L'art du déguisement Kawaï 1/2
Ellipse de deux jours.
Le lendemain matin du retour de Salines, je m'enferme dans ma chambre pour pleurer, confiant les rênes temporairement à Damien après lui avoir donné mes instructions. Je ne me sens pas bien. Je ne veux pas que les gars me voient dans cet état. Je verse toutes les larmes de mon corps. Je hurle dans mes coussins. Personne n'a le droit de rentrer, y compris les chiens. Je ne veux rien avaler. J'ai envie de me mutiler le cœur tellement j'ai mal. Killer et Happy se couchent au pied de ma porte et patientent. Blaise, en bon grand frère attentionné, retire tous les couteaux et objets contendants de ma chambre et de mes vêtements, y compris les lacets des chaussures. En journée, il passe de manière régulière, en toquant pour m'entendre pester et lancer des objets contre la porte. La nuit, il ose rentrer pour me chanter une berceuse et me caresser les cheveux pour que je m’endorme. Je le sens remonter mes couvertures et ranger un peu mon bazar puis s’allonger à côté de moi.
Quand je me réveille, je suis plus calme. J'ai évacué ma colère et ma frustration. Je me remets au travail. J'ai perdu assez de temps en lamentations. Il est temps que je prenne le poste de ma sœur pour les missions dangereuses. Même si je déteste ça, je suis la seule qui est apte. Je sors ma tenue de combat de mon placard. Quand je descends, sans maquillage de poupée et revêtue du pantalon kaki réglementaire, c'est la stupéfaction générale. Thibaud panique quelques instants, me pensant en état de choc. Je dois lui confirmer au moins dix fois que je n'ai pas pris les vêtements de Choupette et qu'il s'agit bien des miens. Je suis obligée de lui faire comprendre que mes hanches sont bien plus fines et que Meg ne rentrerait jamais dans mon pantalon avec son petit bidon de gourmande. Ma tenue est faite sur mesure et surtout, elle n'est ni déchirée ni tachée comme celle de ma sœur. Les gars sont désespérants. Je les aime, mais ils sont longs à la détente parfois. Je suis forcée de montrer mon dressing à Blaise pour qu'il confirme aux autres que je possède plusieurs ensembles militaires.
Quoi qu'en dise Damien, je suis la plus expérimentée et entraînée en combat. Il peut râler autant qu'il veut, je ne l'écoute pas une seule seconde. Je lui fais le même coup qu'avec ma sœur quand elle est gonflante. Je l'ignore et continue de parler de mon sujet. Aujourd'hui, mission d'exploration pour recherche de survivants et surtout sécurisation de nos sas Ouest. Je contrôle le travail effectué à l'intérieur de notre zone durant mon indisposition. Alex est toujours très efficace avec sa pelleteuse et travaille d'arrache-pied sur sa nouvelle mission. En deux jours, il a élargi douze des vingt kilomètres de ruisseau entre le sas 45 et la mer. Il pense finir ce soir ou demain. Il ne nous restera plus qu'à poser de quoi bloquer temporairement le passage des lapins et poules sur les trois-ponts, dont celui de l'autoroute. Ce devrait être rapide. Nous avons déjà les matériaux à proximité maintenant que le pont-levis du sas 44 est fini. En plus, certains ponts intérieurs de notre zone vont pouvoir être rendus libres à la circulation et donc, leurs grillages et autres éléments réutilisés.
En deux jours, les garçons ont attrapé un nombre incroyable de lapins et poules faméliques mais sains. La ferme d'élevage et nos cheptels sont pleins. Le professeur fait placer ce trop-plein de viande en congélateurs, sacrifiant des femelles aussi. Il faut gérer cette surpopulation et calmer la reproduction sauvage en urgence. Pas étonnant que nous n'arrivions pas à endiguer le flot de malades avec une telle croissance de population. Pauvres petits lapinous et poulettes. Il nous faut les tuer dignement. De toute manière, ils mourront de faim ou se feront infectés si on ne s'occupe pas d'eux. Thibaut m'informe que le nombre de créatures dans les traquenards aux abords de Saline reste stable et faible pour l'instant. Uniquement des lapins et des poules fraîchement infectées. Le danger est modéré et devrait bientôt diminuer.
Il faut que je reste positive. Je me focalise sur une pensée réjouissante. Mon rêve d'un accès à la mer se réalise enfin. Ce bout de terre n'est pas bien large, entre quinze et vingt-cinq kilomètres, cependant, c'est une première étape. Nous allons pouvoir remonter vers le Nord et nous étendre vers l'Ouest sans prendre le risque d'être recontaminé. D'autant plus que l'Est de Saline est très campagnard et surtout marécageux. Un endroit probablement très faiblement infecté et très fertile. Nous avons un territoire de cent cinquante kilomètres de périmètre quasi-sain en comprenant notre accès maritime. Grâce à lui, nous allons pouvoir avancer en suivant le cours des ruisseaux et des rivières par voie fluviale, beaucoup moins dangereuse que par la route. Une fois notre Delta sain, nous pourrons aller voir d'autres villes portuaires et commencer à faire d'autres cercles sécurisés. Enfin, si nous trouvons plus de survivants. Pour l'instant, à vingt-neuf, nous ne pourrons que gérer l'espace actuel ce qui est déjà formidable.
Après avoir dévoré un pain entier, et surtout fait un énorme câlin à Blaise pour me donner du courage, je me prépare. Direction deux cents kilomètres à l'est du mas. Charleston. Notre piège le plus lointain. Il est plein à ras bord d'animaux comme d'habitude. Pourtant, les rues larges et lumineuses permettent de limiter le danger à rouge. Nous pouvons circuler en plein jour sans craindre une attaque massive. Je lance le feu pour incendier les infectés et nettoyer le piège quand Damien me demande de venir voir. Killer lui a montré quelque chose et remue la queue. Maltez souhaite mon avis en tant que nouveau chef. Sur un des poteaux pour indiquer le traquenard, un ourson avec un mur est attaché comme si une maman l'avait placé là pour faire le deuil de son enfant. Un jouet à l'air innocent. Il en faut plus pour m'attendrir, surtout que notre fosse n'a jamais capturé d'humanoïdes, adultes ou miniatures.
Je l'observe attentivement. C'est bien ce que je pensais. Une caméra enregistreuse se dissimule dans l'œil de la peluche. Une preuve de présence d'humains. Je repose la peluche après avoir effacé les dernières minutes indiquant notre présence et nos visages. Encore une fois, il faut identifier la menace potentielle. Néanmoins, ici, nous n'avons pas de maison piégée. Bon sang, voilà que je songe aux traquenards de Richard. Mon esprit de soldat est revenu. Fèche !
Je laisse une de nos compilations de données bien en vue, avec un porte-clé boule de poils multicolore que j'ai dans la poche. J'ai placé un mot en prenant une écriture enfantine et maladroite. Une partie des paroles d'une chanson d'un boys-band, sur les faux-semblants et les personnes d'apparence gentilles mais malhonnêtes. On verra bien si les propriétaires du nounours comprennent le message. Pour utiliser ce genre d'objets, il faut avoir un esprit jeune ou un enfant avec soi. Espérons que l'adolescent ou l'enfant connaisse lui aussi la signification des paroles.
Nous laissons un peu de nourriture en conserve dans une voiture ainsi que des pansements. La présence d'un nounours peut indiquer des pacifiques ou bien un esprit aussi tordu et vicieux que celui des Farmer. Nous ne donnons pas d'informations sur nous ou sur nos refuges en ville. Je ne veux pas prendre le risque de révéler quoi que ce soit qui pourrait renseigner des malfrats. Les garçons ont enfin compris cette consigne depuis l'aventure Ibanez. Leur gentillesse naturelle s'est aiguisée. Nous laissons de quoi aider des survivants pacifiques sans se mettre en danger. Il nous suffira de surveiller quelques jours pour savoir à qui on a affaire.
Nous repartons vers chez nous. Du moins, on fait mine au cas où nous serions observés. Dès que nous sommes suffisamment loin, nous opérons un demi-tour. J'abandonne les véhicules à proximité en les dissimulant. Nous nous dirigeons vers une ancienne bijouterie refuge qui filme la rue où se situe le piège. Nous y pénétrons discrètement. Nous visionnons à toute allure les enregistrements des jours précédents. Mon Dieu ! J'agis comme Choupette ! Soudain, trois jours avant, je vois une sorte de Pikachu. C'est lui qui dépose l'ourson sur le poteau. Je remonte de quelques minutes encore. Un troupeau de peluches géantes sort de plusieurs rues adjacentes et se regroupe. Elles inspectent notre piège et discutent. L'une des plus grandes lance un incendie pour cramer les bestioles. Mince, Charleston est plus infectée que je ne le pensais si ce que nous avons brûlé aujourd'hui ne représente que trois jours de captures. Une des mascottes jette un bout de bidoche au fond de notre fosse. Elles cherchent des informations en regardant attentivement aux alentours.
Chacune porte une arme, toutefois, d'une mauvaise manière. Soit les déguisements les gênent, soit elles ne savent pas tenir une arme correctement. Même Alex le pacifique le fait mieux. Leur façon de se déplacer très voyante, leur manque de coordination et de contrôle des alentours, la très petite taille de certaines peluches. Tout indique des civils peu entraînés et surtout des filles ou des adolescents. Pas d'hommes de premier abord. Je ne perçois pas de stratégies de défense ou d'approche, pas de discipline. Mon instinct de tigresse protectrice ne grogne pas. Les peluches ont l'air inoffensives à priori.
Je ne comprends pas l'utilité des tenues sur le coup. On peut dissimuler son visage de bien d'autres manières plus pratiques. C'est encombrant et un peu lourd. Je trouve cela un peu bête et en parle avec les garçons. Blaise me rappelle que ce genre de déguisement certes visible est très bien rembourré. De plus, il y a des armatures en fer très solides. Si les peluches se font attaquer, elles sont à l'abri des morsures. Bien vu. Elles sont peut-être plus stratèges qu'elles n'y paraissent.
Je n'aime pas les gens qui se dissimulent surtout sous une apparence mignonne trompeuse. Le mieux pour savoir qui ils sont et leurs véritables intentions, c'est donc d'enfiler une tenue de peluche géante pour se mêler à leur groupe. Retour à la maison pour aujourd'hui. Le soleil va bientôt se coucher. Je maîtrise en détail ce genre de bestioles. C'est un domaine hyper pointu. Les coloris et accessoires ont un réel sens. Le Pikachu était très bien fait d'après ce que j'ai pu voir. La personne s'y connaît ou a volé la tenue. J'ai un déguisement quasi-identique à l'une des peluches du manga. C'est également un personnage complémentaire du troupeau. Plus précisément, la forme évoluée de l'une d'elles. Certains détails des peluches sont hyper importants. Si ce sont des militaires déguisés, ces détails seront bâclés. Il faut que je voie les tenues de plus près. La vidéo n''était pas d'assez bonne qualité pour zoomer et avoir une image nette.
Je ne peux y aller seule et décide de me faire accompagner par un garçon sachant se battre. Damien n'y arrivera pas. Il a beau être le garçon le moins mauvais en combat et tir, il est trop balourd pour bouger correctement dans ce carcan de métal et surtout n'y connaît absolument rien à l'univers des dessins animés. Il sera plus utile à distance à surveiller. Je recrute Blaise et lui donne mal au crâne en lui faisant mémoriser la différence entre Salamèche la version du groupe et Reptincel, mon déguisement. Mon ami enfile aussi une tenue de peluche de fortune fabriquée en quelques heures à l'aide de chiffons et de grillage. Je crains que sa grande taille n'alerte les nouveaux arrivants. J'ai vraiment besoin d'un assistant réactif et il est le meilleur après Damien. Il est trop choupinou en mascotte Kawaï.
Nous retournons auprès du piège dès le lendemain. En planquant dès l'aube et en repartant au coucher du soleil. Il nous faut deux jours avant de revoir notre troupeau de peluches, ce qui indique qu'elles ont un abri. Elles arrivent au compte-goutte de plusieurs rues, comme la dernière fois. Nous enfilons nos costumes et nous mêlons à la bande en agissant comme elles. Killer, Damien et deux autres gars assurent nos arrières avec des armes un peu plus loin. Nous faisons mine d'aider à récupérer la nourriture. Elles sont six, dont une très petite. Les déguisements sont artisanaux, toutefois les détails sont assez précis. Aucune ne distingue la différence et pense que nous faisons partie des leurs. Leurs facultés d'observation des détails sont faibles. Elles ne semblent pas s'y connaître plus que cela.
Ce sont des filles. Je l'entends au son de la voix. Elles connaissent la chanson. Elles ont compris que les autres survivants sont méfiants. Elles craignent à la fois les survivants et heureuses de trouver de la vie saine. Cela m'étonnerait que des militaires soient aussi calés en boys-band. Je ne pense pas qu'elles soient une menace. Blaise semble hésitant comme moi sur ce qu'il faut faire. Nous restons silencieux et les écoutons discuter sur ce qu'il convient de répondre. L'une semble diriger, cependant, elles n'ont aucune rigueur ou tactique. Clairement des civiles.
Deux autres peluches arrivent avec une voiture. Il s'agit du Pikachu et du Salamèche. Aussitôt qu'elles nous aperçoivent, les deux nouvelles s'immobilisent. Elles nous identifient immédiatement comme des intrus. Mais moi, je reconnais leurs déguisements ultra précis. Je suis certaine d'avoir participé à leur fabrication. Je suis sûre de moi. Je sais à qui appartiennent ces tenues animales géantes. Je n'ai pas le temps d'ouvrir la bouche. Les deux nouvelles pointent un pistolet dans notre direction, criant aux autres de s'enfuir. Elles ne savent pas viser et nous esquivons très facilement. Trop facilement. Ce ne sont pas des militaires, ni même des civils sachant se battre. Ces voix. Ces tenues. Elles me sont familières. Il faut les rattraper absolument.

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