Je vais la tuer 2/2

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Je sens que quelqu'un dépose une veste sur mes épaules. Deux bras puissants me soulèvent de terre avec douceur. Ma tête se pose contre un torse large. Un bras calé dans mon dos, le second sous mes genoux. On me porte comme une princesse. Les gestes tendres et l'odeur m'indiquent qu'il s'agit sûrement de Blaise… Je n'y vois plus rien, les yeux ravagés de larmes. Sans un mot, nous grimpons l'escalier dans cette position. Puis, il me dépose sur mon lit. Il retire mes chaussures, la ceinture de ma jupe puis mon pull sans que je ne réagisse. Les couvertures me recouvrent. Il s'allonge à côté de moi et me caresse les cheveux. Un poids lourd m'écrase les pieds. Killer, la grosse patate, obéit aux ordres et ne me lâche pas. Happy me lèche la main et finit par se coucher sur le tapis à côté de moi.

Pendant un long moment, je pleure en silence. Pendant un long moment, Blaise me caresse les cheveux sans faillir. Il est le seul à comprendre ce que je vis. Sarah et lui sont aussi fusionnels que Meg et moi. Elle lui manque. Il compense en prenant soin de moi. Non. Blaise est toujours gentil et attentionné avec les filles. C’est un bisounours. Depuis notre rencontre au lycée, il a une tendresse particulière pour notre duo de folles, une affection proche de celle qu'il a pour sa petite sœur. Sa présence me fait du bien et me calme. Je finis par agripper sa chemise et me blottis contre sa poitrine. Il sent si bon. Il est si chaud. Son biceps est un oreiller très confortable. Je m'endors enfin en sentant son bisou dans mes cheveux.

— Je te promets qu'on retrouvera Sarah et les autres, je lui murmure en fermant les yeux.

— Je te promets de t'aider pour botter les fesses du sale gosse quand on la retrouvera, me répond-il en me caressant le dos et en m'attirant plus fort contre lui.

Je me réveille un peu groggy. L'éléphant poilu m'écrabouille les pieds. Je peste contre lui pour le faire descendre. Il s'en va enfin, sûrement pour aller manger ou pisser. Blaise m'enlace avec tendresse. Je glisse un bras sous le sien et profite de sa chaleur encore quelques minutes. J'ai besoin de faire le point, de remettre de l'ordre dans mes idées. Le bruit du cœur qui bat tranquillement m'aide à clarifier mes pensées.

Premier problème : qu'elle soit infectée ou finisse par le devenir en traînant en zone noire, Choupette est un danger potentiel très important. Le jour où elle aura faim, ce n'est pas notre petit sas ridicule qui l'arrêtera. Encore moins avec un tank à disposition. Entre son entraînement, ses réflexes et son estomac toujours vide même en étant saine, elle est une bombe atomique en devenir. Il faut construire trois ponts-levis pouvant supporter le passage de camion et détruire tous les autres ponts des sas qui lui sont accessibles. Il faut agrandir le lit de la rivière de manière à empêcher un tank à pleine vitesse de la traverser, même avec une rampe de lancement. Je prévois toutes les possibilités, surtout les plus insensées et loufoques. L'originalité et l'imprévisible, c'est un trait de famille.

Deuxième problème : je suis entourée de bébés soldats. Les garçons sont adorables, cependant, ils n'ont clairement pas un niveau suffisant pour les situations de guerre et de combat. Si nous avions écouté les garçons, nous serions tous morts, assassinés par Ibanez et le village serait aux mains de ces salopards. Ça m'énerve de le reconnaître, mais Choupette a raison. Nous devons arrêter les opérations en zone noire et nous occuper en priorité de sécuriser nos terres à l'intérieur des sas.

Troisième problème : je suis maintenant la seule à avoir l'entraînement, l'expérience et surtout l'instinct nécessaire pour survivre. Damien va avoir du mal à l'accepter, toutefois, je dois prendre la direction du groupe. Je dois redevenir soldat et je déteste ça. Elle va me le payer !

Je me lève enfin pour descendre déjeuner avec les garçons. Je dois avoir une tête affreuse vu comment ils me regardent. Ils sont inquiets pour moi et redoublent de petites attentions. Ils sont si mignons. Je suis affamée. Je n'ai quasiment rien mangé hier. Ils m'interrogent du regard. Ils ne savent pas quoi faire et attendent que je parle. J'ai besoin de quelques minutes encore. Quand je me sens prête, je prends une grande respiration. Il est temps d'affirmer mon lead. Ils vont rencontrer la Mélia guerrière. Ça va leur faire drôle.

— Professeur. Nous devons faire un point. L'ordre des priorités a changé. On laisse l'autre andouille faire ses conneries et on l'empêche de revenir. On sécurise le Nord et le Sud et on arrête l'expansion. On ralentit à l'Est et à l'Ouest. On reste entre les sas dorénavant. Plus de visites de zones noires. Le relevé de pièges sera ralenti. Il faut construire trois ponts-levis pouvant supporter le poids des camions au Sud en remplacement des sas 42, 43 et 44. Les anciens ponts seront détruits. La récupération des matériaux nécessaires doit être la priorité. Il me faut deux trios là-dessus. Nous avons quinze jours avant de dynamiter les ponts. Il faut aussi approfondir le lit de la rivière en partant du sas 45 et en descendant au sas 42, celui de Saline. Un tank ne doit plus pouvoir passer. Je vous donnerais les dimensions. J'ai besoin de deux volontaires pour gérer le transport et le travail de la pelleteuse. Les restants finissent les missions urgentes d'hier et d'aujourd'hui.

Mon ton autoritaire fait sursauter ces messieurs. Mes ordres, d'apparences cruelles, les choquent. Ils ont besoin de quelques secondes pour comprendre que je les protège contre la plus grande menace qu'ils n'ont jamais rencontré. Une Farmer qui a faim. Damien est le premier à se reprendre. Comme d’habitude, c’est lui qui a la tête la plus froide des gars en situation de crise. Il me demande la liste des outils dont on aura besoin ainsi que les matériaux et les quantités. Alex manie plutôt bien la pelleteuse et se propose pour effectuer les travaux de la rivière. Il a besoin d'indications sur la largeur et la profondeur ainsi qu'un camarade armé pour surveiller les environs. Je lui fournis les plans et mes explications à partir du manuel de Papinou en lui ordonnant de toujours rester de notre côté du sas. Il me questionne sur le fait que je connaisse le fonctionnement d'un tank puis se ravise et se concentre sur les plans. Tant mieux. J'aurais eu du mal à faire comprendre que j'ai appris à conduire à huit ans sur ce type d'engin. L'éducation façon Papinou était si particulière.

Damien et Monsieur Noguerra me confirment que nous ne pouvons pas trouver tout le nécessaire à l'intérieur de notre zone. Nous aurons malheureusement besoin de faire des incursions en milieu hostile pour certaines choses. Ça devrait être gérable tout de même. Un pont peut être fait en quinze jours en se mettant à un maximum sur le chantier. J'ordonne de commencer par remplacer le sas 44, le plus loin des yeux de Choupette. Je ne veux pas qu'elle s'aperçoive de ce que je trafique. Nous dynamiterons les autres au moindre signe de danger. Vu la lente progression de l'infection, si ça en est une, je devrai pouvoir aller évaluer les risques dans cinq jours, en allant contrôler le piège de Saline les Bains.

Ellipse de quelques jours.

Nous avons bien avancé en quatre jours. Alex a fini la zone entre le sas 45 et le 44. Il entame la portion entre le 44 et le 43 demain. Le professeur ayant eu l'excellente idée d'utiliser les supports déjà existant du pont 44, nous avons pris de l'avance dans la fabrication du pont-levis. Nous devrions avoir fini dans deux ou trois jours. Aujourd'hui, nous devons aller relever les pièges de Saline. J'ai placé la zone en noire depuis la fuite de Choupette. Je décide d'y aller très tôt. Je suis la seule à avoir l'esprit aussi tordu et être capable de détecter les coups fourrés de ce sale gosse. Nous risquons d'être attendus. Je dois protéger les garçons. Et puis si quelqu'un doit buter Choupette, c'est moi !

Trois véhicules légers et rapides, cinq garçons lourdement armés dont Damien et Blaise, et surtout moi, remontée comme un coucou et prête à en découdre. De toute façon, j'ai prévenu mes amis. Si elle se pointe, ils doivent nous laisser nous entretuer et fuir. Je n'ai peut-être pas le talent de tireur d’élite de Parrain, cependant, il faut du temps pour bien viser. J'ai le côté bourrin et fonce dans le tas de Papinou. En combat rapproché, c'est plus efficace.

Plus on approche du sas, plus je suis nerveuse. J'envisage tous les scénarios possibles. Elle est absente. Elle est présente. Elle est saine. Elle est infectée. Elle veut rester là-bas. Elle veut revenir. Affamée ou gérant encore les symptômes. J'angoisse. Blaise, qui conduit pourtant, me prend la main pour faire cesser les tremblements. Nous roulons à vive allure. Un kilomètre avant le sas, je fais stopper les voitures. Je sens sa présence. Je ne peux pas expliquer. Elle est tout près. Je le sais. Je grimpe dans un arbre de grande taille. Je dois regarder avec les jumelles. Le sas semble normal. Un sac de plastique est accroché sur la porte extérieure. Vu le gribouillage affreux de tête-de-mort, c'est l'œuvre de Choupette. Elle dessine si mal. Aucun tank dans la plaine. Le piège un peu plus loin semble nettoyé. Je vois de la fumée apparaître dans la ville. Ça doit être d'autres incendies qui datent de moins d’une heure. Elle est là-bas en train de nettoyer. J'observe quelques minutes la zone enfumée. Je vois un tank qui se rapproche et part par l'autoroute vers l'Ouest. Meg s'enfuit. Je me demande pourquoi. C’est elle la menace. Pas nous. Elle est si proche. Je pourrais la rattraper. Je dois aller voir son message pour comprendre quelle ânerie elle a encore en tête.

Je descends à toute vitesse, manquant de me casser la figure en dégringolant des branches. Blaise réagit et démarre aussitôt que j'entre dans le véhicule et se précipite vers le sas, suivi des deux autres voitures. Je saute à terre pour ouvrir les portes, sans prendre le temps de refermer. Je récupère le sac de plastique et lit la lettre qui m'est destinée très rapidement. Choupette a résolu le problème de contamination permanente de Saline. Des lapins et des poules reproductrices qui se sont échappées d'une grande ferme d'élevage et qui se propagent en masse, se faisant contaminer régulièrement. Elle m'explique ce qu'il faut faire et les choses qu'elle a mis en place. Elle me confirme être infectée. Son oreille saigne de plus en plus et la douleur du bruit devient insupportable. Elle ne veut pas devenir une menace pour nous et préfère s'éloigner le plus possible.

Elle est partie pour Tourmorte, la grosse ville formant l'un des trois points du Delta. Elle va empêcher les créatures de venir par là-bas avant de mourir. La maladie progresse lentement. Elle estime pouvoir rester en capacité de réfléchir et d'agir pendant encore un mois, peut-être plus. Son intention est de détruire les ponts avec le tank et de piéger au maximum. Après, une fois qu'elle aura perdu son humanité, elle espère bouffer un maximum d'infectés, nous aidant indirectement à réduire la contamination. J'éclate en sanglots et m'effondre. C'est du suicide. C'est officiel. Je viens de perdre ma jumelle. Blaise se précipite à mon chevet et tente de calmer mes pleurs de son mieux pendant que Damien parcourt le courrier des yeux. Entre deux hoquets, je lui révèle qu'elle est tout près à moins d'une demi-heure. J'ai vu le tank du haut de mon perchoir. Meg vient tout juste de quitter la ville.

Il veut la poursuivre, la faire revenir parmi nous. Il ne se rend pas compte du danger. Il risque de se faire tuer. Je me relève et me place en plein milieu de la route. Je lui hurle dessus pour l'engueuler. Elle est malade. Elle est morte. Je ne veux pas le perdre lui aussi. Je menace Damien de l'assommer et de le mettre en cellule pendant quinze jours s'il continue de contester mes décisions. Je suis prête à me battre avec lui. En voyant ma colère et ma détermination, il s'excuse aussitôt et cherche à me calmer. Soutenue par Blaise, j'essuie mes larmes et reprends mon souffle. Mon esprit s'apaise. Il est temps de me reprendre et de me remettre au boulot. On a des lapins et des poules saines à nourrir et d'autres malades à carboniser.

Le risque étant faible d'après Meg, nous allons en ville. Des cœurs de toutes sortes embellissent la cité. De la peinture rose fluo, des coquillages, des morceaux de bois. Je souris. Elle m'aime et je lui manque. Son affection sème des décorations amoureuses dans Saline les Bains. Elle a encore toute son humanité. Ses instincts et talents de chasseuse capturent dans toute la ville et alentours, infectés et animaux sains. Nous prenons la journée pour inspecter son travail et la zone. Quand le soir approche, nous nous occupons des animaux sains pour les placer en sécurité dans leur ferme d'origine. Comme ma sœur, je sacrifie un grand nombre de mâles pour la viande. J'en récupère quelques-uns pour renouveler le stock génétique de notre propre cheptel.

Du soir, je modifie les priorités en faisant le point avec Monsieur Noguerra et les garçons. J'ai confiance en ma sœur même si j'ai envie de l'étrangler. Ses informations ont toujours été fiables et le restent aujourd’hui encore plus. D’après ma chérie, l'accès à la mer est possible rapidement et sans grand danger. De ce que j’ai vu, elle a raison. Nous devrions pouvoir nous baigner dans moins d’un mois si nous ne trouvons pas de mauvaises surprises.

Comme elle n'est plus à proximité, le danger est plus faible. Nous finirons le sas 44, cependant, la pelleteuse va maintenant aller élargir le petit ruisseau à vingt kilomètres au Nord de Saline qui remonte vers la rivière et le sas 44. Nous allons aussi placer un grand nombre de petits pièges pour infectés et d'autres pour les animaux sains. Nous devons contrôler rapidement les naissances tout en réduisant le nombre de contaminations. Meg a sécurisé l'Est de la ville en détruisant ou fortifiant les accès par cette voie. Une fois Saline propre, nous irons vers l'Ouest pour agrandir l'étendue de plages à notre disposition. Ainsi, une zone d'accès à la mer saine de quinze à vingt-cinq kilomètres de large nous appartiendra. Ensuite, en suivant les ruisseaux un par un, de la mer à notre zone, nous élargirons peu à peu.

Nous sommes heureux d'être temporairement à l'abri du fléau Meg, tristes de l'avoir perdue et survoltés à l'idée d'avoir enfin accès à la mer et donc de sécuriser durablement notre territoire. Nous sommes dans un état de nerf insupportable. Damien nage toute la nuit. Thibaut et Alex font le tour du mas en courant jusqu'à tard. Blaise fait des abdos. Moi, je défonce le sac de frappe de ma frangine en pestant contre elle. Nos cernes matinales sont une preuve de l'immense amour que nous lui portons.

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