Mais qui est t'elle? 1/2

10 minutes de lecture

Le lendemain, au petit-déjeuner, tout le monde évite mon regard ou alors c'est peut-être moi qui détourne la tête. Je suis encore embuée dans mes pensées. Je n'ai pas très bien dormi. Blaise me fait tout de même une bise câline comme tous les matins. Les garçons essayent de rester normaux. Je sens leur gêne dans les hésitations de langage. C'est presque mignon de voir combien ils font tous attention. Ils se posent des questions, c'est certain. Mélia est joyeuse et comme à son habitude. Je n'ai pas eu besoin de lui en dire plus. Elle sait que Papinou puis Richard m'ont appris des choses qu'il ne vaut mieux pas qu'elle sache. Je suis sa jumelle. Son double. Je l'aime. Je la protège. C'est tout ce qui lui importe.

Les gars sont sages. Ils ne me reparlent pas de la veille. Je crois qu'ils sont déçus. Pour une fois que nous trouvons des survivants, ce sont des malfrats qu'il a fallu tuer. Damien et le professeur viennent chacun à leur tour me murmurer à l'oreille que si je veux parler, ils seront toujours là. Je secoue la tête. Je leur réponds à tous les deux la même chose. C'est gentil. Je les remercie de leurs sollicitudes. Ne pas avoir d'états d'âme fait partie des choses que j'ai apprises. Il ne faut pas s'inquiéter pour moi. Je sais comment gérer mes actions.

Je continue à accomplir mes corvées quotidiennes comme si rien ne s'était passé. Dans ma tête, je suis déjà passé à autre chose. Le boulot d'aujourd'hui, c'est de nettoyer les grilles et les bassins de pisciculture en bordure des villages voisins. Nous avions abandonné cet endroit quand nous n'étions que deux. Avec les garçons, et maintenant que les choses urgentes sont traitées, nous pouvons remettre en fonctionnement cet élevage à partir du petit bassin intérieur. Me voilà donc armé d'un karcher puissant pour éjecter les déchets d'algues et autres poussières des bassins. Une fois propres, nous ouvrons les petites écluses pour remplir une à une les piscines. On débarrasse aussi les panneaux solaires chargés de chauffer l'eau des poussières qui les recouvrent. Demain ou après-demain, une fois que le mouvement d'eau sera régulier, Thibaut introduira quelques reproducteurs de truite et de carpes dans le premier bassin. Avec la chaleur de l'eau, les alevins arriveront dans un mois ou deux selon les espèces de poisson.

C'est une bonne journée de labeur. Nous posons aussi quelques filets à différents endroits du fleuve et de la rivière pour capturer des poissons sauvages dans le but de renouveler le stock génétique au cours de l'année. Nous risquons de tomber sur des anciens poiscailles captifs que Mélia avait relâchés au moment de l'arrêt d'utilisation des bassins. Ils pullulent à l'état sauvage maintenant. Il est temps de reprendre le contrôle de la population. Nous en mangerons quelques-uns, en congèlerons d'autres et puis les derniers se reproduiront. Je me demande où on va stocker toute cette nourriture qui s'accumule doucement. J'espère que les survivants aiment le poisson, les œufs et la menthe.

Ce soir, alors que je suis seule, dehors, à regarder les étoiles, Damien vient s'asseoir à côté de moi. Il dépose un plaid sur mes épaules et y laisse son bras. Bien que surprise de son geste, je me laisse aller. Doucement, il m'attire contre lui et m'allonge à ses côtés. Ma tête sur son torse. Ses bras autour de moi. Il doit être en manque de câlins. Peu importe. Je me sens bien.

— Mégane ? Si un jour tout ça se finit et qu'on peut reprendre une vie normale... Tu accepteras qu'on reste amis ? J'étais con avant. Tu es une fille géniale. Chiante mais géniale. Je suis fier d'être ton ami aujourd'hui et je... T'apprécies vraiment beaucoup. J’aimerais… Enfin, si tu es d’accord, hein… Qu’on apprenne à se mieux se connaître… Qu’on soit plus proche... Beaucoup plus proche qu'aujourd'hui…

Je remue la tête incapable de parler. J'ai trop de choses en tête. Trop de mauvais souvenirs. Trop d'angoisses. Je me demande pourquoi il est soudain si sentimental. Peut-être qu'il veut me soutenir par rapport à hier. Je n'ai pas besoin de soutien. Je gère cela parfaitement. En-tout-cas, il fait un super oreiller chaud et moelleux. J'ai eu raison de lui filer un gel douche de bonne qualité. Il sent bon maintenant. Rien à voir avec l'après-rasage puant du lycée. Puis, de nouveau, je m'endors contre lui et me réveille le lendemain matin dans mon lit sans me rappeler la suite des événements et surtout pas la fin de son discours sentimental.

Ellipse d'une semaine

Nous devons retourner voir nos pièges du Nord. De nouveau, Blaise, Damien et moi, ainsi que deux autres. Les pièges des zones blanches et vertes sont vides. Ceux à proximité de ma route aussi. Je suis heureuse de ne pas avoir amené de sales bestioles avec moi lors de la fuite. La campagne au Nord de Georgia ne montre que des traquenards remplis à moins du quart. Nous faisons un détour pour arriver au Nord de King par la campagne. Nous terminons la pose d'un sas sur l'un des plus gros ponts. Il en reste encore cinq pour finir de couper les arrivées dans la mégapole de King. L'Est, le Sud, et l'Ouest sont presque finis sur la zone des cent cinquante kilomètres. En plus, ils apportent bien moins d'infectés que cette ville.

Nous rentrons enfin dans King et ses abords. Il y a des rats et quelques chiens en nombre, cependant, les fosses ne sont pas pleines. Le trou où j'ai jeté les cadavres est le seul rempli à ras bord. Le sang a attiré des infectés qui sont morts et qui se sont faits mangés par leurs camarades qui se sont empoisonnés aux aussi et ainsi de suite. Un immense tas d'os rongés et de la bidoche éparse. Mes deux amis reconnaissent les vêtements des assaillants au fond du trou. Ils comptent d'un œil les paires de bottes militaires. Quatorze chaussures, soit sept hommes. Ils répondent avec discrétion aux deux autres gars pour ne pas me gêner néanmoins, je les ai vus. C'est mignon de leur part. J'assume mon acte.

Impassible et efficace, j'indique l'emplacement du supermarché pour récupérer les armes et les munitions ainsi que les deux autres véhicules. Je rappelle aux garçons la raison de notre venue. Retirer tout le matériel militaire pour le ramener au mas. Avancer dans l'assainissement de la ville. Blaise me choppe et m'embrasse le front en me disant merci. Je suis certaine que ce n'est pas pour le recadrage. Pas grave, j'adore ses bisous. Rapidement, nous rassemblons les choses. Les sacs et autres affaires abandonnées nous confirment le nombre de sept intrus que j'ai neutralisés. Nous n'avons détecté aucune autre présence humaine dans la ville. Les deux gars rentrent au village avec notre véhicule et l'un de ceux des mercenaires.

Je finis la tournée avec Damien et Blaise et le camion des soldats. Nous construisons deux autres pièges en plein centre-ville, dans la piscine municipale et sur un chantier de gratte-ciel inachevé. Nos traquenards au sud commencent à voir le nombre de créatures diminuer. Il faut avancer encore jusqu'à truffer la ville de points de captures. Les mercenaires ont au moins permis la création d'un méga refuge en plein cœur de la ville. Leur présence et leur odeur ont rendu ce quartier plus peuplé que le reste de la cité. Rien que le temps de charger le matériel, et bien qu'on soit en plein jour, la fosse à proximité avec le sang frais capture une dizaine de rats décharnés. Il faut piéger là où se trouve la menace. Nous appâtons nos deux derniers trous et nous partons pour contrôler certains des pièges de l'Ouest.

Pas grand-chose à ramasser. Le nombre de captures diminue sensiblement en dehors de la ville. La situation est stable, voire en amélioration. Lorsque nous passons la zone de danger rouge pour gagner le risque noir, nous sommes sur nos gardes. Les pièges à l'extérieur de nos sas sont de plus en plus pleins tandis qu'on pénètre davantage dans la zone au-delà des cent cinquante kilomètres avec un nombre croissant d'humanoïdes en proportion. La seule chose que me rend heureuse, c'est que nous sommes à quinze kilomètres de la mer au Sud-Est. On aura bientôt un point de progression sans risque de recontamination par le Sud, puisque c'est l'océan. Après, on foncera vers l'autre rive puis on remontera doucement. Aussi incroyable que cela paraisse, nous allons parvenir à protéger un delta immense juste avec nos sas de fortune.

Mes amis me voient enflammer les fosses et balancer de la viande empoisonnée sans la moindre émotion. Je vois bien à leur air surpris qu'ils réalisent combien je ne suis plus la fillette qu'ils ont connue. En fait, je ne l'ai jamais vraiment été. J'ai fourni des efforts pour me sociabiliser vis-à-vis de Mélia. J'ai toujours été solitaire et réactive. J'ai juste mieux appris à gérer mes émotions, à les contrôler pour qu’elles ne me bloquent pas, mais me poussent, à penser au bien commun et à la survie du plus grand nombre.

Je continue de chercher un remède ou une solution. Mes maigres connaissances en biologie nous font stagner. Heureusement que notre territoire sain s'agrandit peu à peu sinon j'aurais l'impression de ne rien faire contre les infectés. J'enrage de ne pas trouver de vaccin ou de médicaments. Mélia se concentre sur la production de nourriture et de vêtements pour ne pas se laisser aller à la tristesse. Elle garde espoir de trouver des personnes saines contrairement à moi. Son optimisme me tape parfois sur les nerfs et je redeviens solitaire.

Ellipse d'un mois.

Les garçons semblent enfin réaliser mes compétences en tir et en lancer de couteaux quand je m’entraîne ou quand nous partons en chasse. Ils me regardent d'un autre œil depuis, cependant, ils ne disent rien. Je ne suis plus la petite fille qu'ils ont connue. J'ai grandi très vite avec les circonstances. Je me suis endurcie à un point qu'ils n'imaginent même pas. Papinou avait posé les bases toutefois, j'étais encore une enfant. Richard a fait de moi un soldat aguerri. Protéger Mélia, seule, a fini de me transformer en machine de guerre.

La forêt et les champs ont été reconquis par des oiseaux et des lièvres. Pour éviter la surpopulation qui serait nuisible aux cultures et pour manger aussi, je chasse. Je braconne aussi. C'est une forme de chasse différente. Selon les lois de l'ancien temps, c'est illégal. J'attends qu'un garde forestier vienne me dire quelque chose. De toute façon, je le fais pour nourrir et pour contrôler les populations, en respectant les périodes de reproduction et en ne touchant jamais aux petits ou aux mères récentes. Je trouve également beaucoup d'écureuils. Les petits animaux semblent avoir survécu, ceux qui courent ou volent vite et se reproduisent beaucoup. Surtout ceux qui sont herbivores, frugivores ou insectivores à la base. J'ai l'impression que j'ai éradiqué les rats, souris, mulots campagnols et autres rongeurs omnivores sur un rayon de cinquante kilomètres autour du mas.

Lors de mes chasses en solitaire, j'ai trouvé trois essaims d'abeilles sauvages que j'ai ramassés à chaque fois avec prudence. Mélia tente de conserver les essaims au sein d'une ruche durant l'hiver afin de produire du miel au retour des beaux jours. C'est l'une des rares choses que Richard n'avait pas prévue dans son village fortifié. Je pense que son allergie au venin d'abeille y est pour beaucoup. Ma sœur est heureuse à l'idée d'avoir un apport en sucre et aussi un excellent moyen de booster nos cultures par la pollinisation. Les trois ruches sont chouchoutées afin qu'elles grossissent et essaiment au printemps. Ma jumelle espère doubler ou tripler le nombre d’ici la fin de l'été grâce à mes balades.

Damien est parfois avec moi quand je chasse, à distance. Il veut me protéger et croit que je ne le vois pas. Il a vu quelques sangliers mâles, des femelles avec des petits, les laies avec les marcassins, sains. Pour l'instant, nous ne les tuons pas. Il est important qu'ils se reproduisent et puissent nous fournir de la viande plus tard. Il pense avoir croisé aussi un renard de bon matin. Il n'est pas certain de lui. Ce serait le premier carnivore de notre zone. Les garçons rencontrent de plus en plus de faisans ou de lièvres dans les champs. Bien que cela nous cause des pertes de récoltes, c'est très encourageant.

Un soir, Blaise vient me prendre dans ses bras. J'aime son contact apaisant. Il me demande ce que j'aurais fait s'il avait été infecté. Je le regarde droit dans les yeux avec tristesse et lui caresse la joue. Il comprend sans un mot. Mélia, à côté, déclare que si c'était elle qui était infectée, je n'aurais aucune hésitation. Je la tuerais d'une balle entre les yeux, même si je l'adore, même si elle est une moitié de moi. Tout comme elle le ferait, si c’est moi qui suis infectée.

Elle continue de parler et explique que ce qui paraît froid et cruel est en fait un acte de bonté. Je la tuerais avant qu'elle ne souffre de la transformation, qu'elle ne perde son humanité ou qu'elle mange de l'humain. Je la tuerais pour qu'elle ne contamine pas quelqu'un d'autre, qu'elle ne blesse pas quelqu'un qu'elle aime. Je la tuerais pour éviter qu'elle ne devienne un monstre. Par compassion, par amour, pour sauver les autres, pour me rappeler d'elle comme un être humain à jamais.

Blaise m'embrasse les cheveux en me serrant fortement. Il n'est pas choqué, juste surpris de ma force mentale. Il est fier de moi. Je fais ce qu'il faut pour sauver le plus grand nombre. Il me câline. Je reste son amie, bien que je sois capable d'agir froidement. De manière militaire et logique. La tête toujours prête au combat. Damien me complimente à mon grand étonnement. Pour lui, je suis précieuse. Je suis la plus importante du groupe. Thibaut et Alex le rejoignent dans ses paroles maladroites. Ils veulent dire que je suis un atout principal dans leur espérance de survie. Mes amis me font un câlin. Mélia les rejoint. Leurs effusions me font un bien fou et m'agacent en même temps.

Annotations

Vous aimez lire danslalune123 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0