Mais qui est t'elle? 2/2

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Au moment d'aller dormir, Thibaut toque à ma porte. Il veut me parler. Bien que je sois en pyjama, je l'invite à rentrer. Il vient s'excuser pour l'attitude des derniers jours. J'ai fait ce qu'il fallait pour la bande. J'ai sauvé la vie du groupe de son père. Thibaut m'approuve et me soutient. Nous discutons une partie de la nuit, côte à côte allongés. Nous faisons des projets d'avenir et rêvons un peu. Nous finissons par nous endormir l'un contre l'autre. Au matin, avant de sortir de la chambre, il embrasse mes lèvres puis s'enfuit en réalisant ce qu'il vient de faire. Un baiser doux et délicat, presque une caresse. Totalement différent de celui de Naya d'après mes souvenirs.

Le blondinet m'évite pendant deux jours. Il est mal à l'aise. Je pense qu'il regrette son geste. C'est dommage. Je ne lui en veux pas. On est tous à côté de la plaque en ces temps de guerre et de survie. Mélia se doute de quelque chose et je lui dis la vérité en rigolant. Ma sœur éclate de rire et se moque de moi. Elle me traite de bourreau des cœurs. Au fond, elle est bien contente que ce ne soit pas elle dans cette position. Thibaut est comme notre grand frère. On l'aime beaucoup, mais on n'est pas attirées physiquement par lui. Enfin si, pour les câlins fraternels. Pas plus. Mon double a pitié de lui. Elle me promet d'aller lui parler pour lui expliquer que tout est ok. D'habitude, je m'occupe de dire moi-même les choses. Je ne veux pas blesser ou froisser Thibaut avec ma diplomatie légendaire. Envoyer un gars risque de finir en baston avec leur coté surprotecteur. Je ne me sens absolument pas en danger ni Mélia si les hormones du blondinet se réveillent. Du soir, l'affaire est réglée. Il vient me faire un bisou dans les cheveux et me murmure pardon à l'oreille. On passe à autre chose tous les deux.

Depuis le carnage de King, j'ai besoin de solitude. Ma sœur est en sécurité, entourée d'amis. Je peux donc reprendre ma nature asociale sans trop de problèmes. En restant dans les zones blanches ou vertes, j'effectue des missions diverses seule, loin des autres avec juste Killer ou Happy parfois. Ce sont souvent les moments où je fais mes braconnages, les autres sont trop bruyants et laissent des traces. Je vérifie les pièges sur mon passage pour enlever de la charge de travail aux autres. Jusque Georgia, ils sont tous vides ou alors une ou deux bestioles saines tombées là par hasard. J'ai d'ailleurs cessé de mettre de la mort au rat pour économiser. Un simple morceau de bidoche ou un fond de sang est largement suffisant. Je m'occupe aussi du pâturage de plusieurs basses-cours, d'un troupeau de chèvres et de moutons. Nous n'avons plus forcément besoin de les rentrer le soir et de les enfermés à double tour. Il n'y a plus d'infectés et plus aucun prédateur naturel sauf nous.

Sans le dire aux autres, je m'aventure parfois en zone rouge ou noire seule. Des sortes de raids rapides. Juste pour incendier quelques pièges et les réappâter. La fréquence d'une semaine n'est pas assez rapide. Les créatures viennent pendant deux trois jours, mais après, ils se détournent. Si je veux accélérer l'assainissement, il faut capturer toujours plus. Nettoyer fréquemment les fosses est un bon moyen. Plusieurs zones orange sont passées en verte ainsi que des rouges. Quelques points noirs subsistent dans le périmètre des cent cinquante kilomètres. King et quelques grosses villes.

La diminution du nombre d'infectés et surtout, le blocage d'un grand nombre d’accès commencent à porter ses fruits. Nous épuisons les infectés, en les privant de nourriture, de possibilité de fuite et en les incendiant en grand nombre. D'ici peu, nous aurons une zone verte de cent cinquante kilomètres passant directement au noir dès le passage des sas. Il n'y a plus que des oiseaux qui passent nos barrages et nous exterminons les infectés à l'intérieur de manière efficace. Tout est juste une question de patience.

Lors de mes périodes de repos au mas, je passe du temps avec mes amis. Je profite d'eux pour me comporter comme une jeune fille presque normale. La piscine est mon lieu favori. J'adore nager. Parfois, je fais des longueurs jusqu'à tard dans la nuit. Comme ce soir. Je nage sans répit depuis deux heures. Damien me rejoint et nage à mes côtés quelque temps. Je me pose enfin. Lui aussi, juste à côté de moi. Nous reprenons notre souffle. Nous discutons de tout et de rien. Soudain, sans que je ne comprenne, il approche son visage du mien et m'embrasse baveusement. C'est dégoutant. Il me faut quelques secondes pour réaliser, le repousser fermement et m'enfuir.

Je m'enferme dans ma chambre en pestant. Il toque, mais je ne réponds pas. Je suis furieuse. Si je lui ouvre, je vais le fracasser. Pour sa survie, il est préférable que je me défoule sur mon sac de boxe. Il finit par partir, de peur de réveiller les autres. Durant les jours qui suivent, je l'évite et refuse d'être de nouveau seule avec lui, utilisant Killer pour couvrir mes arrières.

Malheureusement, nous devons retourner contrôler nos pièges du Nord. Je refuse d'être assise à côté de Maltez et boude. Blaise, en bon diplomate, se place entre nous deux. Il ne comprend pas ce qui se passe, toutefois, il commence à me connaître assez pour savoir qu'il est préférable d'attendre que je me calme toute seule. Tout se déroule sans souci jusque King. Les traces d'incendie récentes font se questionner les garçons qui n'osent pas me gronder d'être venu ici en solitaire. Le cœur de la ville est prolifique. Malgré deux passages par semaine, les trois pièges en centre sont pleins en permanence. Ceux en périphérie et aux abords sont presque vides. En revanche, ce qui est cool, c'est que nous ne piégeons plus d'humanoïdes, de chiens ou de chats. Que des rats, des souris et des pigeons. Les plus difficiles à éradiquer. Nous arrivons en fin de contamination. Bientôt, le nombre diminuera et King sera assaini. C'est un bel espoir.

Nous allons en zone noire, la zone derrière nos sas. Ici, les infectés sont récents. Ils arrivent de tous côtés. Il y a beaucoup d'humanoïdes. Nous n'y allons qu'en pleine journée ensoleillée. Alors que je verse l'essence dans une fosse, une créature humanoïde affamée, à l'extérieur du piège, se rue sur moi. Nous ne l'avons pas vu venir. J'ai à peine le temps de l'esquiver. Je n'ai pas de pistolet à ce moment-là, juste un couteau. J'engage le combat en hurlant aux gars de monter dans la voiture. D'autres peuvent venir, ils doivent se mettre à l'abri. Je suis rapide. La créature ne me touche pas. Je parviens à la mettre à genoux et à la saisir par les cheveux. Je commence à la décapiter au couteau avec acharnement. Damien se rapproche et parvient à tirer à bout portant de mon oreille. La face de l'humanoïde explose. Je balance le corps dans le brasier avec le pied. Sans pitié.

Je reviens à la voiture en engueulant Damien d'être sorti du véhicule. Je monte à l'arrière du pick-up. Je dis aux garçons de foncer à la maison. Tandis qu'ils roulent, je vérifie mes bras et mon visage. Je ne vois aucune griffe, aucune égratignure. Mes vêtements chauds ne sont pas déchirés. Je me déshabille presque complétement, ne gardant que mes sous-vêtements. Je m'inspecte des pieds à la tête avec un petit miroir pour le dos. J'ai allumé le chalumeau et approche mes mains pleines de sang le plus possible de la flamme, à la limite de me brûler. Je fais bouillir le sang de la créature sur mes phalanges malgré la douleur. Les garçons me regardent dans le rétroviseur, non pas pour me reluquer, mais par inquiétude. Je suis calme et méthodique. Je fais ce qu'il y a à faire.

De retour, j'ordonne aux autres de se tenir éloigné. Je ramasse mes fringues et les brûle. Je me dirige vers la douche extérieure et commence un récurage au savon en frottant énergiquement mes mains, mon visage, mes cheveux et mes bras. Après m'être lavée, je me dirige vers l'infirmerie. Mélia vient m'ausculter dans ma chambre. Je n'ai aucune blessure. Absolument aucune trace suspecte. Je finis de me laver les zones intimes dans la douche. Ma sœur m'a apporté des fringues. Elle récupère mes sous-vêtements avec des gants et brûle le tout sur mon ordre.

Par sécurité, je confie mes armes à Mélia qui les cache. Elle procède au contrôle oculaire tous les jours. Je demande à Damien de pointer le pistolet sur ma tempe à chaque examen. Lui et Mélia sont les seuls capables de supporter mentalement de m'abattre si je suis infectée. Avec une extrême rigueur, je m'autoteste chaque matin et chaque soir, en tirant des questions au hasard dans le jeu de Trivial-Pursuit. Mon oreille me fait souffrir. Je me mets quand même un baladeur avec la musique à fond et me fais un parcours du combattant tous les jours sous le contrôle de ma sœur et du grand dadet.

Thibaut, qui me voit faire, me donne une bouteille d'eau à la fin de chaque parcours quotidien. Je refuse qu'il m'embrasse le front. Personne ne me touche. Je ne sors dehors de ma cellule qu'après avoir fait moi-même quelques autotests à coup de torche dans les yeux et de questions de Trivial pursuit. Je note tout ce que je ressens, tous mes contrôles dans un carnet. Mélia m'enferme chaque nuit dans une chambre de l'infirmerie. Blaise dort dans la pièce à côté au cas où j'aurais besoin de quelque chose la nuit. Je n'ai pas de sensibilité à la lumière. Je reste cohérente et capable de réflexion. Je n'oublie pas mes apprentissages. Je sais encore nager. Mais j'ai horriblement mal à l'oreille gauche et suis sensible au bruit de ce côté-là.

Au bout de quinze jours, Mélia me fait subir le test de la discothèque, pour que je ne connaisse pas les réponses et doive réfléchir, le professeur me pose des questions de mathématiques et de culture générale, de logique aussi. Ma sœur m'a fait hier soir une ponction lombaire qui n'a révélé aucune trace de la bactérie, alors que cette saloperie est visible dès le troisième jour même sur des infectés sans symptômes. Même chez Richard qui a tenu le plus longtemps, la ponction montra des présences de la bactérie soixante-douze heures après la contamination. À part un sifflement énervant du côté gauche, je suis déclarée saine.

Seulement, j'ai fait preuve de manque de contrôle. Je me suis fait surprendre et m'en veux terriblement. Je redouble donc de vigilance. Même si je suis saine, je reste à distance de mes amis. Je m'isole comme au début de ma scolarité. Ils respectent mon besoin de solitude. J'ai besoin de temps pour digérer avoir tué sept hommes quasi de sang-froid, pour m'être acharnée sur une créature au point de la décapiter avec un couteau. J'ai de nouveau l'impression d'être anormale.

En fait, Mélia sait que ce n'est pas ça qui me tracasse. C'est la question de Blaise. C'est ma capacité à être capable de tuer ceux que j'aime s’il le fallait. Comme j'ai tué chaque membre de l'équipe de survivaliste et une fillette de dix ans. De la même manière que j'ai abattu Richard. Le jour où ils ont perdu leur humanité. Être capable de le faire pour survivre ne signifie pas qu'on ne ressent rien. Je n'ai aucun remords. J'ai juste parfois du mal à accepter que je sois une tueuse, froide et rationnelle.

Trois jours plus tard, en faisant sortir les oies, leur caquètement me fait me tordre de douleur. Mon oreille gauche saigne. Quoique Mélia en dise, je suis sûre d'être infectée malgré les tests. La douleur est insupportable. Une perceuse qui vibre dans mon cerveau. J'ai mal. Je serre les dents. Mes amis ne me croiront pas. Ils refuseront de me toucher. Je ne peux pas obliger ma jumelle à cela. Elle sera brisée. Je suis surentraînée. Je représente une immense menace. Je dois partir tout de suite, le plus loin possible.

Puisque je suis encore capable de réfléchir et de me battre, je vais aller tuer des créatures. Je vais faire le nettoyage en restant sur place. Au Nord, cela ne sert à rien. Trop de possibilités de recontamination. Le Sud, c'est la mer. C'est une position arrière saine pour remonter au Nord. Je vais aller voir ce qui se passe à la mer. Pourquoi on n'arrive pas à accéder à la station balnéaire au Sud-Est. Nous bloquons à quinze kilomètres de l'eau. C'est énervant et incompréhensible. Je vais aller nettoyer cet endroit de mon mieux et enquêter. Quitte à mourir bientôt, je vais emporter avec moi un maximum de ses sales rats. Vu mes talents en combats et mon appétit naturel, je suis capable de nettoyer une ville de ses infectés en les bouffant. Je vais aider mes amis à survivre avant de mourir. Voilà ma prochaine mission.

En douce, je prépare un sac avec des munitions, de la bouffe, une balance précise et des armes. Quelques paquets de mort-aux-rats et une carte de la région complètent mon équipement. Je cache tout dans un des tanks que je remplis aussi de mortier pour tirer au cas où. Je profite d'un moment où je suis seule en journée pour sortir le véhicule et le cacher en dehors du village. Je mets des somnifères dans le repas du soir avec une triple dose pour Mélia. Tout le monde sent un coup de barre et je simule la même chose. Je suis ma jumelle jusqu'à ce qu'elle s'endorme. Elle comprend mes intentions alors que ses yeux se ferment.

— Je vais te tuer ! Me murmure-t-elle avant de sombrer.

Je la couche sous ses couvertures. Je dépose un baiser sur son front. En pleurant, j'ordonne à Killer et Happy de rester à côté d'elle en mode protection. Je quitte le village par les tunnels et récupère mon tank. Je roule à toute vitesse pour mettre un maximum de distance entre moi et ma jumelle qui va dormir longtemps avec la dose que j'ai placée.

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