L'envie est un péché 1/2
Ellipse d’un mois
Depuis deux semaines, nous ne sommes plus seuls. J'ai vu des traces de pneus et de chaussures à King. Des véhicules ont bougé de place dans notre quartier et ont été garés proprement. Les réservoirs d'essence d'autres voitures sont vidés. La playlist du peu de musique que nous diffusions est modifiée. De nouvelles lumières sont allumées dans des zones où nous ne sommes pas encore. Clairement une présence humaine douée de réflexion. Des survivants viennent d'arriver et s'installent dans la ville.
Ce qui pourrait être une bonne nouvelle m'inquiète. L'un de nos pièges a été brûlé puis rechargé avec un appât différent. Heureusement, il n'y avait pas de mot. Eux n'en ont pas laissé, alors qu'ils ont clairement vu que le piège était entretenu. J'ai un mauvais pressentiment. Mon instinct me dit que ce ne sont pas des survivants pacifistes. Ils ne recherchent pas les autres humains, utilisant juste nos pièges pour leur propre usage.
J'en ai parlé à Mélia qui a le même sentiment que moi. Les maigres indices ne montrent pas de volonté d'aide ou de recherche amicale. Toutes les deux, nous préférons les éviter. Les garçons sont heureux de trouver des survivants. Toutefois, ils respectent mes craintes. Comme j'ai un meilleur instinct qu'eux en termes de survie et de comportements de malfrats, ils acceptent de ne pas se montrer et de rester discrets. Ils ne veulent pas prendre le risque de ne pas aider des survivants. Je les comprends, mais reste méfiance. Avec ma jumelle, j'ai élaboré un plan pour contrôler les motivations des nouveaux arrivants. Nous serons bientôt fixés sur ce qu'il convient de faire.
Aujourd'hui, les troupes vont rester à l'intérieur du village, en sécurité, en mode surveillance. Avant l'aube, nous partons à trois, avec Damien et Blaise. Les meilleurs au combat si on exclut Mélia. Des guerriers fidèles qui m'obéiront sans broncher. Un petit commando difficile à trouver. Nous prenons un véhicule rapide mais discret. Un de ceux ressemblant à tous ceux qui traînent en ville. On rentre dans la cité avant le soleil et cache le véhicule. Nous devons identifier la menace en priorité.
Je sais dans quel bâtiment de la ville, nous pouvons trouver les images des caméras de surveillance. J'observe les alentours. On dirait que nos nouveaux amis ne sont pas encore venus ici. Nous pénétrons en mode ninja. Il n'y a personne à l'intérieur. Nous scrutons les écrans à la recherche d'indices. Les petits nouveaux sont faciles à trouver. Ils ne se cachent pas vraiment, ce qui indique qu'ils n'ont pas peur. Maltez les trouve en plein centre-ville aux premières lueurs du jour, en train de ramasser les bijoux et objets de luxe inutiles, ce qui me rend encore plus méfiante. Ils sont sept, avec trois véhicules et de très nombreuses armes. Ils semblent organisés et hiérarchisés. Ils ne se séparent pas. Ils inspectent chaque bâtiment de manière minutieuse et en tactique prise d'assaut.
Tandis que Maltez les surveille, j'examine avec Blaise les images enregistrées depuis ces dernières semaines en accéléré. C'est assez étrange. Ils sont allés directement au cœur de la ville, via l'artère principale, sans prendre le temps de sécuriser les premières zones traversées. Pour moi, c'est la preuve qu'ils ont étudié la région avant de s'aventurer. Grâce aux lumières allumées et à la musique, nous nous rendons compte qu'ils ont établi leur QG dans un ancien centre commercial. Ils avaient une cible précise à atteindre, le magasin, pour créer une base avec nourriture rapidement. Ils ont pillé les autres lieux de stockage de nourriture ou de matériel en ne s'éloignant jamais beaucoup de leur point de rassemblement. À leur manière de bouger et de se préparer, je détecte vite des anciens militaires. Ils ne cherchent pas de quoi survivre, mais de quoi se battre et les ressources anciennement de valeur. Ce sont des pillards entraînés comme des militaires. La menace est donc importante.
Je confirme leur nombre en remontant leurs déplacements depuis leur premier jour. Je vérifie plusieurs fois les images et contrôle celles des jours suivants pour être certaine de mon compte. La non-recherche de survivants est confirmée. Ils ne sont allés à notre piège que parce qu'ils ont vu de la fumée. Ils ont attendu que l'incendie s'éteigne et l'ont surveillé pendant deux jours en espérant trouver des survivants. Seulement, ils ont posé des traquenards à destination de personnes saines. Ils restaient cachés et attendaient en position de combat. Pour assassiner et voler sans aucune intention de connaître les personnes qui nettoient la ville. Quels cons. Non seulement, ils volent des conneries, mais en plus, ils ne se préoccupent pas des infectés. Blaise, qui regarde avec moi les images, commence enfin à douter lui aussi de la gentillesse des arrivants. Mon instinct est en alerte maximale. Je suis certaine de moi. Ils sont une menace à neutraliser au plus vite.
Vu ce qu'ils volent, il n'y a aucune raison de penser qu'ils nous aideront. Ils ne cherchent clairement pas à sauver des vies. Je présume même qu'ils nous tueront et nous pillerons s'ils nous trouvent. Mélia et moi risquons de vivre, mais sous forme de jouets masculins. Je frissonne à l'idée de voir ma jumelle être l'esclave d'ordures pareilles. Cette idée me révulse.
Nous devons absolument ne pas nous faire repérer. Le village doit être protégé. Je réfléchis et analyse à toute vitesse pour trouver la meilleure stratégie. Il n'y a que moi qui suis de niveau face à l'un d'eux. Damien et Blaise sont trop faibles. Les gars du village encore plus faiblards, à part ma sœur. Les bandits sont sept et j'ai donc très peu de chances de gagner en cas de combat rapproché. Nous avons une faible chance au village, grâce à nos protections et notre stock de bouffe pour un siège. Toutefois, je ne connais pas les armes dont ils disposent. Une bombe ou un mortier suffira à faire un trou suffisant pour nous rendre vulnérables.
La fraîcheur des pièges leur a indiqué une présence humaine. Ces sales types recherchent les survivants pour les tuer. Heureusement, ils ignorent où on est. Ils nous traquent dans la ville, ce qui est rassurant. Dans ce monde rempli de danger, ils ne pensent pas qu'un groupe de civils aient pu réussir à survivre et à nettoyer un aussi gros périmètre. Leur ignorance nous a protégés jusque-là. Je me note de faire attention à la fumée pour les prochains pièges. Cela peut attirer des cupides. Le jour où ceux-ci quitteront la ville, ils comprendront vite la situation en observant le faible nombre d'infectés. Je ne dois pas leur permettre de sortir de la ville. Je ne dois pas les laisser mettre en danger mes amis. Je ne veux pas perdre encore quelqu'un.
Bien que je n’aie déjà pas le moindre doute pour ma part, nous devons confirmer leurs intentions belliqueuses ou pacifiques par acquit de conscience de mes deux acolytes. Il faut leur tendre un piège, bien plus complexe qu'un trou avec de la viande empoissonnée. Avec ma sœur, on a prévu cette possibilité. Je sais quoi faire. Dans ce bâtiment, nous n'avons pas seulement accès aux caméras, mais à tout le réseau électrique de la ville. Comme prévu avec Parrain pour une telle situation, je tape un message sur le panneau d'information lumineux qui est à portée de vue des hommes.
— HELP ! HELP ! Quatre SURVIVANTS. Nous sommes 6 rue Lafayette. Venez nous chercher.
Blaise me demande de m'expliquer. Il ne comprend pas pourquoi j'appelle les intrus. Je lui explique que Richard et moi avons truffé la baraque de pièges qui s'activent à distance. Des mannequins ont été placés à l'intérieur. C'était un piège conçu, il y a très longtemps en cas d'attaques de personnes dangereuses, bien avant la guerre, quand Richard pensait déjà à la reconquête et à se protéger des malfrats. Le traquenard est en place, prêt à l'emploi. Nous devons sortir d'ici tout de suite, au cas où nos amis auraient l'idée de vérifier ce bâtiment d'abord.
Je conduis mes amis à proximité du piège. Au 9 rue Lafayette, l'immeuble presque en face, où on capte les caméras de la maison par wifi. Ma connaissance, parfaite de la ville, nous permet d'arriver plusieurs minutes avant les hommes armés. Je sais par où passer pour ne pas être vu ni retardé par des véhicules abandonnés. Notre voiture est sale et poussiéreuse. Elle ne jure pas au milieu des autres. Je la cache néanmoins derrière un camion, à l'abri de la vue des arrivants. Les gars me suivent sans comprendre tout ce que je fais.
J'ai le temps d'allumer les écrans de contrôle. Maltez et Blaise qui observent la rue à travers des rideaux, me confirment mes craintes. Les hommes se garent à proximité et s'approchent en mode furtif, armes à l'épaule. Nous voyons donc pénétrer trois hommes dans le bâtiment. Le leader décoche une balle dans la tête du premier mannequin sans états d'âme. Intentions belliqueuses confirmées. Mes deux amis n'ont enfin plus de doutes. J'ai donc le champ libre pour m'occuper des belliqueux sans que les deux guimauves n'aient trop d'états d'âmes. Quand le tireur réalise que c'est un mannequin, ils deviennent méfiants. Ils décident d'appeler ses collègues et de visiter la maison en mode prise d'assaut.
Cette habitude, faire venir des renforts, sera leur perte. Parrain connaissait par cœur le fonctionnement des mercenaires cupides. Il sait comment ils agissent et prévoient leurs actions dans le moindre détail. Le traquenard est aménagé en fonction de cela. Je dois juste suivre le plan précisément et attendre. Tout est prévu. Tout est planifié. J'ai une méthodologie efficace et destructrice à disposition.
Je simule du bruit à l'étage en allumant la radio pour m'assurer qu'ils rentrent tous. Elle est réglée sur un bruit faible, proche des chuchotis. De quoi faire croire à des personnes qui se cachent. Les malfrats mordent à l'hameçon. Je décrypte leurs signes de main, indice de langage militaire que je maîtrise à la perfection. Ils ont entendu et prévoient d'aller neutraliser ceux qui se cachent. Ils prennent le temps d'explorer le rez-de-chaussée puis montent en file indienne. Parfait. C'est ce qui est prévu dans mon plan. Première chambre, premier piège. Des bijoux dans le tiroir de la table de chevet sont visibles. Un homme s'approche. Le poids de son corps sur la latte du plancher déclenche une arbalète, qui le touche en plein cœur. Malgré son gilet pare-balles, il est transpercé et meurt en silence. Les six autres deviennent nerveux.
En bons militaires sans émotions, ils continuent leur exploration. Deuxième chambre, deuxième piège. Cette fois, ce qui est tentant, ce sont carrément des lingots d'or sous un journal sur le bureau. Un des hommes s'avance prudemment. Il touche les lingots et s'accroupit. Pas d'arbalète cette fois. Jamais deux fois le même mode opératoire. Ils me prennent pour un amateur. Richard a conçu les pièges. C'était un expert. Ils n'ont aucune chance. Le malfrat s'empare des lingots rapidement, heureux de ne pas voir de flèches. Au dernier morceau d'or, un mécanisme se déclenche. Une mine qui n'a plus de poids. Elle explose en tuant l'homme et en blessant grièvement deux autres. La pièce est prévue pour absorber le choc et reste entière. Plus que cinq, dont deux en mauvais état.
Les fenêtres de la maison sont toutes avec des barreaux fixes. Il n'y a qu'une entrée et sortie possible. Le bâtiment est un ancien magasin. La porte d'entrée possède une grille dont le mécanisme de fermeture peut être commandé à distance. Je ferme donc la grille pour les prendre au piège au moment même où la mine explose. Ils n'entendent pas le bruit de la fermeture, assourdis par la détonation. À la suite de la déflagration, ils veulent tous sortir en abandonnant leurs blessés et morts. Leur descente rapide enclenche un autre piège. L'escalier a été savonné. Si tu vas lentement, tu gardes l'équilibre. Si tu vas vite, tu chutes. Deux des trois autres hommes sont blessés légèrement. Ils cherchent une sortie en s'énervant. Ils sont en train de voir qu'ils sont en prison.
Pendant ce temps, Blaise et Damien récupèrent leurs véhicules et le surplus d'armes. Par talkie-walkie, ils m'indiquent du matériel militaire de précision. Ils déchargent les bijoux et autres trucs inutiles. Mes amis n'ont pas le temps de finir. Les militaires les ont repérés. Les hommes leur tirent dessus. Les garçons se planquent derrière la carrosserie. Une nouvelle fusillade risque de recommencer. Damien leur parle. Il propose une paix, comme l'avait fait Richard. S'ils déposent leurs armes, nous ne leur ferons rien. Nous nous contrefichons des bijoux. Nous voulons juste un accord de paix. Les hommes refusent. Les garçons tentent une solution de pacification. En regardant les caméras, je reconnais soudain le chef du groupe et sursaute. Général Ibanez. Un ancien collègue de Papinou et de Richard. Un mercenaire prêt à tout. Le seul qui n'est pas encore blessé. Un tueur.
Cette information change la donne. On ne négocie pas avec ce sale type. De plus, il ne traîne pas avec des mercenaires de faible niveau. La menace est bien plus grande que prévu. Je dois absolument mettre en sécurité Maltez et Blaise avant que l'un des militaires ne vise le réservoir d'essence. J'appelle sur le téléphone fixe de la maison sans prévenir mes amis. Je connais le lascar. Papinou et Parrain m'ont beaucoup parlé de lui et de ses méfaits. Pour faire cesser les tirs, je dois parlementer avec lui. Seulement, je sais parfaitement comment cela va finir. Il n'est pas du genre à se rendre ou à faire des prisonniers. Un des hommes décroche. Je demande à discuter avec leur chef. L'homme me rit au nez en entendant ma voix de fillette. Je n'ai pas de temps à perdre.

Annotations