la zone saine, nous pourrons aller directement en ville dès le matin. Je pense que nous poserons les sas sur deux autres gros ponts de Georgia en une journée. La ville est énorme, toutefois, elle peut se contourner facilement par la campagne qui est bien moins dangereuse. Mélia et moi rentrons un peu fébriles. C'est la dernière nuit de captivité de nos prisonniers. Demain matin, nous examinerons chaque garçon et les testerons. S'il n'y a rien de suspect, ils seront libres.
Ma jumelle angoisse un peu à ce futur changement de fonctionnement. Elle ne craint pas les gars. Ils sont tous sympas. Nous avons l'habitude de l'ambiance militaire et aussi de la solitude depuis six mois. Nous ne savons pas si nous allons réussir à nous adapter à la présence de civils. Heureusement, nous connaissons et apprécions cinq d'entre eux. C'est encore un changement de vie qui s'annonce. J'ai l'impression de ne pas avoir de stabilité depuis la mort de Papinou. Mon enfance me manque. La sécurité et l'insouciance de mes jeunes années aussi.
Dans la voiture, nous parlons de toutes les choses à faire pour les prioriser tant que nous sommes encore seules décisionnaires. C'est important que nous nous mettions d'accord et soyons cohérentes. Ce n'est pas un gros problème. La discussion est facile entre nous. Ma jumelle veut sécuriser l'apport en vivres au cas où des survivants apparaîtraient de nouveau. Avoir retrouvé nos amis nous as redonné espoir à toutes les deux. Il faut s'assurer que Town ne se recontamine pas et préparer du fourrage et des pâturages pour nos animaux. Elle a raison.
Les infectés présentent des signes de faiblesse et de manque de nourriture. En continuant de surveiller les pièges et de transformer Town en discothèque géante, nous pouvons facilement les empêcher de revenir chez nous. Ça représente deux heures de boulot hebdomadaires pour un duo. Quasiment rien et cela peut être couplé à une mission de ravitaillement ou pâturage. En faisant des petits groupes de deux ou trois, nous allons pouvoir multiplier les tâches quotidiennes. L'entretien des vergers et des champs est une priorité. Mon double veut se focaliser sur la création d'une oasis d'environ cinquante kilomètres de diamètre, quitte à délaisser un peu le nettoyage au-delà.
Je suis d'accord avec elle. Nous ignorons s'il reste d'autres survivants et s'il en reste, la présence de terres saines ne pourra être que bénéfiques. Nous devons assurer l'avenir de ceux présents et de ceux à venir. Le nettoyage d'une ville comme Georgia est très risqué et peut nous coûter des vies humaines inutilement. En se concentrant sur le blocage des accès et la construction de quelques pièges en périphérie, nous diminuerons le nombre d'infestés sans se mettre en danger. Avec l'aide de Damien qui est stratège, et aussi du Professeur Noguerra et de Thibaut, nous avons déjà réfléchi sur les ponts à détruire et ceux à sécuriser pour continuer à circuler facilement tout en agrandissant notre territoire. Trois cerveaux supplémentaires qui valident nos volontés, ça rassure lorsqu'il faut prendre des décisions.
L'idée, c'est de couper l'entrée des bestioles à grande échelle. Ainsi, nous pouvons assainir de grandes zones de cultures et de pâturages. Morceaux par morceaux, en avançant chaque jour selon un plan précis et réfléchi, nous devrions atteindre les cent kilomètres de diamètre très rapidement sauf pour la ville de Georgia, seul point noir de notre carte. Purifier parfaitement un cercle de cinquante kilomètres de diamètre et assainir efficacement un cercle de cent sont des rêves des plus en plus probables et réalistes. Ma sœur sourit à cette idée. Nous rentrons et nous allons-nous coucher, épuisées, mais sereines.
Au matin, Mélia et moi décidons de commencer par Blaise. C'est celui qui est potentiellement le plus susceptible d'être infecté. En plus, je l’ai déjà vu nu et donc ce sera plus facile pour moi. Je ne tiens pas particulièrement à mater les mecs. Notre ami se déplace avec des béquilles maintenant. Sa blessure cicatrise très bien et présente un aspect très propre. Il est encore un peu maigre, cependant, sa silhouette redevient athlétique et plaisante peu à peu. Nous le faisons entrer dans une pièce que l'on a préparée pour cela. Je commence par lui examiner les yeux avec la torche. Sa pupille réagit correctement et il ne présente aucun mouvement de recul ou de douleur.
Ensuite, je vérifie sa blessure et le reste de son corps sans détecter quoi que ce soit. Mélia sort quelques instants. Je promets à mon pote que c'est la dernière fois que je dois le voir sans aucun vêtement. Je ne sais pas si je le dis pour le rassurer ou pour m'auto convaincre. Je suis bien plus gênée que lui en réalité. Blaise prend très bien la chose et se montre taquin pour me mettre à l'aise. Il rigole et se plie à l'exercice sans rechigner. Rien de suspect.
Il est autorisé à se rhabiller. Je l'aide un peu quand il galère trop avec ses béquilles. Mélia rentre une fois que Blaise est visible. Nous expliquons à notre pote que nous allons mettre de la musique forte et éclairer des stroboscopes. Il devra indiquer dix fois où se trouve Mélia dans la pièce. Après, à l'aide de cartons, nous lui poserons des questions de réflexion. Il devra répondre rapidement et sans faire de fautes. Toute la durée du test, je le viserais avec une arme, au cas où il attaquerait. L'expérience débute. Nous enclenchons les mécanismes lumineux et musicaux. La pièce est une discothèque géante. Notre boucan doit s'entendre de l'extérieur. Les lumières bougent dans tous les sens et clignotent. Comme elles sont dans mon dos, je n'ai aucun problème pour tirer si besoin. Ce n'est pas comme si je m'étais entraîné trois fois par semaine depuis trois ans. Blaise passe le test haut la main. Il se moque même du choix de musique de Mélia et distingue les questions qu'elle a écrites et les miennes. Test visuel et cognitif plus que correct. Blaise est déclaré sain.
Nous lui faisons un énorme câlin de récompenses. Le pauvre. On le séquestre depuis deux semaines sans qu'il ne se plaigne le moins du monde. Ma sœur est un pot de colle option bébé koala qui se suspend à ses hanches pour le couvrir de bisous. Elle défoule sur lui son trop-plein de tendresse. Je suis moins tactile mais tout aussi collante. Je pense que notre pote accepte, car il est lui aussi en manque d'affection. D'après ce qu'il nous raconte, cela fait deux ans qu'il n'a pas croisée de filles ni eu de câlins. Bien sûr, Maltez, Alex et Thibaut sont ses potes et les gars sont affectueux entre eux, mais ce n'est pas pareil qu'avec une fille, surtout une qu'on voit comme une petite sœur. Je reconnais que les biceps de mon pote sont plus confortables que ceux de ma frangine. On profite tous les trois pour combler nos manques affectifs en bon échange de procédés.
Blaise va nous aider pour la suite avec ses camarades. Je lui explique les marques de pourriture à chercher sur le corps. J'ai des images très précises prises par le médecin. Je prête une loupe à mon ami et lui demande de faire l'examen corporel pour les gars suivants, et surtout celui de la zone intime. Cela sera moins pénible si c'est un mec qui les voit nus, à moins qu'il ne préfère que je me rince l'œil sur d'autres mâles... Il ricane et accepte sans rechigner, plus pour ma gêne que pour la pudeur des autres mecs.
Je vais chercher Damien, second dans l'ordre du danger potentiel. Il est le meilleur combattant du groupe ainsi que le plus stratège. Il est aussi celui qui côtoyait le danger au plus près, en tant que protecteur et guerrier de la bande. Je procède au contrôle oculaire sous l'arme de Mélia. Elle ressort en me filant le pistolet. Killer pointe le bout de sa truffe curieuse. Je me demande bien ce que ce clébard puant vient faire ici et surtout pourquoi il escorte Maltez en remuant joyeusement la queue. Ces deux-là ne sont pas vraiment copains d'habitude.
Cette fois, c'est Blaise qui examine les corps. À lui de voir son pote à poil. Ça m'arrange bien, surtout pour Maltez que je n'ai absolument pas envie de voir dénudé. J'attache le poignet de Damien à une barre au mur ensuite, je me retourne avec mon arme. Je les entends papoter et se marrer, faire des blagues graveleuses sur la taille de leur engin. Ils se chamaillent et je crois comprendre que Blaise en profite pour chatouiller le grand dadet. Killer est assis à côté de moi et remue la queue pour me dire que tout va bien. Damien est déclaré non-suspect et Blaise me dit que je peux me retourner. Je bouge alors et m'aperçois que le crétin est encore à poil. Je ferme les yeux et leur tourne le dos immédiatement. Je gronde Blaise qui se marre de ma rougeur. Damien se rhabille hilare. Mes plaintes de cauchemar nocturnes ne semblent pas être prises au sérieux. Ma vengeance sera terrible !
Mélia revient de nouveau. Elle se moque de moi et de mon ronchonnage sans aucune pitié. Nous lançons le test. Par taquinerie, la musique est un mélange de tout ce que Damien déteste. Boys-band et chansons d'amour de chanteuses à voix aigüe. S'il ne s'énerve pas avec ça, c'est qu'il est sain, ou sourd. Blaise ricane dans le coin, Maltez aussi. Il sait que les chansons lui sont spécialement dédiées, choisies par mes soins. Pour me venger et aussi par esprit de pure connerie juvénile, je lui fais répéter une chorégraphie ridicule en me justifiant sur la cohérence et la coordination. Il tient le rythme jusqu'au moment où Mélia et Blaise partent dans un fou rire. Il comprend mon espièglerie, me pardonne en souriant. Les questions de mathématiques ou de réflexion sont très pointues, celles que Richard avait préparées pour les militaires. Tout comme Blaise, Damien réussit haut la main son test visuel et cognitif.
Je comprends enfin pourquoi la boule de poils est entrée. Cette andouille de Maltez tente d'amadouer la bestiole acariâtre en lui filant des bouts de viande qu'il planque dans sa poche. Ce clébard est un estomac sur pattes, tout comme sa maîtresse. Je suis étonnée que Killer accepte de la nourriture de quelqu'un d'autre que Mélia ou moi. Il faut croire que lui aussi commence à apprécier la compagnie masculine.
Alex, Thibaut puis son père réussissent également l'examen de santé. Le contrôle se passe très rapidement et en moins d'une heure, nous avons vérifié nos cinq amis. À la pause-déjeuner, plus de la moitié des gars sont déclarés sains. En milieu d'aprèm, ce sont tous les garçons en fait. Nous voilà donc deux filles avec vingt-huit mecs. Mélia pousse un soupir au dernier test. Je n'arrive pas à savoir si c'est de soulagement ou de découragement. Notre quotidien va sacrément changer, encore une fois.
Je présente le village et son fonctionnement à tous. La visite complète leur fait échapper quelques cris de joie. Chacun se voit attribuer une chambre dans le mas principal. Par mesure de sécurité, nos amis entourent ma chambre et celle de Mélia. J'expose les tâches à accomplir et les responsabilités à se partager. Nous nous répartissons le travail très rapidement et facilement. Chacun obtient un rôle précis et utile. Survivre, c'est se répartir le travail et les responsabilités. Le professeur est chargé du rôle de responsable principal, celui qui centralisera les informations et gérera les priorités. Ma sœur et moi avons confiance en lui et nous décharger un peu nous soulagera. Il est le plus âgé, le plus instruit. Je sais qu'il obéira à Mélia et moi si besoin. Ce sera plus facile pour les autres d'accepter les ordres d'un homme mûr plutôt que de fillettes. Les décisions finales restent de ma responsabilité et de celle de Mélia. Nous avons juste un intermédiaire tampon apprécié de chacune des parties. Je m'améliore en diplomatie.

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