Je vais la tuer 1/2
Quelques heures plus tôt. Point de vue de Mélia.
Choupette est bizarre depuis deux semaines. Elle doit encore s'autoflageller et se reprocher d'avoir failli se faire contaminer. Pourtant, elle n'y peut rien. Ce sont les risques à chaque fois qu'on sort du village. Au lieu d'en profiter pour se reposer à l'infirmerie, elle s'impose une discipline pire que celle du temps de Papinou. J'ai bien essayé de lui parler sans parvenir à la raisonner. C'est la pire tête de mule que je connais. Si elle croit que je n'ai pas vu l'arme planquée sous son oreiller. Je suis certaine qu’elle avait prévu de se mettre elle-même une balle dans la tête si l'infection était prouvée. J'ai remplacé la seule cartouche par une factice dans son dos. Si elle croit que j'ai l'intention de la laisser faire de telles âneries.
Malgré tous les tests qu'elle s'afflige et ceux que je lui ai fait, elle refuse de relâcher la pression. Bon sang, va falloir que je lui fasse comprendre qu’elle est saine, d’une façon ou d’une autre. Je n'en ai jamais douté. Ce n'est pas bon pour elle de rester perdue dans ses pensées. Meg chérie a tendance à avoir les idées noires et à toujours se faire des nœuds au cerveau pour pas grand-chose. Négative comme elle est, je suis sûre qu'elle repense aux gens qu'il a fallu tuer pour survivre. Moi, je ne vois que son indéfectible amour pour moi et sa protection infaillible. Blaise a mis de l'huile sur le feu il y a vingt jours sans s'en rendre compte.
Je cherche un moyen de lui remonter le moral. Parfois, je me demande si elle se rend compte à quel point je l'aime et que je suis fière d'elle. Elle est toujours là pour moi. Prenant les punitions à ma place pour me protéger afin que je ne déçoive pas Papinou ou Parrain. Me faisant rire pour mieux supporter le lycée. C'est elle qui porte la charge mentale de la gestion du village. Elle fournit même des efforts de sociabilisation avec Damien, juste pour me rendre heureuse. Il faut vraiment que je lui parle.
J'ai beau la chercher dans le village, elle est introuvable. Je me demande ce qu'elle fabrique encore. Elle a toujours des trucs débiles en tête comme aller braconner ou nettoyer en zone rouge toute seule. D'habitude, je sais au moins où elle est. Au pire, elle le dit à Blaise quand elle change ses plans. Elle doit s'occuper des oies ce matin et faire un peu de braconnage. Happy et Killer sont ici et me suivent à la trace. Elle doit avoir fini et faire autre chose. C'est étonnant, elle prend quasiment toujours un des chiens avec elle. J'ai beau fouillé le village, et même les souterrains, je ne vois rien. Un des tanks est ouvert, elle trafique quelque chose sur sa carrosserie. On dirait qu'elle colle du verre et soude des lames de métal. Quelle idée stupide a-t-elle encore en tête ?
À midi, je fais son plat préféré pour l'attirer. L'appel du ventre fonctionne toujours bien avec cet estomac sur pattes. Je vais appâter à ma manière ma drôle de bête sauvage. Je répands l'odeur alléchante et crie le menu. Je sais qu'elle est là, quelque part. J'ai piégé la porte de sa chambre avec du scotch et un mini pompon de mousse sur la poignée. Elle est passée. Pourtant, elle se cache. Mais pourquoi donc ? Je vérifie mentalement les grandes dates à fêter au cas où elle préparerait une surprise. Notre anniversaire, celui des garçons, celui de notre entrée au lycée, celui de leur arrivée ici, ... Rien ne vient en tête et vu que je suis celle qui a le plus de mémoire pour ce genre de chose de nous deux. Ça ne doit pas être ça.
Les garçons présents viennent tous. Eux aussi sont d’adorables estomacs sur pattes. Certains ont aperçu Choupette quelques secondes. Elle rôde bien ici, mais ne se montre pas. C'est étrange. J'aurais cru que le ventre l'aurait fait pointer le bout de son nez. Je laisse une belle assiette à réchauffer puis je vaque à mes occupations. Dans l'après-midi, j'ai confirmation qu'elle me fuit. L'assiette est vide, lavée et rangée ainsi que toute la vaisselle. Je contrôle le rangement au cas où ce serait Damien qui est aussi atteint de TOC. Les assiettes et les verres sont triés par couleur et par taille, alignés avec le même écartement entre chaque. Il n'y a qu'elle pour être aussi maniaque en temps de guerre.
Je la vois enfin au repas du soir. Elle est ronchonne et ne parle que peu. Son conduit auditif gauche montre un petit bout de mouchoir ou de tissu. Elle a dû encore saigner. C’est donc cela qu’elle me cache. Pourquoi autant de cachotteries ? Il faudrait que je trouve moyen d'examiner cela. Ce n'est pas normal. Elle doit avoir mal et se dire qu'il y a plus important. Meg chérie se soucie si peu de sa santé. Heureusement que je suis là pour veiller sur elle un minimum. Dans deux jours, elle doit aller à Georgia. Je l'accompagnerais et la forcerais à aller avec moi à la clinique. Je trouverais bien là-bas de quoi regarder son oreille correctement. De gré ou de force, je la soignerais quitte à l'assommer avec une masse s’il le faut.
Je mange sans grande faim. Je ne sais pas pourquoi, mais on est tous épuisés ce soir. Le temps n'a pas arrêté de changer, passant du plein soleil à la fine pluie. Nos corps doivent s'être fatigués à réguler notre température. Nous mangeons rapidement et allons-nous coucher. Soudain, elle me suit de près. De trop près. Mes sens se placent en état d'alerte. Elle est trop gentille et surtout trop vive alors qu'il y a dix minutes, elle baillait en rythme. Elle ment. Je le sais. Je le sens. C'est suspect. J'ai du mal à rester éveillée.
La connasse !
Elle a drogué la bouffe. J'en suis sûre. La seule explication logique à cette soudaine fatigue impossible à résister. J'ai la tête qui tourne. Mes yeux se ferment et se réouvrent. J'essaye de marcher, de lutter. Elle me pousse sur le lit. Elle m'empêche de bouger, pour mieux me mettre au dodo. Si elle croît que je n'ai pas compris son plan. Mais pourquoi elle veut qu'on dorme tous ? Quelle idée stupide a-t-elle encore en tête ? Elle se tient l'oreille. Elle ressaigne abondamment. Mais qu'elle est conne ! Elle doit penser être infectée et veut fuir loin d'ici pour ne pas nous faire de mal, pour que je ne sois pas obligée de lui mettre une balle dans la tête. Elle veut m'endormir pour que je ne tente pas de la dissuader.
— Je vais te tuer !
Je lui murmure mes menaces tandis qu'elle me borde comme une enfant. Tous ses gestes sont empreints d'amour. Elle pleure. J'entends ses mots d'amour, ses excuses. Elle ordonne aux deux clébards de se mettre en position de protection, de ne pas me lâcher d'une semelle. C'est bien cela. Elle s'en va et veut profiter du temps où elle est encore capable pour faire je ne sais quoi. J'ai un mal fou à rester consciente. Sa main qui me caresse les cheveux et ses lèvres qui déposent un baiser sur mon front finissent de me faire sombrer...................
— Mélia. Mélia. MÉLIA !
Quelqu'un m'appelle de très loin. J'ai envie de dormir. Laissez-moi tranquille. Je grogne. On me secoue. Je me réveille enfin l'esprit embué et la bouche pâteuse. J’ouvre un œil avec difficulté. Blaise est en train de me tapoter les joues. Thibaut me passe un gant de toilette avec de l'eau fraîche sur le visage. Pourquoi ils sont là ? Je suis où ? J'émerge difficilement. J'ai un mal de crâne carabiné.
— Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi le soleil est si haut ? Je murmure.
— On s'est tous levé super tard. Meg a disparu. On ne la trouve nulle part. Ça fait bien une demi-heure qu'on essaye de te réveiller. On ne comprend rien, me répond Damien.
Ça y est ! Je suis réveillée. PUTAIN DE BORDEL DE MERDE ! Je repousse les garçons et commence à me lever pour marcher alors que je vacille encore. Blaise me rattrape quand mes jambes me lâchent une première fois. Elle m'a filé une dose de cheval ! Je fonce tant bien que mal dans sa chambre. Des fringues et des armes ont disparu. Je dois descendre. Je dois aller aux souterrains. Les gars qui ont bien évacué la drogue m'aident à me déplacer. Le tank en cours de modification est parti. L'accès du souterrain a été verrouillé de l'intérieur. Je ne peux pas passer par là.
— JE VAIS LA TUER ! ELLE S'EST BARRÉE !
Totalement désintoxiquée par l'adrénaline et la colère, je prends une barre de fer qui traîne pour taper sur l'écoutille de fureur. Les garçons essayent de me calmer. Je les envoie voler dans les airs. Je cogne pour déverser ma rage. Comment a-t-elle pu ? Elle a quoi dans la tête ? Je peste à haute voix et j'effraye mes amis. Killer empêche Damien et Blaise de s'approcher. C'est le seul qui veut bien me laisser du temps pour me défouler. Quand enfin, j'arrête de hurler au bout de deux heures, le professeur Noguerra vient me voir.
— Elle a changé tous les codes. On ne peut pas sortir pour aller la chercher. Nous avons besoin de toi pour trouver la solution. Que fait -on Mélia ? Tu es la seule qui peut trouver comment désamorcer le piège de Mégane.
Je regarde ma montre et fais un rapide calcul. Elle est partie vers les vingt-deux heures. Il est presque midi. Un tank peut rouler à presque cent kilomètres heures dans ces conditions de circulation. Vu le stock d'armes, de munitions qu'elle a pris dans sa chambre, elle n'a pas l'intention de revenir. Elle a dû partir super loin, là où on ne pourra pas la trouver. J'ignore dans quelle direction chercher. Je dois fouiller pour comprendre son plan.
Je retourne dans la pièce centrale. Elle n'a pas laissé d'instructions ou de détails. À peine des avertissements de ne plus aller en zone noire, de ne pas prendre de risques et une liste précise de tout e qu’elle nous as volé, y compris de la mort au rat. Elle ordonne de rester à l'abri, de consolider notre position. Je respire un grand coup. Je dois me mettre dans sa caboche de testarde pour réfléchir. Je regarde le plan de la région avec toutes les punaises de couleur et je me demande : Que ferait Parrain ?
La balance de précision a disparu de la cuisine. Elle a l'intention d'ingurgiter de la mort au rat pour retarder la bactérie. Si elle est infectée, elle doit disposer de deux à trois semaines maximums avant de perdre son humanité. Le Nord une zone très dangereuse et impossible à sécuriser rapidement et seule. L'Ouest et l'Est ne présentent pas vraiment d'intérêt stratégique. Elle est allée au Sud, vers la mer. Notre rêve depuis longtemps. C'est certain. Sud-Est. Saline les Bains. Nous y sommes presque. Seulement, le piège ne cesse de se remplir et des infectés récents, surtout des lapins et des poules. Nous n'arrivons pas à avancer depuis deux semaines. Quelque chose doit favoriser une contamination. Elle est partie enquêter. Quelle andouille !
Je donne mon raisonnement à Monsieur Noguerra. Damien valide l'idée. Il veut aller la chercher. Je refuse. La zone est très dangereuse. Je ne veux pas perdre quelqu'un de plus. En plus, si elle se transforme en créature, elle est une bombe atomique en puissance. Nos sas ne suffiront pas à la freiner. Blaise tente de plaisanter pour me calmer. Déjà qu'elle a tout le temps faim, elle serait capable de bouffer tous les autres infectés et d'enrayer le problème à elle seule pour remplir son estomac. Je souris. C'est exactement le genre de pensées stupides qu'elle a en général. Mon ami ne pense pas être à ce point dans le vrai. Meg est un super prédateur capable de faire disparaître les infectés par cannibalisme. Elle peut faire plus de dégâts à elle seule que tous nos pièges réunis. Le problème, c'est qu'elle ne se contentera pas de manger ses congénères et se tournera vers tous les animaux et humains restants après.
Je dis aux garçons de trouver à s'occuper à l'intérieur. De toute façon, on est enfermés. Je dois trouver les codes d'accès pour qu'on puisse sortir. Vu qu'on est en sécurité, elle a dû mettre une série de chiffres au hasard, pour qu'on galère bien à trouver. Il y a quatre chiffres donc dix mille combinaisons possibles. J'en ai pour la journée. Dès que je la retrouve, je lui file une raclée à ne plus pouvoir s'asseoir pendant trois jours.
Je respire un grand coup et essaye de me calmer. S’énerver ne m’aidera pas à avancer pour lui botter les fesses. Je prends un carnet et un stylo pour noter au fur et à mesure. C'est parti. 0000, 5 555, 9 999, 0001, 5 554. Blocage pendant cinq minutes 5556, 9 998, 9 997, 5 557, 5 553, 0002.... Je trouve enfin la combinaison au bout de quatre heures. 2459. Je reprogramme le code sur celui d'origine. 1234.
J'ordonne aux garçons d'aller nourrir les animaux dans nos différentes basses-cours. C'est le plus urgent. La nuit ne devrait plus tarder et Choupette est déjà sûrement très loin. Je scrute les détails pour trouver les indices du passage du tank. Je trouve enfin où elle l'a garé hier et la sortie du souterrain empruntée. Elle m'a laissé un mot signé d'un cœur. C'est bien ce que je pensais. Son oreille saigne encore. Elle est intolérante au bruit. Elle est potentiellement infectée. Elle ne veut pas me faire de mal. Elle est partie pour faire un génocide en direction de la mer. Je soupire. Soit-je vais la chercher par la peau des fesses demain, soit je suis ses ordres et j'attends de voir. Je rentre au village pour déverrouiller l'accès par l'intérieur.
Pour la première fois de ma vie, je suis morose et envoie sur les roses les garçons qui veulent me parler. Ma tête est remplie de pensées contradictoires. J’alterne entre la fureur et le désespoir. J'éclate en sanglots quand Happy vient me faire une léchouille pour me calmer. Je tombe à genoux au sol, laissant les larmes couler le long de mes joues. Elle est partie ! Elle m'a abandonnée. Je n'ai plus qu'elle. Comment elle a pu me faire ça ? Bien sûr, je suis en sécurité avec les garçons. Ce n'est pas pareil. Elle est ma moitié. On n’a jamais été séparée plus de deux jours. Un poignard me transperce le cœur. Je saigne à l'intérieur. Je prends conscience qu'une partie de moi vient de m'être arrachée en quelques heures.

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