Nouveaux Arrivants 1/2
Je détache Laëtitia et l'invite à venir avec moi à l'avant du véhicule. Je veux la garder à l'œil. Killer s'assoit juste entre elle et Lilou pour la surveiller. Durant le trajet retour, Laëtitia m'écoute babiller joyeusement avec Lilou. Elle se tranquillise un peu en nous entendant papoter et rigoler comme deux gamines. Lilou lui raconte les cours de survie que j'ai prodigués à toute la bande avec ma sœur. Je suis heureuse de voir que mon amie a si bien retenu mes leçons, elle qui a tant de difficultés en classe. Elle évoque Grognon et Étoile, nos chevaux potes de Prince. Nous jacassons et nous nous moquons en nous souvenant du vol plané de Damien. À l’arrière, Mitchell qui nous entend, blague sur le caractère si particulier de l'étalon et de sa cavalière. Il a eu aussi ses démêlés avec les deux bourriques. Le lieutenant vante ma patience et mon sens de la diplomatie face aux deux cas désespérés. Il m'aime bien. Il surveille Pétunia qui semble vraiment épuisée et parle peu. Il me fait des petits signes en langage militaire pour m'indiquer que mon amie l'inquiète vraiment.
En écoutant Lilou me raconter un peu ce qui lui est arrivée, je comprends enfin d'où me vient l'impression de déjà vu que j'ai avec Laëtitia. Il s'agit de la pompom girl qui avait sympathisé à coup de simulacre de combats avec Meg lors d'une compétition de basket où ma sœur et moi avons dû remplacer certaines filles dans la chorégraphie de la troupe de Naya. C'est elle qui a engueulé les deux pétasses. Laëtitia remonte dans mon estime. Elle était restée en contact avec certaines des filles et a rejoint mes amies lors du début de la guerre.
J'essaye de parler avec Pétunia pour savoir ce qui s'est passé et comment elle s'est blessée. C'est Laëtitia qui prend la parole. Lors de leur fuite, le groupe est tombé sur cinq mecs qui s'étaient constitué un harem. Certaines étaient des camarades de classe de Clarissa. Alors, une nuit, le lieutenant, Naya et elle sont allés chercher les filles à la demande de Clarissa. La rapidité dont elle fait preuve au moment d'expliquer leurs actions me font comprendre que les cinq hommes sont morts. Les esclaves sexuelles ont été intégrées au groupe pendant plus de six mois. Cependant, malgré le fait d'avoir été sauvées, les demoiselles n'étaient pas très reconnaissantes et cela générait beaucoup de tensions. Elles étaient très agressives envers Mitchell et le père de Naya, mais aussi dès que Sarah parlait de son frère. Elles refusaient d'obéir et de participer à la plupart des missions communes en utilisant leur statut de "victimes" encore traumatisées. Cela avait le don d'énerver Naya, Laëtitia et Pétunia qui ne pouvaient plus les supporter et se disputaient de plus en plus avec Clarissa. Il y a trois jours, une grosse dispute a éclaté entre Pétunia et une des anciennes prisonnières qui avait craché sur les pieds de la petite souris. Elles se sont battues et Pétunia a été griffée. Naya a chassé les filles à la suite de cela, et Clarissa est partie quand elle l'a découvert. Elle avait prévu de les rejoindre, mais elle est revenue le lendemain, ses camarades de classe ayant été attaquées et dévorées par l'une d'entre elle devenue créature.
Depuis hier, Pétunia est très fatiguée et manque de force. Lilou évoque la tristesse de la dispute avec Clarissa, sa meilleure amie, et les conditions de vie. Les trois autres baissent les yeux. Il y a plus que cela. Ce n'est pas juste un coup de mou au moral. Le lieutenant insiste sur le fait qu'il a brûlé profondément la plaie avec des braises pour cautériser, cependant, il n'avait pas de chalumeau sous la main. Je comprends ce qu'il essaye de me dire par code. Celle qui a griffé Pétunia est la même qui est devenue créature. Mon amie est potentiellement infectée, d'autant plus qu'elle n'a pas reçu de soins suffisants à temps. Je ne dis rien devant Lilou pour ne pas l'inquiéter. Je vois bien que les trois autres ont conscience de la situation et ne veulent pas effrayer la plus fragile. Pauvre Pétunia.
Notre équipage arrive enfin au mas. Alex qui est le guetteur aujourd'hui, nous aperçoit de loin. Je transmets le signal que tout va bien via notre code des phares sans que quiconque ne le voie. J'ai besoin que le pont-levis reste abaissé. Il comprend que nous ramenons des survivants en voyant autant de voitures et surtout des passagers à la jumelle. Tout est prêt. L'infirmerie est ouverte. L'eau chaude est en marche forcée. Thibaut a sa trousse de secours et son flingue dans les mains ainsi que le reste des garçons qui se dissimule. Happy est à côté de lui. Ils sont tous prêts à accueillir des survivants ou à se battre comme conformément à l'entraînement que Meg et moi leur avons prodigué. Un repas est en train de cuire. Je tranquillise mes hommes et fait sortir ceux qui se cachent.
Alex, Thibaut, son père et quelques basketteurs reconnaissent les filles et sont heureux. Les autres voient Killer tout content et surtout Blaise avec un immense sourire qui porte la petite souris dans ses bras avec amour. Damien sort en tenant la main de Naya. Ils comprennent tous avant que je ne leur dise l'identité des demoiselles et leur souhaite la bienvenue amicalement. Ils sont tous souriants, cela fait plaisir.
Nous commençons la désinfection en les envoyant se doucher dans l'infirmerie, maintenant qu'il y a de l'eau chaude. J'ai heureusement suffisamment de stock de fringues de filles pour les vêtir toutes et décemment sans utiliser ces affreux treillis. Pour la gamine et l'ado, ils vont improviser quelques jours le temps qu'on aille faire des courses. Le professeur Noguerra et Thibaut examinent le père de Naya, le lieutenant et le jeune garçon. Moi les filles en prenant mille précautions quand je suis seule avec Pétunia. Enfin seule non, j'ai toujours la patate Killer qui me colle au train en permanence. Pétunia est la seule qui a une blessure d'aspect douteux. Elle n'a pas été mordue, mais griffée il y a quelques jours. Je comprends les inquiétudes de Mitchell. La plaie est très vilaine bien que le lieutenant ait brûlé les tissus immédiatement. Pétunia accepte d’ingérer de la mort au rat de manière préventive, ce qui risque de l'épuiser davantage.
Avec l'aide la femme médecin et de Mitchell, je gratte le pus et les croûtes de mon mieux afin de retirer tout ce qui est d'aspect suspect. Bien que cela ne serve plus à grand-chose, j'approche un chalumeau le plus près possible pour tenter d'assainir la blessure à la demande de mon amie. Cette fois, j'ai des anesthésiques et Pétunia ne souffre pas trop. J'explique la raison de nos procédures au fur et à mesure. La femme médecin est impressionnée par mes connaissances. Je lui donne le livret mis à jour et le protocole inventé par le médecin et le biologiste pour qu'elle puisse les étudier. Je lui promets de répondre à toutes ces questions demain, une fois que tout le monde aura dormi. J’en confie un exemplaire à Mitchell et Naya aussi.
Thibaut apporte à manger et aussi des fruits en quantité pour la nuit. Les filles sont affamées, ce qui est normal. Elles ont déjà meilleure mine après une bonne douche et un shampoing odorant. Alex aide au service avec le professeur Noguerra. Les autres garçons, ceux que mes amies ne connaissent pas, se tiennent en retrait, afin de ne pas trop effrayer les nouvelles arrivantes. Happy câline la petite fille et les Kawaïs sauf Sarah refuse de quitter les bras de Blaise. Naya mange sur les genoux de Damien. Killer ne me lâche pas. Il faudrait que je trouve quel est l'ordre que cette idiote lui a donné. Je ne peux même pas aller pisser sans qu'il ne soit à côté. Cela commence à être plus qu'agaçant. Nos invités mangent très rapidement. Il est temps de faire les répartitions pour la nuit.
Fleur, Lilou, Sarah partagent leur cellule avec la fillette de huit ans. Je comprends que la petite n'a plus de maman et a adopté les filles comme grandes sœurs. Pour la première nuit, Blaise est autorisé à dormir dans la même pièce afin de rassurer mes Kawaïs. En plus, le basketteur a une touche avec la fillette. Je décore leur chambre avec des peluches pour leur remonter le moral et aussi pour tranquilliser la petite fille effrayée par autant de garçons. Naya, Clarissa, Pétunia et du coup Damien sont colocataires. Je préviens discrètement Damien pour Pétunia et lui laisse un pistolet en douce. Il me promet de faire très attention et laisse la lumière allumée dans la chambre comme si cela faisait partie des conditions de logement. Je donne ordre à Happy de protéger Damien et le fait dormir dans la chambre numéro deux par mesure de sécurité. Le père de Naya va rejoindre la femme médecin, sa sœur et son fils. Laëtitia, le lieutenant et les autres filles se partagent les deux dernières chambres.
Naya m'explique de nouveau où elle et son père ont caché les dix chevaux du groupe avant d'aller dormir. La nuit se passe sans problème. Les filles sont épuisées et la digestion de la nourriture les fait sombrer en quelques minutes une fois la porte de leur chambre fermée. Au matin, je libère Blaise et Damien pour aller chercher les chevaux avec Thibaut. Je me doute bien que le grand dadet n'est pas contaminé et j'ai besoin de mes meilleurs soldats en zone noire. Nous fonçons avec deux bétaillères aux premières heures du jour.
Prince me reconnaît aussitôt entré. Il me fait la fête. Les autres chevaux se tranquillisent en voyant leur dominant accepter mes caresses. J'examine sommairement les chevaux avec Thibaut en leur prodiguant un pansage léger. Rien de suspect. Nous sommes pressés et en pleine zone contaminée. Prince accepte de rentrer dans l'une des bétaillères sans protestation. Ma présence ainsi que celle des garçons qu'il connaît bien permettent qu'il se tienne sage. Il a compris que je le transportais vers un autre lieu plus sûr. Les autres chevaux, rassurés par le calme de Prince qui est le dominant, suivent sans aucun souci. Damien reste avec Prince à l'arrière de la première bétaillère, l'étalon détestant les transports en véhicule. Blaise au volant. Thibaut prend le volant de la seconde bétaillère et moi à ses côtés, avec mon fusil et la patate poilue. Nous les ramenons au mas dans un des box individuels, en quarantaine, loin des autres chevaux.
Cette andouille de Grognon sent l'odeur de son pote et commence à faire un remue-ménage pas possible. Je suis obligée d'aller le gronder pour qu'il arrête son cirque. Je le déplace dans la zone des nouveaux pour qu'il puisse papoter avec Prince. Suffisamment loin pour qu'il soit en sécurité. Suffisamment près pour qu'il arrête de me casser les pieds. De toute façon, si cette carne détecte un cheval suspect, il le fracassera à coup de sabot. Quand je pense que Naya et Meg me disent que les deux étalons se détestent. C'est le contraire. Ils s'adorent et se lancent des défis crétins. Comme ma frangine et Damien en fait. Je me demande d'ailleurs comment Meg fait pour que ses bestioles soient toujours aussi stupides et ronchonnes. Après leur avoir fourni une bonne dose de fourrage, je les laisse se reposer tranquillement.
Les filles se sont réveillées pendant notre absence. Alex et le professeur les ont nourries. Ils ont discuté avec chacune d'entre elles pour les rassurer et leur confirmer qu'elles seront libres très bientôt. Happy a fait le beau pour faire rire la petite fille. Son flair ne détecte rien de suspect sauf chez Pétunia qu'il garde à distance tout comme Killer. Cela n'augure rien de bon. Nous nous occupons des filles et de l'adolescent pendant plusieurs jours avec douceur pour les tranquilliser, privilégiant Blaise, Thibaut, Damien, Alex et le professeur ou moi-même puisque Sarah et les autres n'ont cessé de parler de nous.
Au bout de cinq jours, Pétunia présente des symptômes de maladie. Nous ignorons si c'est la bactérie ou bien autre chose. Elle est fiévreuse et épuisée plus qu'elle ne devrait, avec des difficultés à manger et des vomissements. Par sécurité, elle est isolée dans une chambre. Je ne suis guère optimiste en voyant sa plaie redevenue purulente malgré la mort au rat, les antibiotiques et la désinfection biquotidienne. Je la nettoie encore et approche, au plus près de la plaie, le chalumeau une dernière fois. En sortant, je pleure. J'ai un très mauvais pressentiment.
Les anciennes locataires de la chambre que nous venons de réquisitionner vont cohabiter avec les trois chambres supposées saines. Naya, Clarissa et Damien restent là où ils sont. Deux jours plus tard, plus aucun doute. Pétunia est infectée. Grâce au raticide, l'évolution est plus lente. Elle n'est pas encore agressive, seulement, elle ne supporte plus la lumière et est en train de perdre la vue. Elle a encore la capacité de réfléchir. Pétunia a compris d'elle-même ce qui lui arriver. Elle me supplie de la tuer. Elle ressent les premières envies de sang alors qu'elle est végétarienne. Elle ne veut pas faire de mal à quelqu'un. Elle ne veut pas devenir un monstre cannibale. Pétunia me prie que Meg ou moi faisions le nécessaire. Elle a confiance dans l'instinct protecteur des deux folles Farmer. Elle sait que nous sommes capables de le faire et me remercie d'avance. Pétunia me fend le cœur en me disant qu'elle est prête à partir sereine puisque les filles sont en sécurité auprès de moi. Les autres n'ont pas à assumer une telle décision. Je suis formée à ce genre de situation.
Je lui demande quel serait le dernier plaisir que je peux lui apporter. Pétunia souhaite un bon bain chaud avec plein de mousse et de la musique relaxante. Je la laisse se laver, démêler ses cheveux et l'aide même à se maquiller. Je suis assise dans un coin de la salle de bains et je discute amicalement avec elle tout en la surveillant. Elle n'a pas le moindre mouvement agressif. Quand elle se sent prête, elle me remercie encore pour tout ce que j'ai fait, pour le guide, pour les cours de survie, pour l'envoi de Mitchell, et me demande de protéger les autres. Elle est heureuse de les savoir enfin dans le bunker, avec de la nourriture, un toit fiable et une Farmer pour veiller sur elles. Je prends une photo d'elle souriante et heureuse. Pour qu'on se rappelle d'elle avec une image où elle est en beauté.
Pétunia ferme les yeux et soupire d'aise dans l'eau chaude. Je l'exécute d'une balle entre les deux yeux après lui avoir fait un bisou sur le front et offert sa dernière volonté. Elle part sans douleur, un sourire de bien-être sur les lèvres. Je brûle son corps avec tout le linge de la chambre. Ensuite, je passe la chambre de l'infirmerie au chalumeau et à la lampe UV. Deux jours de suite. Seule Clarissa est furieuse contre moi et m'injurie dès que je la croise. Les autres comprennent mon geste. Durant la crémation, Naya me remercie même d'avoir fait ça très rapidement et d'avoir permis que Pétunia parte en restant humaine, un sourire aux lèvres.

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