Réinventer le quotidien 2/2

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Dès le lendemain matin, nous effectuons le changement de vie. La première mission hors de l'îlot est plutôt facile. Je prends seulement Damien, l'électricien et un autre gars avec moi pour visiter Town. Le programme est simple : ravitaillement au supermarché et courses au magasin de bricolage et à celui d'ameublement. Nous avons besoin de matériaux et de pièces pour les réparations. Je leur montre les choses proches et importantes comme les refuges, les stocks dissimulés et d'autres détails. J'en profite pour relever les pièges proches du mas et ceux de la ville qui sont tous vides. C'est encourageant, sauf si la bactérie a muté. Damien me gronde gentiment devant mon pessimisme. Nos courses sont si volumineuses que nous devons de nouveau voler une camionnette.

L'électricien qui nous accompagne aujourd'hui prend le volant de notre camion volé, avec le second gars. Damien et moi restons dans le pick-up. Nous en profitons pour nous chamailler joyeusement. Je passe un super moment seul avec lui. Nous arrivons couverts de paillettes que j'ai sournoisement prises au supermarché pour les envoyer à Damien à la première occasion. Soit, une heure plus tard dans le pick-up sur le chemin du retour, quelques secondes avant de pénétrer dans le village. Il ne veut même pas me tuer et questionne Mélia pour savoir ce qu'elle pense de son nouveau look. Il prend mon attaque perfide avec humour. Le rose pailleté lui va bien.

Durant le voyage retour, j'ai tout de même réussi à savoir que les garçons ignorent ce qui est arrivé au reste du groupe. Ils étaient séparés au moment où la guerre s'est déclarée. Les basketteurs étaient partis pour un match dans une autre ville. Sarah était avec Fleur, Lilou et Naya dans la ferme en dehors de la ville. Le second de Richard, Mitchell, était avec elles, ce qui fait espérer les gars. Damien espère qu'elles sont en vie. Naya est une coriace comme moi. Elle ne se laissera pas mourir. Elle protégera les filles. Le militaire est un dur à cuire, très bien formé. Mon ami a bon espoir de retrouver un jour les filles. Je ne dis rien.

Richard était plus que préparé. Nous avons fait une mauvaise rencontre. Mélia et moi avons eu de la chance d'être encore en vie. Survivre, c'est parfois aussi avoir de la chance. Dès le début de la guerre, Damien et les gars ont cherché à rejoindre le mas de Richard. Le seul lieu qui leur semblait hospitalier. Ils ont perdu du monde en route. En majorité à cause d'humains qui n'ont pas voulu respecter les règles de survie. Damien me serre la main puis se tait, plongé dans des souvenirs douloureux. Je lui tiens durant de longues minutes, jusqu'à arriver au village. C'est au moment de fermer le dernier portail, juste avant de sortir de la voiture que je l'attaque avec mes paillettes pour le faire sourire.

Au retour au mas, j'apprends que certains garçons aimeraient se lancer dans la construction d'une vraie piscine. C’est vrai que le mini bassin de pisciculture est petit et surtout pas d’une propreté absolue. Le village est à Mélia et moi à leurs yeux. Nous donnons notre accord à condition d'en faire peu chaque jour. La priorité doit être de cultiver et d'élever afin de s'assurer de la production de nourriture. Une autosuffisance au maximum. Ils comprennent notre ordre de gestion des urgences.

L'un des garçons était jardinier amateur éclairé. Il a accepté la gestion du potager et de la serre en binôme avec Alex dont le père était agriculteur. Notre ami a de petites bases qui seront utiles comme savoir conduire un tracteur et atteler les charrues. De plus, il aime travailler la terre. Mélia lui a donné un livre de conseils pour la gestion des champs et des vergers alentour. Avec tout ce que Papinou nous a appris, nous devrions nous débrouiller.

Thibaut s'étant proposé pour gérer les animaux avec un peu d'aide, et n'étant pas trop mauvais en tir et en combat, il suggère de faire les sorties dans les zones saines, déchargeant un peu Maltez et moi de notre charge de travail. Les poules, chèvres, moutons et les cochons, c'est assez facile à s'occuper, surtout avec Happy. Les chevaux, un peu plus complexes. Etoile et Grognon appréciant le blondinet, ils devraient l'aider très efficacement. Je ne me fais pas trop de soucis.

Mine de rien, Alex et Thibaut prennent en charge un sacré morceau des activités quotidiennes du mas et de l’îlot et nous enlèvent à ma frangine et moi un grand poids des épaules. Le professeur et Maltez sont aussi de très bonnes aides dans la gestion mentale. Blaise, lui, c'est pour alléger l'ambiance et redonner le sourire qui nous est utile. Leur présence nous fait un bien fou. Celles des autres gars aussi même si on ne leur accorde pas encore toute notre confiance.

À trente, on devrait pouvoir y arriver. Je vois Mélia sourire et reprendre courage. Son rêve d'oasis sécurisé est en bonne voie. Déjà en deux semaines et malgré leur séquestration, les garçons ont permis de remettre d'aplomb beaucoup de choses dans notre village. Nos animaux à l'intérieur sont sortis et se nourrissent tous les jours ainsi que ceux de notre bout de terre de quelques kilomètres carrés. Notre serre et notre potager ont été désherbés et l'irrigation automatique réparée. L'engrais en provenance des déjections a été répandu sur la terre pour booster la production. Rien que sur la journée, Alex et quelques gars ont taillé un verger et un bon bout de vigne. La récolte à venir dans les prochaines semaines est facilitée. Demain, Alex veut finir la taille et épandre du lisier grâce au tracteur. Avec la liberté retrouvée, il prévoit de mettre à jour nos quelques kilomètres carrés sécurisés cette semaine avant de s'attaquer au reste des vingt-cinq kilomètres de périmètre quasi-sains dans le mois qui arrive. Ses projets d'avenir et son enthousiasme encouragent tout le monde.

Ellipse de six mois

Une demi-année, depuis que les garçons sont arrivés. Le même temps que notre période de solitude. Les réparations et travaux divers ont très bien avancé et sont presque finis. L'espoir d'un abri sain et sur, associé à de la nourriture en quantité raisonnable et surtout un sommeil réparateur et suffisant, booste nos gars. Ils ne rechignent jamais à la tâche et sont assez autonomes. Chacun a une responsabilité personnalisée et donne son maximum pour gérer au mieux sa partie tout en aidant les autres. Comme initié au début, le professeur collecte toutes les informations et planifie les journées. Mélia, Damien et moi l'aidons beaucoup dans sa mission, toutefois, nous lui déléguons une grande part de la charge mentale, ce qui nous repose tous dans l'ensemble. Monsieur Noguerra est heureux de la confiance et des responsabilités que ma sœur et moi lui accordons. Nous validons toutes ses décisions sans la moindre remarque ou amélioration. C’est un excellent gestionnaire et manager.

Blaise est totalement guéri. Il marche, et même court comme avant. Il portera une cicatrice à vie sur le mollet qui est désormais imberbe, les follicules pileux ayant été carbonisés. Cela n'enlève rien à son charme. Il a rejoint l'équipe pour la sécurisation des espaces extérieurs et l'agrandissement du territoire. Ça, c'est le terme pompeux qu'on se donne pour rire. Notre mission, c'est de vérifier les pièges dangereux, en construire de nouveaux, détruire les petits ponts et poser des sas pour sécuriser les gros accès. Nous protégeons aussi les autres lors des raids de ravitaillements ou lors de travaux.

Le moral de tous est en hausse journalière. Nous nous permettons des instants de tranquillité et de joie futile, telle une bagarre dans la piscine. OK ce n'était pas gentil de retourner le matelas flottant de Damien. Mais c'était si tentant... Je n'ai pas pu résister devant une telle opportunité. Il n'a même pas pu se venger. Thibaut, Blaise et d'autres gars sont intervenus pour me protéger. C'est Mélia qui s'est chargée de mon cas avec un pistolet à eau. Nous retrouvons nos gamineries puériles qui nous allègent l'esprit, un semblant de normalité et d'insouciance.

Avec le printemps puis l'été, les garçons se régalent de faire des barbecues. J'ai l'impression que ce mode d'alimentation un brin basique les rend heureux. Moi, c'est l'odeur de viande grillée que l'on peut enfin manger. Ça change du rat infecté. Les plantes médicinales de ma jumelle sont aussi d'excellents aromates et font des viandes et poissons des mets délicats et saignants. Nous gérons parfaitement nos stocks de nourriture. L'inventaire de la ferme et des magasins alentours nous a montré notre surplus. Nous ne nous privons pas. Nous congelons tout ce que nous pouvons. On a repris la reproduction des poules et lapins pour avoir de la viande fraîche. Nous plantons et stockons au maximum possible, au cas où notre nombre augmenterait. Les entrepôts et chambres froides du supermarché et des restaurants ou commerces alimentaires de la Town sont pleins à ras bord. Nous commençons à remplir les entrepôts de Georgia, devenue ville saine.

En braconnant, j'ai blessé un jeune jars. Il m'a semblé sain alors j'ai pris le risque de le laisser vivant. Son aile est cassée. Il ne pourra plus voler, cependant, je lui ai apporté les soins pour que cela ne lui fasse pas mal. Nous avons décidé de le garder près de nous. Après la période de quarantaine, il a rejoint les oies. Bien que je sois responsable de sa blessure, il ne semble pas vraiment m'en tenir rigueur. Je pense que le grain quotidien y est pour beaucoup. Nous avions perdu deux mâles reproducteurs. Il les remplace et renouvelle le stock génétique. De jolis oisons repeuplent notre basse-cour. Quelques canards sauvages et d'autres oiseaux migrateurs sont de retour sur le fleuve. Des petits mammifères comme des lièvres ou des écureuils regagnent la forêt. Ils sont sains. C'est encourageant.

Grâce à la main d'œuvre, notre périmètre d'exploration atteint les cent cinquante kilomètres. Les cinquante kilomètres autour du mas sont sains ou quasi sains, moins d'un piégeage par mois, que des oiseaux migrateurs affamés en fin de vie. Georgia est enfin en zone blanche. Entre cinquante et cent kilomètres, c'est la zone verte. La menace est légère, une à deux créatures par mois, animaux uniquement. Entre cent et cent cinquante kilomètres, zone en cours d'assainissement orange et rouge. Menace importante, une dizaine de créatures par semaine avec au moins deux humanoïdes par mois pour la zone rouge. Tous affamés et en fin de vie. Au-delà, zone noire. Danger absolu, pièges pleins à ras bord d'humanoïdes chaque semaine, présence potentielle d'humains belliqueux en raison de ressources type grosses banques, or et bijouteries luxueuses, infectés récents en tout début de contamination. Nous nous faisons discrets et allons très peu dans les zones noires. Nous limitons nos passages à la construction et nettoyage de quelques pièges placés aux abords de nos sas de sécurité. Nous essayons de ne pas nous faire voir des cupides. Ce qui me rassure, c'est que la mort au rat continue d'être efficace.

Avec tous ces incendies, il nous faut du bois et de l'essence en grande quantité, d'autant plus que l'hiver arrive. Il y a une scierie près de King à cent vingt-cinq kilomètres en zone rouge. L'un des gars sait conduire un semi-remorque. Je l'embarque donc avec Damien pour le relevé hebdomadaire des pièges aux abords de la ville. Cette fois, les traquenards ne sont remplis qu'à moitié, aucun humanoïde. Je ne veux pas être trop optimiste. Pour les gars, une baisse des captures signifie une baisse des contaminations, un possible retour à une vie moins dangereuse. Pour moi, je ne cesse de penser que nous sommes peu nombreux. Surveiller un territoire aussi grand va vite devenir difficile si on se relâche et oublie la sécurité.

Aux abords de la scierie, nous redoublons de vigilance. Ici, pas encore de musique ni de spot pour nous couvrir et faire fuir les créatures. Nous commençons à manquer de matériel et je me refuse à en enlever de la zone blanche, juste au cas où. J'espère en trouver dans King bientôt. Je connais la ville pour y être allé avec Parrain il y a longtemps. C'est ici que Papinou est né. Je sais que la ville étudiante comporte de nombreuses discothèques et chantiers de construction au nord. Si nous les atteignons, on pourra assainir la ville, et ainsi le dernier vrai point noir de la zone rouge.

Quand King sera propre, alors on pourra récupérer des sas sur les ponts les plus proches du village et arrêter de remonter certains ponts-levis, ce qui nous permettra de gagner du temps lors des déplacements. Cette ville est la source principale d'animaux et d'humains malades en provenance du Nord. Si nous progressons rapidement dans les directions Sud, Est et Ouest, le Nord reste toujours le plus difficile à assainir, en raison d'un plus grand nombre de villes et de déchetteries, véritables viviers à infectés.

Je me suis aperçue que les créatures se terrent souvent dans les déchetteries, pour se cacher sous les poubelles, faisant des sortes de terriers de détritus. Pour accélérer le nettoyage, et quand la configuration des lieux le permet, je balance des morceaux de bidoches empoisonnés puis des cocktails molotov directement dans les amas pourrissants, pour incendier les déchetteries et assainir à grande vitesse les lieux, sans perdre le temps de creuser des pièges. En faisant cela en plein jour, les infectés n'ont pas d'issues et sont prisonniers des flammes. Ainsi, un maximum d'infectés est détruit et le nettoyage des villes accéléré.

Pour l'instant, nous n'avons pu rentrer que dans trois gros quartiers au Sud de King, toutefois, ce sont des endroits très importants puisque contenant le centre de contrôle des caméras et éclairages de la ville ainsi qu'un quartier comprenant deux très vieux refuges datant d'avant le début de la guerre. Nous descendons et contrôlons la scierie. Killer renifle et écoute. Damien et moi restons en position de tir pendant que le gars charge et démarre le semi-remorque. À l'aide d'une benne à déchets vide, nous construisons à la hâte un petit piège sur un coin dégagé. Le lieu est isolé, proche d'une zone de jachère et plein de cachettes. Si on n’attrape rien d'humanoïde ici, alors ce sera très encourageant. Je soupire. Les deux garçons sont optimistes. Moi beaucoup moins.

J'ai vu tellement de monde mourir. J'ai dû tuer pour survivre. Je crains que nous soyons les derniers humains. Je grimpe dans le pick-up aux côtés de mon binôme et de mon clébard chéri. Nous rentrons à la maison. Comme Damien conduit, je me laisse à regarder dehors rêveusement pour une fois. C'est le plein soleil. Nous avons fait super vite et regagnons la zone verte. Le danger est quasi inexistant ici. Je profite du calme. Je m'endors sur l'épaule de Damien sans m'en rendre compte. Je me réveille le lendemain matin dans mon lit sans tout comprendre. Mélia était absente quand nous sommes rentrés. Tout le monde était ailleurs sauf Damien et le camionneur.

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